Il y a des films qui racontent une époque. Et il y a ceux qui en révèlent le nerf secret.

Avec « Gourou », Yann Gozlan signe un thriller psychologique qui ne se contente pas de dénoncer les dérives du développement personnel : il met en scène, avec une précision presque inquiétante, le mécanisme éternel de l’emprise, cette alchimie noire où le charisme devient instrument, où la bienveillance se mue en stratégie, où la parole finit par occuper la place de la conscience.
Le film sort en salles le 28 janvier 2026.
Et 450.fm a eu la chance de le découvrir en avant-première : disons-le tout net, c’est un film qui vaut une chronique. Parce qu’il vaut une mise en garde !

Yann Gozlan, anatomiste des mirages modernes
On connaît Yann Gozlan pour son art de filmer la modernité comme un théâtre d’identités où le succès, l’image, la maîtrise apparente cachent souvent une faille, une fuite, une falsification. Sa trajectoire de réalisateur dessine une obsession cohérente : le mensonge qui se professionnalise, la réalité qui devient un décor, la vérité qui se perd dans le récit qu’on fabrique sur soi.

Avec « Gourou », il déplace ce scalpel vers un territoire plus brûlant encore : celui de la quête de sens. Le film part d’une donnée que chacun reconnaît, même sans l’avouer : dans une société où la politique déçoit et où le religieux n’est plus un langage commun, la promesse de guérison immédiate trouve un marché immense.
Et lorsque la soif est grande, le vendeur d’eau peut devenir roi , même si l’eau est salée.

Pierre Niney, ou le charme comme dispositif
Au centre, Pierre Niney incarne Mathieu Vasseur, Matt, coach star, suivi, adulé, célébré, une figure de notre temps, à la fois prophète pop et entrepreneur de l’âme.
Pierre Niney réussit quelque chose de rare : il ne joue pas un méchant, il joue un aimant. Une présence qui rassure, électrise, enveloppe. Une voix qui promet de te relever, mais commence par te faire t’agenouiller.
Et c’est là que le film devient important. Il montre que l’emprise ne commence pas par la violence. Elle commence souvent par un sourire. Par une phrase qui tombe juste. Par une sensation d’être enfin compris. Puis, peu à peu, la parole du gourou remplace ton propre jugement. La dépendance s’installe comme une habitude douce. Et la douceur devient la laisse.


(Et saluons aussi le casting, qui renforce cette mécanique de groupe – Marion Barbeau, Anthony Bajon, entre autres – comme si l’emprise, pour fonctionner, avait besoin d’un chœur, d’un écho, d’un climat.)
Lecture maçonnique : le gourou comme anti-initiation
Vu depuis l’angle maçonnique, « Gourou » est une parabole redoutable, parce qu’elle met en évidence une distinction capitale.
L’initiation, la vraie, n’ôte rien au sujet. Elle lui rend ce qu’il a perdu : la mesure, le discernement, la patience, l’exigence, la liberté intérieure. Elle ne flatte pas. Elle ne promet pas. Elle travaille. Elle oblige à se connaître, donc à se limiter.
Le gourou, lui, procède à l’inverse : il offre une lumière sans effort, une élévation sans épreuve, un avant/après instantané. Il ne t’apprend pas à te gouverner : il t’administre. Il ne t’ouvre pas un chemin : il te fournit une appartenance.

Symboliquement, c’est l’histoire d’une fausse Lumière. Une lumière qui n’éclaire pas : elle aveugle.
Et là, le film touche à l’ésotérisme au sens le plus concret : il montre comment se fabrique un égrégore de foule, comment l’émotion collective devient un carburant, comment la ferveur se transforme en outil de pouvoir jusqu’à faire du bien un prétexte, et de la guérison un commerce.
Leçon d’éthique : quand le pouvoir se croit sacré
Le film ne fait pas la morale : il fait mieux. Il montre. Et ce qu’il montre est simple, ancien, inusable : dès qu’un pouvoir n’est plus contrôlé, il se met à se croire sacré. Dès qu’une parole n’est plus discutée, elle se prend pour la vérité. Dès qu’un homme n’est plus contredit, il commence à confondre fonction, destin et droit divin.

Il arrive qu’un film te laisse non pas une scène en tête, mais une sensation. Comme une poussière de craie sur les doigts après le travail, comme un goût de métal au bord des mots. « Gourou » fait cela. Il ne se contente pas de raconter l’emprise, il en restitue la musique, l’allure, la chaleur trompeuse, puis le refroidissement. Il montre comment une voix qui rassure peut devenir une chaîne, comment une promesse de mieux-être peut finir en dispositif, comment la douceur peut servir d’étau.
Et, à cet endroit précis, l’expérience devient presque initiatique

On sort du récit comme on sort d’un cabinet de réflexion, avec une question obstinée qui martèle doucement :
où ai-je laissé, moi aussi, une parcelle de liberté à quelqu’un qui parlait trop bien.
Alors, oui, qu’on se le dise sans détour et avec un sourire un peu serré :
certains Grands Maîtres se prennent encore pour des gourous, et pas seulement dans les livres d’histoire.

Les exemples sont multiples, hélas, et le vingt-et-unième siècle n’a pas vacciné nos obédiences contre la tentation de la verticalité, du cercle des obligés, des « arrangements » au sommet. On s’entend, on se couvre, on se renvoie l’ascenseur… et, pendant ce temps, il y a toujours un Frère qu’on fait sortir, une loge qu’on fait taire, un dossier qu’on fait glisser, une lettre venant à point nommé…

C’est précisément là que le film frappe juste : il rappelle que la spiritualité sans éthique n’est qu’un décor, et que l’autorité sans contrôle devient vite un culte.
Que Dieu nous fasse la grâce, ne serait-ce que quelques jours, si l’on est modestes, de pratiquer réellement ce que nous proclamons : la mesure, la justice, la vigilance, la fraternité qui protège au lieu d’écraser. Et si ce film a une vertu, c’est bien de nous rendre plus lucides, donc plus libres.
Et qu’Il nous préserve surtout des « gourous en tablier »… car, entre eux, on le sait, ils savent parfois si bien s’arranger.
Allez au cinéma. Vraiment !

Pas pour se divertir, mais pour éprouver, en salle, ce miroir tendu à notre époque et, par ricochet, à nos propres obédiences.
Gourou sort le 28 janvier. Offre-toi ce temps d’attention pleine, cette lumière qui s’éteint, ce silence partagé, cette expérience collective où l’on comprend, tout à coup, que la liberté intérieure est une conquête quotidienne.
Et quand tu ressortiras, le froid de la rue te paraîtra peut-être plus clair. Comme après une bonne Tenue : on n’a pas gagné la Vérité, mais on a perdu quelques illusions.
GOUROU – Bande-annonce 4K – Pierre Niney (2026)
