mer 21 janvier 2026 - 11:01

La liberté de conscience, ou la voix qui ne se délègue pas : l’EPUdF, 1905 et le courage d’un principe

Dans le débat public français, la liberté de conscience est souvent réduite à un article de loi, à un mot gravé sur le fronton de la République. L’Église protestante unie de France (EPUdF) rappelle, elle, que ce principe est d’abord une expérience intérieure : la foi n’a de sens que libre, et la conscience n’existe vraiment que responsable. À l’heure des crispations identitaires, de la tentation sécuritaire et des dérives d’emprise, la tradition protestante réactive un nerf vital de la laïcité : la liberté de conscience n’est pas un confort, c’est une vigilance.

Il est des libertés que l’on célèbre comme des trophées, et d’autres que l’on entretient comme une flamme

La liberté de conscience appartient à la seconde famille. On la cite, on la commémore, on l’enseigne – puis, à bas bruit, on l’use : un peu de soupçon ici, un peu d’exception là, un peu de « sécurité » partout, et l’on finit par confondre protection et contrôle. Or la conscience ne supporte pas longtemps d’être traitée comme un simple espace administratif. Elle est ce lieu où l’être humain se tient debout, non pas contre les autres, mais devant ce qui l’oblige au plus profond : la vérité, la justice, l’appel, la responsabilité.

C’est exactement à cet endroit que l’EPUdF prend la parole. Non pas en surplomb, non pas en magistère, mais depuis une mémoire spirituelle où l’on sait que la contrainte abîme tout : la foi contrainte devient caricature ; la parole contrainte devient propagande ; la conscience contrainte devient peur. Et dans une France qui relit intensément 1905 en ce 120ᵉ anniversaire, cette insistance protestante n’est pas un supplément religieux : c’est une pièce maîtresse du pacte laïque.

En 7 points… Justes et parfaits ?

1) Une racine théologique : “libres et responsables”, jamais l’un sans l’autre

Ce que l’EPUdF met au centre n’est pas d’abord une revendication, mais une anthropologie spirituelle. Sa Déclaration de foi adoptée par le Synode national (2017) dit une phrase qui sonne comme une devise : « L’Esprit saint nous rend libres et responsables ». La liberté n’est donc pas l’absence de liens ; elle est la capacité d’assumer un lien sans servitude. Et la responsabilité n’est pas une police intérieure ; elle est l’acte de répondre — en actes et en paroles – aux détresses, aux injustices, aux violences, aux discriminations, à la haine de l’autre, jusqu’à la surexploitation de la planète. Autrement dit : la conscience libre n’est pas une bulle ; c’est un poste d’écoute.

Façade_du_Grand_temple de Lyon 1er synode nation de l’EPUdF

Cette articulation est essentielle, car elle évite deux pièges symétriques.

  • Le premier piège : croire que la liberté de conscience se réduit à « je fais ce que je veux ». Le protestantisme répond : non – je réponds de ce que je fais, parce que ma liberté n’est pas un droit de nuire.
  • Le second piège : croire que la responsabilité impose une tutelle. Là encore, réponse protestante : non – personne ne peut se substituer à la conscience, ni autorité ecclésiale, ni autorité politique.

La conscience n’est pas un pouvoir ; elle est une mesure. Elle ne vise pas à régner, elle vise à ne pas mentir.

2) La laïcité de 1905 : non pas effacement du religieux, mais garantie de la conscience

La loi de 1905 commence par une phrase dont on oublie trop souvent la simplicité tranchante : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes… » (article 1). C’est le seuil. Tout le reste découle de cette priorité.

Et c’est précisément pourquoi des responsables protestants rappellent, dans le cadre du 120ᵉ anniversaire, que cette loi a été perçue comme un texte équilibré : elle protège à la fois la neutralité de l’État et l’égalité des convictions, sans exiger de quiconque qu’il renonce à être lui-même pour entrer dans la citoyenneté. L’entretien publié mi-décembre 2025 dans L’Est Républicain« Le regard des protestants » insiste sur cet enjeu, allant jusqu’à parler de fraternité comme horizon politique de 1905 : la laïcité n’est pas seulement séparation, elle est possibilité de vivre ensemble sans domination.

La lecture institutionnelle va dans le même sens. Vie-publique (mise à jour au 3 décembre 2025) rappelle que l’article 1ᵉʳ de 1905 est bien une garantie de liberté religieuse dans le cadre de l’ordre public, et que la neutralité de l’État n’est pas indifférence au droit : l’État doit rendre possible l’exercice des cultes tout en demeurant impartial.

C’est là, au fond, que l’EPUdF rejoint une intuition très familière à nos lecteurs : la neutralité n’est pas le vide ; c’est une architecture. Comme un plan de temple : il n’impose pas le contenu intérieur de la conscience, mais il garantit l’espace commun, la circulation, la dignité des places, l’égalité des voix. Si l’on déforme l’architecture, ce ne sont pas seulement des murs qui bougent : c’est la possibilité même d’habiter ensemble qui vacille.

3) “Actualité” : quand la liberté devient courage, et non commémoration

Parler d’« actualité de la liberté de conscience », ce n’est pas organiser un colloque de plus. C’est admettre que cette liberté est toujours à reconquérir, parce que l’époque adore les solutions rapides, les peurs efficaces, les réflexes de contrôle.

La tribune « Le courage des libertés » (2 décembre 2020, relayée par des paroisses EPUdF et divers médias protestants) demeure éclairante : elle s’alarme de politiques jugées liberticides, de la tentation de la surveillance généralisée, d’une société de méfiance où l’on croit conjurer la violence en rognant la liberté alors qu’on ne fait, souvent, que déplacer la violence et affaiblir le socle démocratique.

Paris_XIV_Institut_protestant_de_théologie (IPT)

Ce texte n’est pas seulement un cri : c’est une doctrine de lucidité. Il rappelle que la liberté de conscience n’est pas un luxe pour temps paisibles : c’est une digues pour temps agités. Car l’histoire montre qu’à chaque fois que l’on sacrifie le for intérieur au nom d’un bien supérieur, on ouvre la porte à une logique plus dure : aujourd’hui l’exception ; demain l’habitude ; après-demain la norme.

Et c’est ici que la parole protestante touche un point névralgique : la liberté de conscience est une liberté invisible, donc fragile. On protège facilement ce qui se voit. On néglige ce qui se tait. La conscience ne manifeste pas toujours ; elle résiste souvent en silence. Elle est l’art discret de dire non non pas pour contredire, mais pour ne pas se trahir.

pasyeur Christian Baccuet, pdt du Conseil national de l’EPUdF

4) Vigilance contre l’emprise : la liberté de conscience, aussi contre les dérives “internes”

Le génie d’une pensée mûre est de ne pas chercher un seul adversaire. La liberté de conscience peut être menacée par l’État, par un groupe, par une idéologie, mais aussi par une communauté religieuse qui dérive vers l’emprise. Sur ce point, le protestantisme institutionnel français est très explicite.

En septembre 2023, la Fédération protestante de France rappelle que pratiquer une religion, en changer, ou n’en avoir aucune relève de la liberté de conscience, et souligne que la laïcité permet précisément de vivre cette liberté.

Surtout, en novembre 2025, la FPF et la MIVILUDES ont annoncé une convention de partenariat, présentée comme inédite, pour prévenir les dérives sectaires. La MIVILUDES elle-même confirme que cette démarche ouvre la voie à d’autres partenariats. Autrement dit : la liberté de conscience n’est pas seulement défendue en théorie ; elle est protégée en pratique, par des dispositifs de vigilance, d’orientation, de formation, d’alerte.

Il y a ici une leçon nette : toute tradition qui prétend honorer la conscience doit accepter d’être jugée à l’aune de ses effets. La liberté de conscience n’est pas un label ; elle est un examen. Elle demande d’oser une question inconfortable : dans nos milieux, nos institutions, nos fraternités mêmes, faisons-nous grandir la liberté ou fabriquons-nous de la docilité ?

5) Le cœur protestant : “dire non” sans haïr, contester sans idolâtrer

Le livre de Samuel Amédro, De Luther à Luther King. Une histoire protestante de la liberté de conscience, propose une formule qui éclaire toute cette tradition : l’histoire protestante serait marquée par une capacité à dire « Non », par fidélité à la Parole reçue.

Ce « non » n’est pas une posture : c’est une hygiène spirituelle. Il vise à empêcher qu’une institution, même religieuse, même sacrée, prenne la place de l’absolu. La conscience protestante se tient devant Dieu, et c’est pourquoi elle refuse que l’humain se fasse dieu pour l’humain. On pourrait traduire ainsi : aucune autorité terrestre n’a le droit de s’installer au centre.

Dans cette perspective, la liberté de conscience devient un anti-idole. Elle brise les absolus trop humains : le pouvoir, le groupe, la nation, le parti, la peur, l’identité close. Elle rappelle que l’être humain n’est pas un matériau politique. Il est un sujet. Et un sujet ne se gouverne pas comme une foule.

6) Une rencontre discrète avec la franc-maçonnerie : même exigence, autre langage

Pour les lecteurs de 450.fm, le rapprochement se fait presque tout seul. Là où l’EPUdF parle de conscience devant Dieu, nous parlons volontiers de conscience au contact du symbole. Mais la structure intérieure est proche : on ne délègue pas l’essentiel.

La liberté de conscience, en franc-maçonnerie, n’est pas une tolérance polie : c’est la condition de possibilité du travail initiatique. Sans elle, le rite devient théâtre, le symbole devient outil d’influence, la fraternité devient conformité. Avec elle, au contraire, l’atelier reste un lieu rare : celui où l’on peut chercher sans être sommé de conclure, où l’on peut croire ou ne pas croire sans être suspect, où l’on peut être en chemin sans devoir afficher une identité monolithique.

Et si l’on voulait nommer le point commun le plus profond, ce serait celui-ci : la liberté de conscience exige une ascèse. Elle demande du courage, de la rigueur, un sens de la limite. Elle oblige à tenir ensemble deux colonnes : la liberté (sans laquelle l’âme étouffe) et la responsabilité (sans laquelle la liberté se corrompt). Cette charpente, l’EPUdF la formule explicitement : libres et responsables.

7) La “mesure” laïque : protéger l’espace commun sans stigmatiser

Enfin, l’EPUdF rappelle un point décisif dans les débats contemporains : défendre la laïcité ne consiste pas à produire des catégories de citoyens plus ou moins légitimes. La laïcité est forte quand elle protège, faible quand elle humilie. La programmation nantaise autour des 120 ans de 1905 résume d’ailleurs très bien le triptyque : liberté de conscience, libre exercice des cultes, et neutralité de l’État qui ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte.

Le danger actuel n’est pas seulement l’excès religieux ; c’est aussi l’excès de suspicion. Une laïcité obsédée finit par devenir ce qu’elle prétend combattre : une idéologie d’État. Or la laïcité n’a pas vocation à remplacer une religion par une autre. Elle garantit le cadre où nul n’impose sa vérité comme loi commune.

La liberté de conscience ne se prouve pas en l’affirmant, mais en acceptant ce qu’elle coûte : refuser les idoles utiles, résister aux peurs efficaces, déjouer les emprises séduisantes, et préserver l’intime sans le couper du monde.

L’EPUdF, en rappelant que l’Esprit rend « libres et responsables », redonne à 1905 son sens premier : la République n’est pas un appareil de contrôle des âmes, mais la gardienne d’un espace où chacun peut chercher, croire, douter, changer, et vivre sans tutelle sur son for intérieur.

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Alice Dubois
Alice Dubois
Alice Dubois pratique depuis plus de 20 ans l’art royal en mixité. Elle est très engagée dans des œuvres philanthropiques et éducatives, promouvant les valeurs de fraternité, de charité et de recherche de la vérité. Elle participe activement aux activités de sa loge et contribue au dialogue et à l’échange d’idées sur des sujets philosophiques, éthiques et spirituels. En tant que membre d’une fraternité qui transcende les frontières culturelles et nationales, elle œuvre pour le progrès de l’humanité tout en poursuivant son propre développement personnel et spirituel.

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