Certaines légendes viennent de loin et finissent par habiter nos maisons. L’Épiphanie n’ajoute pas une histoire au calendrier : elle ouvre un passage. Trois voyageurs suivent une étoile, cherchent un Roi, rencontrent un enfant, offrent l’or, l’encens et la myrrhe, puis reviennent autrement. Et, en France, cette méditation devient un rite de table : la galette, la fève, la couronne. Du ciel à la table, une même pédagogie s’écrit : discerner, se transformer, servir la Lumière.

Il était une fois…
À l’heure où l’hiver semble resserrer le monde, il suffit parfois d’un signe infime pour que la nuit recule. Une étoile. Une marche. Un désir de sens qui refuse de se laisser endormir par le bruit des jours. La tradition de l’Épiphanie est de celles-là : elle n’ajoute pas une fable au calendrier, elle ouvre un passage. Elle dit qu’il existe une lumière qui n’éblouit pas mais oriente, une clarté qui ne domine pas mais appelle. Et, pour le franc-maçon, cette scène ancienne — trois Rois mages en route vers la Lumière, vers notre Seigneur Jésus-Christ — résonne comme une parabole du chemin initiatique : une avancée intérieure, un déplacement de l’être, une fidélité à l’invisible qui se prouve par le pas.
Car tout commence par un manque, une brèche. Les Mages ne partent pas parce qu’ils savent, mais parce qu’ils pressentent. Ils lisent le ciel comme on lit une page où la création laisse des indices. Leur science n’est pas suffisante, et c’est précisément cela qui les met en mouvement. Ce n’est pas une curiosité d’érudit, c’est une obéissance à une injonction plus haute : « Va. Cherche. » Le franc-maçon reconnaît cette dynamique. L’initiation n’est pas une collection de réponses ; elle est une discipline du désir, une éducation de l’âme à la justesse. Nous ne marchons pas parce que nous possédons la Vérité, mais parce que la Vérité nous met en marche.
Dans la scène évangélique, le paradoxe est immédiat

Les Mages cherchent un Roi et trouvent un enfant. Ils attendent le faste et rencontrent la simplicité ; ils imaginent un palais et entrent dans une maison pauvre. Cette inversion est un enseignement majeur. Elle déjoue l’orgueil des évidences. Elle rappelle que la Lumière véritable ne se donne pas toujours sous les formes que l’on attend. De même, le chemin maçonnique apprend à distinguer l’éclat de la clarté, la puissance de la présence, la rumeur du monde et la voix du cœur. Il faut parfois consentir à être déçu par nos projections pour être enfin touché par le réel.
Il y a aussi, dans le récit des Mages, une géographie spirituelle. Ils quittent l’Orient – lieu symbolique de la naissance du jour – et pourtant c’est un autre Orient qu’ils cherchent, un Orient intérieur… celui où la lumière se lève en nous comme un recommencement. La franc-maçonnerie, dans ses décors et ses gestes, n’a cessé de faire de l’Orient une boussole de l’âme. Non pas un exotisme, mais un principe : se tourner vers ce qui élève, vers ce qui éclaire, vers ce qui ordonne. La quête n’est pas un vagabondage mais un alignement. Et l’étoile, ici, n’est pas un effet de ciel. Elle devient l’image du fil conducteur, du point fixe au-dessus de nos errances, de l’appel discret qui remet nos pas dans le sens de la Lumière.

Les Mages offrent l’or, l’encens et la myrrhe
Le geste est simple, mais la symbolique est immense. L’or dit la royauté, la reconnaissance d’une souveraineté qui n’est pas politique : celle du Christ, Roi non par la force, mais par le don. L’encens dit la prière, l’élévation, la présence du divin qui traverse la matière sans l’abolir. La myrrhe dit la blessure et la mort, la condition humaine assumée jusqu’au bout, la vérité du corps et de la finitude. Autrement dit : la gloire, le mystère, la croix. Tout est là, déjà, dans une offrande. Et, pour l’initié, cette triade peut se lire comme une pédagogie : apprendre la noblesse intérieure (l’or), cultiver l’intériorité et le souffle (l’encens), accepter la part d’ombre, le deuil, l’épreuve qui dépouille (la myrrhe). Nulle Lumière ne devient nôtre sans traversée.

Mais le récit ne s’arrête pas à l’adoration
Il contient une indication décisive : « ils repartirent par un autre chemin ». Voilà peut-être la définition la plus pure d’une transformation spirituelle. Aller vers la Lumière, c’est revenir autrement. Quand on a reconnu, ne serait-ce qu’un instant, ce qui mérite d’être aimé au-dessus de tout, on ne peut plus reprendre exactement la même route. L’initiation n’est pas un moment : c’est un changement de trajectoire. Ce qui a été vu oblige à vivre.
Alors l’Épiphanie s’inscrit dans nos vies comme une petite liturgie du discernement

Elle dit : ne confonds pas l’étoile et le feu follet. Elle dit : ne te laisse pas séduire par les palais d’Hérode, ces grandeurs inquiètes qui craignent toujours de perdre leur pouvoir. Elle dit : cherche la Lumière là où elle naît vraiment, dans l’humilité d’une crèche, dans la fragilité d’un commencement, dans ce mystère où Dieu choisit de se rendre proche.
Et voici que la tradition populaire prolonge cette méditation dans un rite de table : la galette des rois. On pourrait n’y voir qu’un dessert de saison. Ce serait passer à côté de sa vérité symbolique. La galette, circulaire, rappelle la roue du temps et le cycle des recommencements. Elle revient chaque année comme une invitation à relire notre place : qui sommes-nous dans le cercle des vivants, et de quelle royauté intérieure sommes-nous responsables ? La pâte feuilletée, avec ses couches superposées, évoque nos strates d’existence : le visible et l’invisible, l’acquis et le latent, la mémoire et l’espérance. On n’entre pas dans la profondeur d’un être d’un seul coup ; on la découvre en feuilles, en plis, en patiences. Et l’or de la galette — sa couleur, sa chaleur — est comme une miniature de lumière posée au milieu de la table : un soleil domestique, une promesse de clarté au cœur de l’hiver.

La fève, elle, est un chef-d’œuvre de symbolique
Cachée, elle rappelle que l’essentiel est souvent invisible, que la joie vient parfois de ce qui n’était pas attendu, que la « part » la plus décisive n’est pas toujours celle qui se voit. La trouver ne relève pas du mérite, mais d’une grâce de hasard – et ce hasard, justement, nous apprend l’humilité. Le pouvoir n’est pas une possession, c’est une charge. Car être « roi » ou « reine » d’un jour n’a de sens que si la couronne devient un rappel : gouverne-toi toi-même. Règne d’abord sur tes passions. Sois souverain dans ta parole. La couronne, fragile, en carton, dit magnifiquement la vérité : la royauté la plus authentique n’est pas celle qui écrase, c’est celle qui sert.
Il existe aussi, dans le partage de la galette, une éthique de la fraternité
La tradition de « tirer les rois » n’est pas un triomphe solitaire : c’est un jeu communautaire. La joie circule parce que la galette se découpe, parce que chacun reçoit une part, parce que l’on accepte que la fève échappe à nos calculs. On pourrait y lire une parabole de la Loge : la Lumière ne se thésaurise pas, elle se partage ; le symbole ne s’impose pas, il se propose ; la dignité n’est pas un privilège, elle est un devoir envers tous. Même l’enfant, celui qui, dans certaines familles, désigne les parts, rappelle que le regard le plus juste est parfois le plus simple, le moins encombré d’intentions.

Ainsi, des Mages à la galette, une même leçon se laisse entendre
La quête de la Lumière n’est pas une fuite hors du monde, mais une manière plus vraie d’y demeurer. Les Mages ne renient pas leur science, ils la dépassent ; le franc-maçon ne renie pas la raison, il l’ouvre ; le chrétien ne renie pas l’histoire, il la traverse avec l’espérance. Et au centre de cette convergence, il y a la figure de Jésus-Christ, Lumière donnée, non conquise, présence offerte, non fabriquée. La Lumière, ici, n’est pas une idée ; elle est un visage.
Au fond, l’Épiphanie ne nous demande qu’une chose : accepter d’être mis en route

Relever les yeux. Reconnaître l’étoile. Marcher, parfois longtemps, vers ce que nous ne maîtrisons pas encore. Puis, lorsque la rencontre a eu lieu – ne serait-ce qu’en nous, dans le silence – repartir « par un autre chemin », plus fraternel, plus vrai, plus lumineux. Et, au cœur de l’hiver, partager une galette comme on partage un signe : une ronde de pain sucré où se cache une fève, c’est-à-dire une promesse. Une promesse que la Lumière cherche toujours un passage, et que nos tables, nos cœurs, nos Loges, nos vies peuvent devenir ce lieu où elle se manifeste.
L’Épiphanie nous laisse une consigne discrète et exigeante : ne pas revenir identiques. Qu’une étoile suffise à redresser nos pas, qu’une crèche désarme nos prestiges, qu’une fève cachée rappelle que la vraie couronne est une charge.
Et si “l’autre chemin” commençait là : dans une parole tenue, une royauté intérieure qui sert, une fraternité rendue active – afin que la Lumière, au lieu d’être commentée, soit enfin vécue.

