mar 06 janvier 2026 - 02:01

Obédiences : Discrétion, vraiment ? Non : boîte noire. Et ça suffit !

On invoque la discrétion pour protéger l’initiatique. Très bien. Mais trop d’obédiences s’en servent encore pour laisser la gestion dans le brouillard : marchés, travaux, prestataires, décisions… sans seuils clairs, sans critères écrits, sans traces opposables. Résultat : la boîte noire fabrique le soupçon, puis les clans, puis la fracture. À l’inverse, le Grand Orient de France met ses appels d’offres en ligne et prouve qu’une gouvernance lisible est possible sans trahir l’esprit.

Et si ISO 37001:2025 n’était pas une médaille, mais l’outil qui oblige enfin à bâtir droit, en séparant le secret du Temple de la traçabilité des comptes ?

À force de tout appeler discrétion, on finit par maquiller le problème

La discrétion initiatique, la vraie, protège l’intime : ce qui se vit, se transforme, se transmet sans tapage. Mais quand une obédience achète, rénove, contracte, paye, arbitre, embauche des prestataires, elle n’est plus dans la discrétion mais elle est dans la gestion. Et la gestion, sans trace, sans règles, sans méthodes, ne s’appelle pas discrète. Elle s’appelle opaque.

Soyons clairs, l’opacité n’est pas une nuance de la tradition

C’est une maladie contemporaine de la gouvernance. Et le monde maçonnique n’y échappe pas, parfois même, il s’y complaît, en confondant le secret du Temple avec le secret des dépenses. Ce mélange est toxique. Il installe le soupçon comme une fumée lente. Puis il fabrique des clans. Puis il fracture. Et quand la fracture arrive, tout le monde s’étonne : « Comment en est-on arrivé là ? » On y est arrivé exactement comme on arrive à un mur de travers : en laissant passer de petites entorses, faute d’outils, faute de seuils, faute d’équerre.

La loi 1901 n’est pas un décor : c’est un cadre, donc une responsabilité

Activité-Principale-Exercée-(APE)-94.91Z – Activités-des-organisations-religieuses…

La plupart des obédiences relèvent du monde associatif. Ainsi, la Grande Loge Nationale Française (GLNF) apparaît comme association déclarée (catégorie juridique 9220 – Association déclarée), inscrite au Répertoire National des Associations (RNA), avec une Activité Principale Exercée (APE) 94.91Z – Activités des organisations religieuses.

Or une association n’est ni une propriété privée, ni un royaume, ni une caste. C’est une structure de confiance. Elle a une direction, des responsabilités, des statuts, des règles, et surtout des membres qui ne sont pas des figurants. Le principe est simple : l’organisation existe pour ses membres, et celles et ceux qui la gouvernent le font par mandat, donc sous contrôle interne.

Oui, les statuts organisent beaucoup de choses. Oui, toutes les obligations ne sont pas identiques selon la taille, les ressources, les situations. Mais le minimum vital, lui, ne se discute pas : il est moral autant que juridique. Quand on administre, on doit pouvoir expliquer ; quand on dépense, on doit pouvoir prouver ; quand on décide, on doit pouvoir justifier. Ce n’est pas de la “modernité”. C’est de la décence.

Et c’est ici que l’argument “maçonnique” devient imparable : on ne peut pas passer sa vie à parler de rectitude, de droiture, de probité… et garder, sur la gestion, un système où tout repose sur « fais-moi confiance ».

Le Grand Orient de France (GODF) publie ses appels d’offres. Donc c’est possible. Donc les excuses tombent.

Quand le GODF met en ligne ses appels d’offres, il ne fait pas un geste cosmétique. Il fait un geste de gouvernance. Il dit : « Voici l’objet, voici le calendrier, voici la consultation. » Et soudain, la discussion change de nature. On quitte le marécage des insinuations. On entre dans le terrain de la preuve.

Qu’on l’aime ou non, ce modèle est brutalement efficace. Il coupe court au roman permanent du « qui connaît qui ». Il oblige à une concurrence minimale. Il protège l’institution. Il protège aussi les décideurs : parce qu’une décision prise dans un cadre lisible se défend autrement qu’une décision prise dans un couloir.

Et surtout : il rappelle une chose que trop d’obédiences feignent d’oublier – la transparence commence par l’achat. Là où circule l’argent, les habitudes, les services rendus, les renvois d’ascenseur, les petites fidélités qui finissent par peser plus lourd que l’intérêt collectif.

Le vrai scandale : ce n’est pas la corruption « cinéma ». C’est le favoritisme mou, l’habitude dure.

« No bribe », pas de pot-de-vin

Le monde maçonnique n’a pas besoin de valises de billets pour se mettre en danger. Il lui suffit de cette dérive banale : l’habitude.

Exemple 1 – Le marché de travaux : là où l’urgence devient un passe-droit

Travaux d’électricité, sécurité incendie, maintenance, rénovation : c’est le terrain parfait. Pourquoi ? Parce qu’on y invoque l’urgence, la technicité, la “connaissance des lieux”. Et ces trois arguments, utilisés sans garde-fous, deviennent des sésames.

Le scénario est toujours le même : un prestataire “de confiance”, une reconduction tacite, un devis peu comparé, des avenants qui gonflent, une documentation pauvre, et au final une phrase assassine qui circule : “On ne sait pas comment ça a été choisi.” Ce n’est même pas forcément faux. Et c’est là le problème : quand tu ne peux pas montrer la trace, tu laisses aux autres le soin d’écrire l’histoire à ta place.

Prévenir, ce n’est pas soupçonner tout le monde : c’est installer des mécanismes simples. Seuil de consultation, cahier des charges clair, critères posés avant, procès-verbal de choix, archivage. Le reste, ce sont des mots.

Exemple 2 – Le prestataire récurrent (impression / IT / événementiel) : la rente douce

Deuxième zone grise : l’imprimeur “historique”, le prestataire IT “qui a les clés”, l’événementiel “qui sait faire”. Ici, le danger est plus silencieux encore : la dépendance.

Quand un prestataire devient indispensable, il devient intouchable. Et quand il devient intouchable, les prix dérivent, les options s’empilent, la qualité se discute mal, parce que “changer serait trop compliqué”. La fraternité n’y gagne rien. Elle y perd la sérénité : parce que tout le monde finit par se demander, à voix basse, si l’intérêt collectif prime encore.

Prévenir, là aussi, est simple : remise en concurrence périodique, séparation des rôles (ceux qui utilisent ne décident pas seuls), déclaration des conflits d’intérêts, et traçabilité des décisions. C’est tout. Et c’est énorme.

Le « avant / après » : c’est là que la paix des loges se joue

Avant : tu achètes comme d’habitude. Deux devis pour la forme. Une décision prise parce que c’est plus simple. Pas de critères écrits. Peu d’archives. Et quand une question monte, tu réponds par le pire argument possible : « Fais-moi confiance. »

Résultat : tu fabriques de la rumeur. Et la rumeur, dans une obédience, n’est pas un bruit : c’est une force. Elle reconfigure les alliances, détruit les réputations, transforme la moindre dépense en symbole négatif, et chaque charge en soupçon de pouvoir.

Après : tu fixes un seuil. Tu consultes. Tu poses des critères. Tu traces. Tu archives. Tu fais un procès-verbal. Et tu peux dire, calmement : « Voilà comment on a choisi. » Même si quelqu’un n’est pas d’accord, il conteste une méthode, pas une zone noire.

Psychologiquement, c’est un changement de régime : moins d’interprétations, plus de réalité. Moins de clans, plus de travail. Et ce n’est pas un détail : c’est la condition pour que l’initiatique ne soit pas vampirisé par l’administratif.

ISO 37001:2025 : l’outil qui force à arrêter le théâtre moral

On peut aimer ou détester les normes. Mais il y a une vérité qu’elles imposent : elles font passer de la vertu déclarée à la vertu prouvable.

ISO 37001:2025 ne rend pas une obédience pure. Elle l’oblige à mettre en place une politique anti-favoritisme / anti-avantages indus, à cartographier les risques, à contrôler, former, tracer, prévoir des canaux d’alerte, enquêter, auditer. Bref : à cesser de croire que la morale suffit.

Et c’est exactement ce que le monde maçonnique devrait comprendre en premier : un serment ne remplace pas une procédure. Une intention ne remplace pas une preuve. Un tablier ne remplace pas une traçabilité.

La méthode intelligente : adopter ISO sans se précipiter sur la certification

Le piège classique, c’est le label comme trophée. Une obédience n’a pas besoin d’une médaille ; elle a besoin d’un système qui fonctionne.

La voie la plus solide est progressive :

  • périmètre pilote (siège + achats + immobilier) ;
  • quelques règles cardinales (conflits d’intérêts, cadeaux, seuils, séparation des tâches, archivage) ;
  • un dispositif d’alerte clair et protégé ;
  • puis élargissement, une fois que ça vit.

Cette progressivité a un avantage décisif : elle évite l’usine à gaz, tout en installant l’essentiel. C’est-à-dire la culture de la preuve.

Et maintenant, la question qui fâche : pourquoi tant d’obédiences n’y vont pas ?

Parce que la transparence coûte quelque chose : elle coûte des habitudes. Elle coûte des zones de confort. Elle coûte des petits arrangements qui ne se disent jamais comme tels. Elle coûte le pouvoir discret de ceux qui “savent” et qui “font”, sans jamais devoir rendre compte.

Mais si une obédience refuse ce coût, elle paiera plus cher : elle paiera en confiance, en réputation, en paix interne. Et elle découvrira trop tard que l’ennemi n’était pas dehors. Il était dans les zones grises.

La transparence n’est pas un show, c’est une paix intérieure

La transparence, dans le monde maçonnique, n’a pas vocation à faire plaisir au regard profane.

Elle a vocation à protéger la fraternité contre son pire poison : la rumeur.

Moins de boîte noire, c’est moins de soupçons.

Moins de soupçons, c’est moins de clans.

Moins de clans, c’est plus de travail initiatique réel. Voilà le sujet !

La discrétion n’est pas une excuse. La gouvernance doit être à l’équerre. Et ceux qui refusent la preuve organisent, qu’ils le veuillent ou non, la guerre intérieure.

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Pierre d’Allergida
Pierre d’Allergida
Pierre d'Allergida, dont l'adhésion à la Franc-Maçonnerie remonte au début des années 1970, a occupé toutes les fonctions au sein de sa Respectable Loge Initialement attiré par les idéaux de fraternité, de liberté et d'égalité, il est aussi reconnu pour avoir modernisé les pratiques rituelles et encouragé le dialogue interconfessionnel. Il pratique le Rite Écossais Ancien et Accepté et en a gravi tous les degrés.

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