ven 16 janvier 2026 - 13:01

« Alpina », le mag de la GLSA : la fraternité mise à l’épreuve du courage

Avec Alpina, la Grande Loge Suisse Alpina (GLSA) donne au mot tradition une densité qui oblige. La revue ne cherche ni la vitrine ni l’autosatisfaction. Elle travaille la question la plus rude, celle de ce que vaut une chaîne d’union quand le monde secoue, quand la peur parle plus fort que la loyauté, quand l’époque réclame des positions nettes et que les habitudes préfèrent la prudence.

L’arrivée de Gregor Lüthy comme rédacteur pour la Suisse alémanique accentue ce mouvement vers une parole plus partagée, plus plurielle, plus exigeante, où l’écriture n’est pas une annexe de la vie maçonnique mais un de ses lieux d’épreuve.

La tonalité se fixe dès le message de vœux du Grand Maître, qui n’abrite pas la fraternité derrière des formules. Il rappelle l’arrestation arbitraire du Grand Maître de la Grande Loge de Turquie, survenue à la veille de la Conférence européenne des Grands Maîtres à Istanbul, puis il pointe ce qui blesse davantage encore. La réaction d’une part du paysage maçonnique, un retrait par crainte, timidité et pusillanimité, une disparition au moment précis où un Frère avait besoin de soutiens. Le texte va jusqu’à reprendre la mise en garde d’une lettre venue des Grandes Loges britanniques, craignant l’intérêt des médias et un préjudice pour la franc-maçonnerie, avant de retourner l’argument comme un gant. Le plus grand dommage ne vient pas du regard extérieur, il vient de l’intérieur, de ceux qui diminuent la fraternité en s’évanouissant dans les temps difficiles. Tout est là, et tout fait mal, parce que cela vise l’os du serment, cette promesse silencieuse qui ne vaut que si elle tient quand elle coûte.

Nous percevons alors ce que ce numéro réussit avec une rare justesse

Il ne confond pas le spirituel et l’éthéré. Il ne prend pas l’initiatique pour un refuge. Il met au contraire la vie intérieure en demeure de produire des actes, des lignes, une tenue. Le courage, ici, ne se réduit pas à la bravoure. Il devient une discipline de la conscience, une capacité à ne pas céder au confort des silences opportunistes. La fraternité, elle, cesse d’être un sentiment. Elle redevient un verbe, se manifester, soutenir, répondre, demeurer présent quand le réflexe social conseille l’effacement.

Cette exigence se prolonge dans la réflexion sur le sens et le non-sens des conférences internationales

Derrière la question logistique ou protocolaire, se cache un problème plus grave. À quoi servent les grandes rencontres si elles ne font que produire de l’entre-soi, si elles n’osent pas nommer les violences qui atteignent des Frères, si elles préfèrent la gestion d’image au risque de la solidarité. Le magazine place la franc-maçonnerie devant sa propre tentation diplomatique. La diplomatie a sa noblesse, mais elle devient trahison lorsqu’elle se substitue au devoir de présence.

Le numéro respire ensuite par des textes qui réinstallent l’expérience au centre, comme si l’Art Royal devait se vérifier dans la matière et le souffle.

Le voyage dans le silence aux Gole della Breggia fait entendre une vérité que nos Temples connaissent, mais que nos vies profanes oublient trop vite. Le silence n’est pas l’absence de mots, il est un travail du dedans, une chambre d’écho où la pierre, la lumière et l’esprit cessent d’être des notions pour redevenir des réalités. Dans ce registre, la revue ne théorise pas pour le plaisir d’argumenter. Elle évoque pour réveiller en nous une mémoire corporelle, celle d’un monde qui apprend par le pas, par l’arrêt, par l’attention, par le retrait nécessaire à l’ajustement.

À cette poétique de la traversée répond une autre figure, plus rigoureuse encore, celle du fil à plomb

Le texte sur l’apprentissage sous le Lot rappelle que la verticalité n’est pas un slogan de morale. Elle est un instrument intérieur. Elle nous place face à nos penchants, à nos torsions, à nos compromis. Elle réintroduit une idée devenue presque subversive, celle d’un axe. Dans une époque où tout s’équivaut, où tout se négocie, où le relatif se prend pour la sagesse, l’axe redevient une exigence initiatique, non pas pour condamner, mais pour mesurer. Mesurer nos écarts, nos arrangements, nos facilités, et retrouver la droiture sans dureté, la rectitude sans arrogance.

Vient alors l’un des points de force du numéro, l’étude de Didier Planche sur l’antimaçonnisme entretenu

Nous y retrouvons une intelligence du phénomène qui refuse le piège de la victimisation. L’antimaçonnisme est décrit comme une industrie mentale, une fabrique de silhouettes, de soupçons, de récits faciles. Il ne se contente pas de calomnier, il propose une explication totale, un monde où tout s’explique par un centre caché. Cette mécanique, Didier Planche la met en perspective avec l’imaginaire médiatique analysé par Yonnel Ghernaouti, ce lieu où la répétition tient lieu de preuve, où l’image devient tribunal, où le slogan se substitue à l’enquête. Ce rapprochement est précieux, car il rappelle que la lutte contre l’antimaçonnisme n’est pas une querelle de réputation. C’est une bataille pour la qualité du réel. Dès que la société accepte les récits automatiques, elle s’habitue à croire sans vérifier, puis elle apprend à haïr sans connaître. La franc-maçonnerie, dans cette lumière, n’a pas à se justifier sans fin. Elle a à rappeler ce qu’elle travaille, l’éthique du discernement, le refus des passions tristes, la patience du jugement.

Le thème générationnel, lui, donne à cette vigilance une profondeur nouvelle

La question n’est pas seulement celle de l’attractivité. Elle devient celle de la transmission dans un monde qui a changé de texture. Gregor Lüthy évoque une jeunesse inquiète, traversée par les conflits, la désinformation, le sentiment de perte de contrôle. Il insiste sur ce point décisif. Les valeurs maçonniques peuvent orienter, mais encore faut-il que les loges prouvent qu’elles ne se contentent pas d’administrer un héritage. Nous comprenons alors que la tradition peut mourir de deux manières, par abandon ou par conservation stérile. L’abandon jette le fil, la conservation le momifie. Entre les deux, se tient la seule fidélité qui compte, une tradition qui se transmet en se risquant, une forme qui demeure, mais qui demeure vivante parce qu’elle accepte d’être habitée par des existences neuves.

Dans ces pages, la figure du millennial est traitée sans caricature

Il ne s’agit pas d’opposer jeunes et anciens, ni de flatter l’air du temps. Il s’agit d’admettre une réalité. Le temps s’est fragmenté, les vies sont saturées, l’engagement associatif se mesure, se pèse, se justifie. La loge, dès lors, ne peut plus se contenter de proposer un rendez-vous. Elle doit offrir une expérience, une densité, une cohérence. Gregor Lüthy écrit que la qualité de la participation, le sentiment d’une chaîne plus largement tendue, le sérieux des réponses, la possibilité d’une vraie co-construction, deviennent déterminants. Nous retrouvons là un principe initiatique ancien, qui n’a rien de managérial. L’être humain ne s’ouvre que là où il se sent réellement reçu, réellement entendu, réellement convié à travailler, et non assigné à écouter.

Didier Planche

Le texte de Didier Planche consacré au mode d’emploi de la Grande Loge Suisse Alpina, en revenant sur la structure, pose une idée subtile, presque provocante

L’obédience n’a aucune valeur initiatique ou symbolique en elle-même, elle relève du particulier, des conditions sociales, religieuses, économiques et politiques d’un pays, elle organise, elle administre, elle garantit des règles. Cette phrase pourrait surprendre. Elle est pourtant d’une grande salubrité. Elle rétablit une hiérarchie intérieure. Le symbolique vit dans la loge, dans le travail des degrés bleus, dans la lente métamorphose de la pierre humaine. La structure demeure nécessaire, mais elle ne doit jamais être confondue avec le cœur. Nous y lisons une leçon plus vaste, et très contemporaine. Toute institution risque de se prendre pour sa propre finalité. Toute organisation peut devenir le substitut du sens. L’initiation, elle, nous ramène sans cesse à ce qui ne se délègue pas, le travail sur soi, la fidélité au lien, la probité du regard.

Le numéro ouvre aussi une fenêtre forte sur l’interrogation spirituelle

En particulier avec l’entretien conduit par Michel Jaccard avec Thierry Falissard*. Le titre, « Arrêtons de faire notre propre malheur ! », agit comme une secousse. Il refuse l’alibi de l’époque, ce plaisir sombre de se dire victime du monde tout en préservant intactes nos mécaniques intérieures. Thierry Falissard propose un bouddhisme qui n’est ni une décoration exotique ni un fourre-tout. Il parle d’une pratique psychologique, curative et cathartique, visant à libérer l’esprit. Il insiste sur ce pivot. La théorie ne vaut rien sans la pratique, mais une mauvaise théorie peut fausser toute progression. Cette phrase rejoint notre tradition initiatique. Toute parole rituelle, si elle n’est pas travaillée, devient un bruit. Tout symbole, si nous nous y attachons comme à une idole, cesse de montrer. Thierry Falissard rappelle que les symboles peuvent aider au début, puis devenir entraves si nous les figeons en objets d’adhésion. Il cite la comparaison du doigt qui montre la Lune. Nous reconnaissons ce danger, nous qui savons combien le signe peut remplacer la chose, combien l’insigne peut faire oublier l’œuvre, combien l’apparence peut se substituer à la transformation.

L’entretien est remarquable aussi par son effort de pont

Thierry Falissard évoque Arthur Schopenhauer, présenté comme un possible premier bouddhiste occidental, et il explique comment cette pensée l’a aidé à apprivoiser une discipline si éloignée de la culture religieuse et philosophique européenne. Il évoque les convergences, l’insatisfaction existentielle, l’illusion égotiques, le vouloir-vivre et le renoncement. Nous y lisons une prudence féconde. La revue ne cherche pas le syncrétisme. Elle cherche des correspondances qui éclairent, sans dissoudre les différences. Le geste est profondément maçonnique. Nous ne confondons pas les traditions. Nous les faisons dialoguer pour affiner notre discernement, pour agrandir notre capacité d’entendre, pour mieux reconnaître le même combat sous des langages divers.

À cette veine intérieure répond un fil plus explicitement ésotérique, consacré à l’imitation du Christ et à la figure de l’Ami et modèle.

Dans ce passage, la revue assume une tonalité spirituelle qui ne cherche pas à plaire. Elle rappelle que l’ésotérisme n’est pas un supplément de mystère, mais une discipline de l’être. Ce qui importe, ce n’est pas l’exceptionnel, c’est l’ordinaire transfiguré, la patience du cœur, l’attention au prochain, l’éducation de l’ego. La revue, en cela, échappe à deux écueils fréquents, la sécheresse rationaliste et le vertige de l’occultisme. Elle tient une ligne de crête, où l’expérience intérieure demeure liée à une éthique, et où l’élévation ne vaut rien si elle ne se traduit pas en meilleure humanité.

Drapeau de la Suisse
Drapeau de la Suisse

Le registre symbolique, lui, s’enrichit lorsqu’il met en regard des traditions culturelles éloignées

Le crâne, entre Bamilékés et Francs-maçons, rappelle que certains motifs traversent les peuples comme des archétypes. Ils parlent de finitude, de mémoire, de transmission, de responsabilité. Nous savons que la mort, en initiation, n’est pas seulement l’horizon biologique. Elle est un miroir. Elle rend la vie plus vraie. Elle oblige à choisir ce qui mérite d’être travaillé, ce qui mérite d’être donné, ce qui mérite d’être sauvé de la dispersion.

Même la modernité technologique trouve sa place, avec une réflexion sur l’intelligence artificielle et les cadres juridiques et éthiques du jugement humain. Le propos n’est pas de diaboliser l’outil. Le propos est de rappeler le lieu où rien ne peut être remplacé, le jugement.

L’Art Royal, dès ses outils les plus concrets, nous apprend cela

L’outil prolonge la main, il ne remplace pas la conscience. Nous pouvons accélérer, déléguer, automatiser, mais nous ne pouvons pas déléguer la responsabilité de discerner. Cette idée, posée dans une revue maçonnique, prend une portée singulière, parce qu’elle touche au nœud de notre époque, le désir de simplicité, le désir de réponses instantanées, le désir de solutions sans travail intérieur. Or l’initiation dit l’inverse. Elle dit que la lumière se mérite, qu’elle se patiente, qu’elle se paie d’efforts, de corrections, de retours sur soi.

Dans cette dynamique, la page où Gregor Lüthy invite les Frères à écrire, à transformer leurs morceaux d’architecture en articles, a une beauté discrète. Elle montre que la revue n’est pas une estrade réservée. Elle peut devenir un chantier commun. Plus il y a de plumes, plus la revue devient diverse, plus la diversité devient une joie partagée. Nous entendons là une pédagogie de la fraternité. La parole n’est pas un privilège, elle est une responsabilité offerte.

GRA Groupe de recherche Alpina

Alpina refuse le confort des postures

Il rappelle que la franc-maçonnerie n’a jamais été un musée de symboles, mais une discipline de l’humain. Il rappelle aussi que la fraternité ne se mesure pas à ce que nous proclamons, mais à ce que nous supportons, acceptons et risquons pour l’autre. Quand le Grand Maître écrit que le plus grand dommage est causé par ceux qui disparaissent, il touche un nerf. Nous pouvons supporter les maux d’autrui avec une certaine aisance, mais nous éprouvons plus durement l’exigence d’affronter nos propres faiblesses, et c’est pourtant là que commence la véritable fraternité, celle qui ne se contente pas de compassion, mais qui accepte une épreuve de vérité.


Ce numéro donne à la revue maçonnique une vocation haute, veiller, transmettre, relier, et surtout rappeler que la lumière n’est pas un décor. Elle est un devoir intérieur qui se reconnaît à un signe très concret, notre capacité à rester présents lorsque la présence devient difficile.

*Thierry Falissard, né en 1959, est ingénieur-informaticien et développe une réflexion rationnellement critique sur le bouddhisme, en privilégiant une approche psychologique, curative et cathartique, visant à libérer l’esprit plutôt qu’à accumuler des croyances. Son parcours est marqué par un choix assumé pour le Theravāda, et plus précisément pour l’École des Moines de la Forêt, qu’il présente comme proche du bouddhisme primitif, moins encombrée de spéculations et de dévotions. Il revendique un Éveil progressif, une éthique exigeante, et une pratique continue de la pleine conscience, de l’investigation, de l’énergie, de la sérénité et de l’équanimité.
Bibliographie indiquée dans la revue, Thierry Falissard, Métaphysique bouddhique, Éditions Almora, 2024. La revue mentionne aussi des ouvrages de Ajahn Brahm traduits par Thierry Falissard, dont Manuel de méditation selon le bouddhisme theravada, Éditions Almora, 2016, et La sagesse du moine, 108 histoires sur l’art du bonheur, Éditions Almora, 2013.

Ce qui demeure, après lecture, ressemble à une impression de probité.

Alpina – Magazine de la Grande Loge Suisse Alpina
GLSA, N°1, janvier 2026, 52 pages
Paraît 6 fois par an ; abonnement CHF 60 (64,18 €)

Il est possible d’acquérir un numéro ou de s’abonner en s’adressant à :
kanzlei@grossloge-alpina.ch

La Suisse geographique
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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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