dim 11 janvier 2026 - 21:01

Magellan : il a trouvé l’Est… et perdu l’Orient

Avec Magellan*, présenté à Cannes en 2025, Lav Diaz refuse l’héroïsme facile. Son film ne célèbre pas la “découverte” : il la met à l’épreuve, comme on éprouve une pierre au maillet. Gaël García Bernal n’incarne pas un conquistador de légende, mais un homme travaillé par la fatigue, la foi, l’ambition, et ce poison discret qui accompagne les grands récits : l’intoxication du pouvoir.

La « Palme d'or » du Festival de Cannes
Festival de Cannes

De quoi parle Magellan – et ce que Lav Diaz en fait

Sélectionné en Cannes Première, le film suit le navigateur dans sa rupture avec le Portugal, son basculement vers la Couronne espagnole, puis la traversée et l’arrivée en Asie du Sud-Est : une progression où, à mesure que le monde s’ouvre, quelque chose se referme dans l’homme. Le Festival lui-même pose la question centrale : que révèle le voyage sur celui qui commande ?

Lav Diaz ne filme pas l’exploit comme une médaille, mais comme une mécanique intérieure : ambition, obstination, visions, vertige du commandement. Plusieurs critiques ont souligné cette manière de tenir ensemble ampleur épique et rigueur politique, comme si le cinéma devenait ici un tribunal lent où l’histoire est réentendue sans emphase.

La mise en scène : l’océan comme temps initiatique

Lav Diaz

On connaît Lav Diaz pour son rapport au temps : il ne “raconte” pas, il fait durer. Même resserré par rapport à ses standards, Magellan reste une expérience de durée (environ 2h36–2h43 selon les sources et versions), où la mer n’a rien d’une carte postale : c’est une épreuve morale.

Plans étirés, silences, gestes lourds, cadres qui laissent la sensation que l’histoire appuie sur les visages : la traversée devient une école de dépouillement. On ne “va” pas : on tient. On ne “découvre” pas : on s’use, on se justifie, on se raconte une mission – et parfois on s’y perd.

Gaël García Bernal, Cannes 2025

Et Gaël García Bernal est décisif : son Magellan n’est pas un héros flamboyant ; c’est un homme mangé par sa propre idée, comme si la volonté, à force d’être pure, se changeait en dureté.

Lecture maçonnique : du “grand voyage” à l’Orient intérieur

Ici, la franc-maçonnerie offre une lampe de chantier. Non pour plaquer un discours, mais pour lire le film comme une mise en garde initiatique.

Proposition-de-scéne

1) L’Orient intérieur contre la carte : une rectitude, pas un trésor

Le navigateur cherche l’Est ; le maçon cherche l’Orient – et plus encore l’Orient intérieur. L’or intérieur (au sens alchimique) peut nourrir l’image ; l’Orient, lui, dit la direction de conscience : une rectitude qui ne dépend ni des applaudissements, ni des résultats, ni des récits.

Or Magellan met en scène le danger majeur : confondre orientation et obsession. À partir du moment où “la mission” devient une idole, la boussole n’indique plus la vérité : elle indique la justification.

Suggestion-de-tournage-du-film

2) La volonté n’est pas une vertu : c’est une matière à tailler

Le film rappelle une règle que l’Art Royal connaît de longue date : la force est un outil, pas un bien. Sans équerre, la volonté devient dureté ; la dureté, sous la pression, devient violence “nécessaire”. Le voyage révèle alors une vérité terrible : l’endurance ne sanctifie rien. Elle met à nu.

3) Le masque de la “mission” : quand le sacré devient alibi

Lav Diaz insiste sur le “mythe de la découverte” et sur la manière dont le pouvoir intoxique. Lecture maçonnique : c’est l’un des masques favoris de l’ego – se croire “envoyé”. Dès lors, l’autre peut devenir un moyen, un décor, une marche. Or la maçonnerie défend une ligne de feu : la dignité humaine n’est pas négociable. La fin grandiose ne rachète pas les moyens.

4) Tenir l’Ordre sans se prendre pour l’Ordre

illustration, Source cinémas lumière

Sur un navire, l’ordre peut sauver ; il peut aussi dévorer. Mutineries, obéissance, sanctions : la micro-société du bord ressemble à une loge sans ses garde-fous intérieurs. La question surgit, brutale : comment commander sans s’adorer ?
Quand l’autorité ne sert plus l’œuvre commune mais se sert elle-même, la discipline n’est plus une colonne : elle devient une cage.

5) La fraternité coûte – sinon elle n’existe pas

La fraternité n’est pas un sentiment : c’est une tenue. Et le film, par la fatigue et la peur, montre la fraternité à son endroit le plus vrai : là où elle coûte. Si elle ne tient que dans le confort, elle n’est qu’un mot ; si elle tient dans l’épreuve, elle devient vertu active.

Source Instagram Nour films

6) Dés-idolâtrer : casser la légende pour retrouver le réel

Lav Diaz retire Magellan du piédestal : non pour le plaisir de détruire, mais pour rendre justice au réel y compris à ce que les grands récits ont longtemps recouvert (violences, domination, fabrication des mythes). Plusieurs lectures critiques ont insisté sur cette dimension de décentrement et de désenvoûtement historique.
Or dés-idolâtrer est aussi une opération initiatique : on casse l’image pour que la conscience commence.

Magellan source Facebook

Ce que le film enseigne, au fond

Le voyage n’initie pas : il révèle.
Il peut ouvrir l’homme… ou le durcir.
Il peut conduire au centre… ou à la conquête.
Et le plus grand danger n’est pas l’inconnu : c’est la certitude d’être “dans le vrai”.

On peut faire le tour du monde et manquer l’essentiel : l’Orient intérieur. On peut viser l’Est sur la carte et perdre, pas à pas, la seule direction qui vaille : celle qui oblige à rester d’équerre. Car la vraie Lumière n’est pas celle qui prend. C’est celle qui éclaire – et qui oblige, d’abord, à se rectifier.

Ferdinand_Magellan

*Ferdinand Magellan (c. 1480 – 1521) était un explorateur portugais renommé principalement pour avoir dirigé la première expédition maritime qui a effectué la circumnavigation complète de la Terre. Né vers 1480 au Portugal, Magellan est entré au service de l’Espagne pour réaliser un projet ambitieux : trouver une route vers les îles aux épices (les Moluques) en naviguant vers l’ouest. En 1519, il parte avec une flotte de cinq navires depuis l’Espagne.

Map_of_America_by_Sebastian_Munster-1561

Son voyage passe par l’Atlantique Sud, contourne l’Amérique du Sud par un passage désormais nommé détroit de Magellan, puis traverse l’océan Pacifique. En cours de route, il rencontre de nombreux défis, dont des mutineries, des conditions climatiques difficiles et des conflits avec des populations indigènes. Magellan lui-même ne complète pas le voyage complet : il est tué lors d’un affrontement aux Philippines en 1521. Cependant, sous le commandement de Juan Sebastián Elcano, un des membres de son équipage, l’expédition poursuit sa route et achève la première circumnavigation du globe en 1522, prouvant ainsi de manière pratique la rotondité de la Terre.

Sources : Screen Daily ; Variety ; Festival de Cannes

Sa contribution est majeure car il a ouvert une voie maritime essentielle et démontré la possibilité de relier les océans par une route occidentale.

Voyages_of_Magellan

Pour prolonger le film, nous recommandons vivement le Magellan de Stefan Zweig, dans la nouvelle traduction intégrale de Françoise Wuilmart (J’ai Lu, 2024).

Là où Lav Diaz fait du voyage une épreuve lente, Zweig en révèle la charpente intérieure, ce mélange d’élan, de fièvre et de solitude qui transforme une traversée en destin.

Sa prose, tendue comme une corde, met à nu la part la plus troublante du navigateur : la détermination qui s’illumine… et qui, si l’équerre manque, peut se durcir jusqu’à l’aveuglement.

Nous y lisons, en contrepoint de l’écran, une leçon initiatique sans morale ajoutée. L’homme qui ouvre un passage se ferme parfois à lui-même, et la conquête du monde peut devenir le prix d’un Orient perdu. Stefan Zweig, pacifiste lucide, écrit comme un Frère en exil parlant à demi-mot du poison des certitudes. Ce livre fait entendre, sous l’aventure, le bruit sourd d’une conscience qui se justifie.

Magellan’s_Cross

Et c’est là, justement, que ce récit vient jeter sa lumière la plus juste.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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