Dans le cadre de la constitution d’un glossaire exhaustif de la Franc-maçonnerie, le terme « Bâton » ou « Canne » mérite une exploration approfondie. Concentrerons-nous sur ce symbole emblématique, souvent désigné sous les termes interchangeables de « canne », « Bâton », « verge » ou même « crosse » dans certains contextes rituels. En Franc-maçonnerie, la canne est indissociable de l’office du Maître des Cérémonies (MdC), un rôle pivotal dans l’organisation et le déroulement des tenues. Ce symbole n’est pas un simple accessoire décoratif ; il incarne des strates de significations historiques, mythologiques, spirituelles et opératives, reliant l’initié à des traditions ancestrales tout en guidant son cheminement intérieur.

Dans cet exposé, nous explorerons son histoire, son symbolisme, son usage rituel, ses variations selon les rites, et son rôle dans la quête maçonnique, en nous appuyant sur des sources fiables et des analyses approfondies.
1. Définition et rôle principal en Franc-maçonnerie
La canne du Maître des Cérémonies est un outil rituel long, souvent en bois noble comme l’ébène, surmonté d’un pommeau en ivoire, en corne ou en métal, symbolisant la rectitude et l’autorité. Elle est tenue dans la main droite du MdC lors de ses déplacements en Loge, rythmant les pas et marquant les transitions rituelles. Le MdC, en tant qu’ordonnateur des cérémonies, utilise cette canne pour guider les Frères lors des processions, des initiations et des fermetures des travaux. Par exemple, elle sert à frapper le sol à intervalles réguliers – souvent tous les trois pas – pour synchroniser les mouvements et créer un rythme propice à la concentration spirituelle.

Contrairement à une canne ordinaire, qui évoque le soutien physique pour les âgés ou les infirmes, la canne maçonnique transcende cette utilité prosaïque. Elle n’est pas un appui pour la faiblesse, mais un instrument de force et de direction. Comme le souligne une planche maçonnique dédiée à ce sujet, « la canne est aussi appelée bâton ou verge », et elle représente l’autorité déléguée par le Vénérable Maître (VM). Dans les rituels, elle forme souvent un triangle symbolique avec l’épée de l’Expert lors de l’ouverture et de la fermeture des travaux, symbolisant l’équilibre entre le ciel et la terre.
Histoire et origines du symbole
Les origines de la canne remontent à la plus haute Antiquité, bien avant son intégration dans la Franc-maçonnerie moderne au XVIIIe siècle. Dans les civilisations anciennes, le bâton était un symbole polysémique : arme de défense, soutien pour le voyageur, marque de dignité ou instrument magique. Chez les Égyptiens, le sceptre des pharaons (ou « sekhem ») représentait le pouvoir divin, reliant le roi au cosmos. Dans la Bible, le bâton de Moïse transforme l’eau en sang et sépare les eaux de la Mer Rouge (Exode 7:17-20), illustrant son rôle comme vecteur de miracles et d’autorité divine. De même, le bâton d’Aaron fleurit miraculeusement (Nombres 17:23), symbolisant la sélection divine et la fertilité spirituelle.

Chez les Grecs et les Romains, le bâton était associé à Hermès (ou Mercure), messager des dieux, dont le caducée – un bâton entrelacé de serpents – évoquait la conduction des âmes et la sagesse. Les pèlerins médiévaux portaient le « bourdon », un bâton long servant à la fois de soutien et d’arme contre les dangers du chemin. Ce bourdon, souvent orné d’une sphère ou d’une pomme au sommet, préfigure la canne maçonnique avec son pommeau.
Dans le contexte opératif des corporations de bâtisseurs médiévaux, ancêtres de la Maçonnerie spéculative, la canne servait d’outil de mesure. Appelée « quine » dans certains rites, elle contenait les cinq mesures de base utilisées pour la construction des cathédrales, reliant ainsi le symbole à l’art royal de la géométrie.
Avec la transition vers la Maçonnerie spéculative au XVIIe siècle, en Angleterre et en Écosse, la canne évolue d’outil pratique à emblème initiatique. Les premiers rituels maçonniques, comme ceux du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) ou du Rite Français, intègrent la canne comme attribut du MdC, inspiré des cérémonies ecclésiastiques où la crosse épiscopale symbolise le pasteur guidant son troupeau.

Au XVIIIe siècle, avec l’expansion de la Franc-maçonnerie en France, la canne devient standardisée. Des textes comme ceux de Jean-Baptiste Willermoz ou des rituels de la Grande Loge de France la décrivent comme un « bâton de commandement ». Historiquement, elle évoque aussi les bâtons de maréchaux ou de hérauts, brisés lors de cérémonies funèbres pour signifier la fin d’une autorité – un écho à la mort symbolique en initiation maçonnique.
Symbolisme profond et multifacette
Le symbolisme de la canne est d’une richesse exceptionnelle, opérant sur plusieurs niveaux : cosmique, psychologique et initiatique. Tout d’abord, elle représente l’axe du monde, reliant le céleste au terrestre. Comme un arbre cosmique, ses racines s’enfoncent dans la terre (le profane), son tronc soutient l’humain, et ses branches atteignent le ciel (le sacré). En Franc-Maçonnerie, elle symbolise ainsi le chemin vertical de l’initié, du nadir au zénith, écho à l’Arbre de Vie kabbalistique ou au pilier central du Temple de Salomon.

Ensuite, la canne incarne l’autorité et la rectitude. Tenue droite, elle évoque la droiture morale, la justice et le commandement. Contrairement à l’épée, qui tranche et punit, la canne guide et soutient, rappelant le bâton du pasteur ou du pèlerin. Elle est un « troisième appui » pour l’aveugle symbolique – l’initié dans l’obscurité du cabinet de réflexion – qui frappe le sol pour sonder le chemin vers la Lumière.
Sur le plan psychologique, elle symbolise le rythme et l’harmonie. Les coups de canne au sol, synchronisés avec les pas, créent un cadence rituelle qui unifie les énergies de la Loge, favorisant l’égrégore collectif. Elle rassemble « ce qui est épars », comme le dit la tradition maçonnique, en reliant les Frères dans une unité fraternelle.
Dans une perspective ésotérique, le pommeau sphérique évoque la perfection divine, la « pomme d’or » des mythes ou la sphère céleste, tandis que le bois vivant (ébène ou autre) symbolise la vitalité spirituelle. Enfin, la canne a une dimension magique et protectrice. Dans certains rites, elle trace des cercles invisibles pour protéger l’espace sacré, écho aux baguettes magiques des sorciers ou des sourciers. Elle est aussi un symbole phallique subtil, représentant la force créatrice et la maîtrise des énergies terrestres.
Usage rituel et rôle du Maître des Cérémonies
Le Maître des Cérémonies est l’un des officiers de Loge essentiels, chargé d’organiser les déplacements et les cérémonies. Sa canne est son « bâton d’office », portée au cordon de son sautoir, dont le bijou consiste souvent en deux glaives croisés avec une canne ou un simple glaive.
Lors d’une tenue, le MdC utilise la canne pour :
- Guider les processions : Il frappe le sol tous les trois pas, marquant le rythme ternaire (naissance, vie, mort ; corps, âme, esprit).
- Initier les transitions : À l’ouverture, elle forme une équerre avec l’épée de l’Expert au-dessus de l’autel des serments, invocant l’énergie spirituelle. ledifice.net
- Conduire les initiés : Lors de l’initiation, elle guide le récipiendaire aveuglé, symbolisant le soutien sur le chemin périlleux.
- Rythmer les appels : Elle frappe pour appeler au silence sur le parvis ou pour annoncer l’entrée en Temple.
Sans canne, les mouvements en Loge deviendraient anarchiques, perdant leur sacralité. Elle est un lien entre le profane et le sacré, aidant à passer du monde extérieur à l’intériorité initiatique.
5. Variations selon les rites et obédiences
Le symbole varie selon les rites :
- REAA : La canne est longue, en ébène avec pommeau d’ivoire, utilisée pour rythmer les déambulations. Elle symbolise l’axe cosmique. ledifice.net
- Rite Français : Souvent appelée « verge », elle est plus simple, évoquant le bourdon du pèlerin, avec un accent sur la quête spirituelle. jepense.org
- Rite Émulation ou York : Le bâton est tourné au-dessus de la tête pour indiquer les directions, invoquant l’Esprit comme un maillet. logedermott.over-blog.com
- Maçonnerie Féminine ou Mixte : Dans la Grande Loge Féminine de France, la canne de la Maîtresse des Cérémonies conserve les mêmes symbolismes, mais peut être adaptée pour souligner l’aspect maternel et nourricier. ledifice.net
Dans les obédiences comme le Grand Orient de France, l’usage est plus laïque, tandis qu’au Rite Écossais Rectifié, elle intègre des influences chrétiennes, évoquant la crosse pastorale.
6. Le bijou associé et références culturelles

Le bijou du MdC est souvent deux épées croisées sur une canne, symbolisant l’union de la justice et de l’autorité. Culturellement, la canne maçonnique inspire des œuvres comme celles de Mozart (La Flûte enchantée, où le bâton magique guide Tamino) ou des mythes comme celui d’Œdipe, dont le bâton symbolise la sagesse acquise par l’épreuve.
7. Conclusion : un outil pour la quête intérieure
En somme, le bâton ou canne en Franc-Maçonnerie est bien plus qu’un artefact : c’est un guide initiatique, un pont entre le visible et l’invisible, invitant chaque Maçon à maîtriser son cheminement. Comme le dit une planche : « La canne rythme les tenues en passant du soutien au guide indispensable. »
Dans ce glossaire, ce terme illustre la profondeur symbolique de la Tradition, encourageant à une méditation personnelle sur l’autorité intérieure et la verticalité spirituelle.
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