lun 05 janvier 2026 - 10:01

Traces symboliques de Franc-maçonnerie dans le Piémont, en Ligurie et en Lombardie

De notre confrère italien torinoggi.it – Par Valeria Toscano

Entre les sommets de la région de Biella, les brumes de la plaine du Pô et les jardins de la Riviera ligure, le paysage du nord-ouest de l’Italie conserve des signes qui parlent un langage particulier. Il ne s’agit pas de cartes occultes ni de complots gravés dans la pierre, mais de traces culturelles, nées à une époque – entre le XIXe et le début du XXe siècle – où la Franc-maçonnerie était l’un des nombreux foyers de la pensée moderne.

Église de Graun en Italie

Cet article propose une lecture symbolique et historiquement ancrée des lieux, bâtiments et monuments liés à des hommes et à des environnements où la Franc-maçonnerie a joué un rôle significatif. Non pas un projet isolé ou un dessein secret, mais une sensibilité partagée, nourrie par la foi dans le progrès, la philanthropie, l’enseignement technique et l’utilisation consciente des symboles comme outils pédagogiques.

L’équerre et le compas, plus que de simples instruments de pouvoir, étaient des métaphores : la société comme pierre brute à travailler, l’architecture comme art civil, la beauté comme forme d’éducation collective.

Piémont – Symbole, réforme, construction civile

Rosazza : un village comme conte symbolique

Le cas de Rosazza, dans la province de Biella, est l’un des plus singuliers d’Europe. Le sénateur Federico Rosazza, connu pour ses liens avec la franc-maçonnerie, a impulsé la transformation du village selon une esthétique hautement symbolique. Fontaines, ponts, animaux héraldiques, étoiles et inscriptions ne constituent pas un rituel initiatique codifié, mais un paysage narratif où coexistent des motifs maçonniques, romantiques et positivistes.

L’église elle-même, tout en demeurant un édifice chrétien, présente une façade sobre et des symboles inhabituels, témoignant de la tentative, répandue au XIXe siècle dans les milieux maçonniques, de concilier spiritualité, raison et progrès civil. Rosazza n’est pas un « temple secret », mais une expérience culturelle à ciel ouvert, un produit de son époque.

Turin : Le progrès comme mythe civil

Turin

À Turin, la présence maçonnique est historiquement attestée dans les milieux libéraux et techniques du XIXe siècle. Des monuments comme celui du tunnel du Fréjus, place du Statut, doivent être perçus avant tout comme une célébration du progrès scientifique et de l’ingéniosité humaine.

Le génie ailé qui orne la pyramide de pierre n’était pas à l’origine un symbole maçonnique officiel, mais peut être interprété, à la lumière du langage symbolique de l’époque, comme une image de la lumière de la connaissance triomphant de l’inertie de la matière. Il s’agit du mythe positiviste de l’homme franchissant les montagnes, et non d’un autel occulte.

Dans les vallées vaudoises et à Alexandrie, l’influence maçonnique s’est concrétisée par des actions sociales : sociétés d’entraide, éducation populaire, solidarité organisée. Le symbole a alors cédé la place à l’action sociale, marquant le passage d’une charité paternaliste à un système de protection sociale propre au début de l’époque moderne.

Lombardie – Industrie, ordre, mémoire

Varèse : bourgeoisie éclairée et modernité

Le Palaus Varèse

Dans la région de Varèse, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, une bourgeoisie industrielle cultivée, souvent liée à la franc-maçonnerie, fut le moteur de la modernisation. Villas Art nouveau, grilles en fer forgé et bâtiments industriels présentent un répertoire symbolique commun fait de nœuds, de formes géométriques et de références à l’harmonie et au travail.

Il ne s’agit pas de marques secrètes, mais d’une esthétique du progrès, diffusée notamment grâce aux contacts transfrontaliers avec la Suisse, où la franc-maçonnerie, l’enseignement technique et l’industrie ont souvent progressé de concert.

Mantoue : mémoire, ésotérisme, Risorgimento

Mantoue

À Mantoue, la franc-maçonnerie prit un ton plus solennel et intellectuel. Au cimetière des Anges, certains sanctuaires funéraires adoptent un langage égyptien et ésotérique, en accord avec la diffusion, au XIXe siècle, de rites tels que celui de Misraïm.

Les pyramides, les obélisques et les sphinx ne doivent pas être interprétés comme une preuve automatique d’appartenance à la franc-maçonnerie, mais comme les signes d’une culture symbolique répandue, qui combinait le patriotisme du Risorgimento, une spiritualité laïque et une fascination pour les civilisations anciennes, considérées comme des dépositaires de la sagesse universelle.

Ligurie – Cosmopolitisme et lumière civile

Bordighera : nature, science, universalisme

Bordighera

En Ligurie occidentale, la Franc-maçonnerie s’est développée dans un contexte cosmopolite. À Bordighera, des personnalités comme Clarence Bicknell – proche des cercles ésotériques et théosophiques – incarnaient cet idéal de connaissance universelle qui entrait souvent en interaction avec les cercles maçonniques, sans toutefois s’y confondre strictement.

Les jardins botaniques et les musées n’étaient pas des temples d’initiation, mais des espaces pédagogiques où la nature devenait un instrument de connaissance et d’harmonie : une sorte d’Éden laïque, selon les sensibilités de l’époque.

Savone

Savone : travail, port, modernité

À Savone, la Franc-maçonnerie s’est retroussé les manches. Moins de pyramides, plus de briques : le symbole est devenu le phare, la lumière nécessaire à ceux qui travaillent au port et ne veulent pas se perdre dans le brouillard du siècle en mutation.

Un vaste musée de la modernité

Ce qui se dégage de ces pierres n’est pas une carte secrète, mais un vaste paysage culturel. La Franc-maçonnerie fut l’une des sources — certes pas la seule, mais parmi les plus constantes — d’un langage symbolique qui a façonné nos villes entre le XIXe et le début du XXe siècle.

Étoiles, nœuds, formes géométriques et figures ailées ne sont pas des « signatures » réservées à une élite, mais les fragments d’un rêve moderne : l’idée que l’humanité pourrait progresser en partant de l’espace qui nous entoure. Se promener aujourd’hui dans les rues de RosazzaTurinMantoue, ou encore VarèseSavone et Bordighera, c’est comme déambuler dans un musée à ciel ouvert qui témoigne de la foi du XIXe siècle dans le progrès social, bâtie patiemment, coup de ciseau après coup de ciseau.

C’est un héritage que nous considérons comme le nôtre et que nous continuons de partager chaque jour : notre groupe d’édition vit et travaille dans ces mêmes villes, témoin vivant d’un passé qui nous parle encore de l’avenir.

1 COMMENTAIRE

  1. Magnifique Carte postale ;
    L’on a le sentiment que tout le paysage devient le Tabernacle du sacré et on y découvre un peu plus chaque jour que la Franc-maçonnerie est le cœur battant universel de toutes les sociétés humaines.
    Merci à vous pour cette visite guidée.

    Très respectueusement…

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Pierre d’Allergida
Pierre d’Allergida
Pierre d'Allergida, dont l'adhésion à la Franc-Maçonnerie remonte au début des années 1970, a occupé toutes les fonctions au sein de sa Respectable Loge Initialement attiré par les idéaux de fraternité, de liberté et d'égalité, il est aussi reconnu pour avoir modernisé les pratiques rituelles et encouragé le dialogue interconfessionnel. Il pratique le Rite Écossais Ancien et Accepté et en a gravi tous les degrés.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES