Proposé exclusivement par Bernard Fontaine
L’intégralité de l’œuvre de René Guénon n’est pas encore accessible. Cependant, les éditions Dervy offrent l’ensemble des ouvrages de René Guénon, comprenant ceux publiés de son vivant ainsi que plusieurs œuvres posthumes, majoritairement axées sur un thème précis. Il demeurerait encore plusieurs volumes à publier : notamment les articles de La Gnose que René Guénon signait sous le nom de Palingénius (dans la Revue La Gnose de 1909 à 1912, rééditée par les éditions de l’Homme libre), ainsi que ceux parus dans la France antimaçonnique concernant les Supérieurs inconnus (1912-1914), publiés par les éditions Arché Edizione dans La polémique des Supérieurs inconnus. D’autres encore pourraient être mentionnés, et nous aurons l’occasion d’y revenir.

Dans une série d’articles, je reviendrai sur les controverses entourant cette œuvre, en commençant par la notion de « contre-initiation » que René Guénon dévoile dans un article publié en janvier 1933, intitulé Des Centres initiatiques (1). Cet article devait servir de préface au livre de Zam Bothiva, Asia Mysteriosa, où il révélait un étrange « Oracle » permettant d’entrer en contact avec un « centre secondaire » d’origine Rose-Croix. Finalement, René Guénon dénonce une supercherie et refuse de donner son accord pour sa publication (2).)
En février 1933, René Guénon publie un nouvel article sous le titre d’Initiation et contre-initiation. La contre-initiation se présente comme une initiation. Quelle est son origine ? René Guénon insiste sur le fait qu’elle ne peut être considérée comme d’origine humaine, car dans ce cas on devrait parler de pseudo-initiation ni comme indépendante et autonome. En effet, elle ne peut procéder que « de la source unique à laquelle se rattache toute initiation, et, plus généralement, tout ce qui se manifeste dans notre monde, un élément « non-humain » (3). Mais le lien avec le centre suprême étant rompu, cette contre-initiation ne peut permettre que l’accès à une influence d’ordre inférieur, psychique, en opposition aux petits mystères. Ces derniers ne sont, pour le contre-initié, qu’une fin en eux-mêmes, ne leur permettant pas d’accéder aux grands mystères, c’est-à-dire aux états supra-humains totalement inaccessibles. Le contre-initié se prétend en opposition avec l’autorité spirituelle par illusion et en ne sachant pas qu’il est instrumentalisé à la réalisation du plan divin sur le plan humain.

Certains contre-initiés seront désignés par René Guénon principalement à travers sa correspondance, mais aussi ses livres. Parmi ceux-ci, il citait Aleister Crowley. Dans une lettre adressée à Louis Caudron, il qualifie Aleister Crowley (4) de « sinistre individu, qui est certainement un des plus dangereux agents de la « contre-initiation ». » (5). Or cet Aleister Crowley semble effectivement avoir joué un rôle important durant l’entre-deux guerre. Il serait à l’origine du dévoilement d’une géographie secrète dont René Guénon s’intéressa sans pour autant publier quoi que ce soit sur le sujet : les 7 tours du diable.
En 2020, Louis de Maistre publiait un livre intitulé Les lieux du pouvoir entre mythe et histoire. Cet auteur propose une étude sur la notion des tours du diable exposée pour la première fois par l’explorateur William Seabrook dans son livre Voyage en Arabie. René Guénon en fit un compte-rendu dans les Etudes Traditionnelles et reproduit dans l’ouvrage posthume Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le Taoïsme. René Guénon n’y fera plus référence, sauf dans sa correspondance.

C’est dans différentes lettres adressées à Arturo Reghini, à Vasile Lovinescu, que René Guénon fait référence aux tours du diable. Mais le point de départ est le compte-rendu d’un livre de W.B. Seabrook. Aventures en Arabie extrait comportant ce qui nous intéresse ici :
« Ce qui est peut-être le plus digne d’intérêt, à l’insu de l’auteur qui, malgré ce qu’il a vu, se refuse à y croire, c’est ce qui concerne les « sept tours du diable », centres de projection des influences sataniques à travers le monde ; qu’une de ces tours soit située chez les Yézidis, cela ne prouve d’ailleurs que ceux-ci soient eux-mêmes des « satanistes », mais seulement que, comme beaucoup de sectes hétérodoxes, ils peuvent être utilisés pour faciliter l’action de forces qu’ils ignorent. Il est significatif, à cet égard, que les prêtres réguliers yézidis s’abstiennent d’aller accomplir des rites quelconque dans cette tour, tandis que des sortes de magiciens errants viennent souvent y passer plusieurs jours ; que représentent au juste ces derniers personnages ? En tout cas, il n’est point nécessaire que la tour soit habitée d’une façon permanente, si elle n’est autre chose que le support tangible et « localisé » d’un des centres de la « contre-initiation », auxquels président les awliya es-Shaytân; et ceux-ci, par la constitution de ces sept centres prétendent s’opposer à l’influence des sept Aqtâb ou « Pôles » terrestres subordonnés au « Pôle » suprême, bien que cette opposition ne puisse d’ailleurs être qu’illusoire, le domaine spirituel étant nécessairement fermé à la « contre-initiation ».

Dans une lettre datée du 19 mai 1936, René Guénon dévoilait à Vasile Lovinescu où se situaient ces tours du diable :
« … l’Iraq. Pour les autres, on parle de certaines régions situées vers les confins de la Sibérie et du Turkestan; il y a aussi la Syrie, avec les Ismaéliens de l’Agha Khân et quelques autres sectes assez suspectes; puis le Soudan, où il existe dans une région montagneuse, une population lycantrope d’une vingtaine de mille individus (je le sais par des témoins oculaires); plus au centre de l’Afrique, du côté du Niger, se trouve la région d’où venaient tous les sorciers ou magiciens de l’ancienne Egypte(y compris ceux qui luttèrent contre Moïse); il semble qu’avec tout cela on pourrait tracer une sorte de ligne continue, allant d’abord du Nord au Sud, puis de l’Est à l’Ouest, et dont le côté concave enserre le monde occidental ».
René Guénon faisait le lien entre ces tours du diable et la présence de gisements de pétrole. Il ajoutera à ces sept tours du diable des centres secondaires dans une autre lettre adressée à Marcel Clavelle (Jean Reyor) et datée du 25 mars 1937 : Anvers, les Baléares, Lyon, la Californie … et en indiquant la présence des sept tours du diable : Niger, Soudan, deux en Asie Mineure, une en Syrie, une en Mésopotamie, une du côté du Turkestan et deux autres vers le nord (l’Oural ou la partie occidentale de la Sibérie) « mais je dois dire que, jusqu’ici, je n’arrive pas à les situer exactement ».
(A suivre – signification des 7 tours du diable).
Notes :
(1) Des Centres initiatiques, Le Voile d’Isis, janvier 1933. Cet article a été repris au Chapitre X du livre Les Aperçus de l’Initiation. Ce livre a été publié en 1946. L’article a été réécrit pour cette édition.
(2) Cette préface sera publiée dans le Bulletin des Polaires sans la permission de René Guénon qui publiera une mise au point en juin 1931 dans le Voile d’Isis.
(3) Initiation et contre-initiation, Le Voile d’Isis, février 1933.
(4) On peut retrouver les passages où il cite Aleister Crowley sur le site index-rene-guenon.org (Une grande partie de la correspondance reste encore inconnue).
(5) Lettre adressée à Louis Caudron, Le Caire, 5 décembre 1935.
(6) Etudes Traditionnelles, janvier 1935, p.42-43.
