Il suffit d’ouvrir ce numéro pour comprendre qu’il ne cherche pas à informer seulement, mais à accorder un climat. Comme une saison intérieure…

Dès son propos, Philippe Cangémi, Grand Maître de Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra (GLTSO), propose une formule qui claque comme une devise de chantier et comme un axiome spirituel : « spéculer et opérer ». Philippe Cangémi ne les oppose pas, il les coud, et il rappelle que la méditation rituelle n’est pas une parenthèse intellectuelle mais le socle d’une action transformatrice, humble, discrète, obstinée, où la bienfaisance devient une opération au sens presque alchimique du terme : une suite ordonnée d’actes qui change la matière humaine.

Claude Godard, dans l’éditorial, installe aussitôt le décor : l’hiver, la nuit, le doute, les ombres, et pourtant une lueur. Il regarde ces silhouettes qui entrent dans un immeuble sans bruit et qui ressortent tard, et la question profane – « qui sont-ils ? » – devient une parabole initiatique. Il n’y a pas de complot dans ces ombres, il y a une tâche. Travailler. De midi à minuit, et de minuit à midi, selon un rythme qui n’appartient pas à l’horloge ordinaire mais à la patience des artisans du sens. Claude Godard annonce alors le mouvement profond du numéro : un grand dossier sur le devoir, un parcours symbolique « de midi à minuit », une variation sur « debout et à l’ordre », une traversée des forêts et des livres, et, comme un refrain, l’espérance que la lueur « arrive, vite ».

Cette lueur prend d’abord un visage, celui de Christian Lefèvre (OE), ancien Grand Maître, dont Jean-Marc Pétillot, dans sa « chroniques anachroniques », compose non pas une hagiographie, mais une mémoire vivante, faite de gestes, de silences et de phrases qui recadrent. Ce portrait a la pudeur des ateliers véritables : il montre Christian Lefèvre gardien des archives jusqu’à faire de sa chambre un entrepôt de boîtes à chaussures, comme si la mémoire était une responsabilité concrète, presque domestique, une veille quotidienne. Il montre aussi Christian Lefèvre au bord des larmes quand une querelle de « bac à sable » empoisonne une tenue : « Je ne suis pas venu pour ça ! » – et soudain la fraternité cesse d’être un mot pour redevenir une exigence. Jean-Marc Pétillot raconte encore, avec une finesse malicieuse, une scène de convent accueilli à la Grande Loge de France, rue Louis Puteaux : Christian Lefèvre, sollicité, moque doucement la vanité des identités, trace sur son front une ligne imaginaire – « y a pas écrit quoi que ce soit, ici ! » – comme si l’initiation rappelait, en souriant, que le nom et le grade ne valent rien sans l’homme redressé au-dedans.

Le grand dossier, introduit par Pierre Franceschi, n’a rien d’un sermon. Il parle du devoir non comme d’une morale plaquée, mais comme d’une force d’orientation. Pierre Franceschi place d’emblée le lecteur sous l’ombre tutélaire d’un « code maçonnique » et d’une tradition qui sait que le devoir n’est pas un décor, mais une règle de vie : « instruit, conseille, protège, donne, soulage… » – non pour se reposer ensuite, mais pour retrouver « une nouvelle énergie ». Cette phrase, citée comme un rappel à l’ordre intérieur, fait entendre le devoir comme un mouvement, non comme une immobilité.

C’est là que ce numéro devient initiatique
Il insiste sur une dynamique de métanoïa, cette conversion lente où l’être, passé par l’épreuve de la terre, cherche une faible lumière au fond de lui-même, non pour se contempler, mais pour se reconstruire en homme ouvert à la réflexion spirituelle et à l’espérance d’une connexion avec la Sagesse, la Connaissance, le Grand Au-Delà.

Ce qui frappe, dans ces pages, c’est la manière dont le devoir cesse d’être une contrainte pour devenir une méthode de liberté. Pierre Franceschi convoque un chapelet d’échos – Visita interiora terrae, le « Connais-toi toi-même » de Delphes, le Dhikr des soufis, le Sattipathana bouddhiste – et ce chapelet n’est pas une collection érudite : il dit l’universalité d’un même impératif, celui d’une recherche intérieure qui, paradoxalement, commence là où s’achève l’excuse. Pierre Franceschi ose même la fraternité des contraires : Augustin d’Hippone et le franc-maçon marchent dans la même direction, l’un mystique, l’autre pragmatique ; l’un cherche Dieu, l’autre atteint la Connaissance par la rencontre du Grand Architecte de l’Univers – et tous deux se rejoignent dans ce devoir de recherche qui finit par les réunir. On lit alors « le devoir » comme un fil : il traverse les religions, les spiritualités, les écoles de sagesse, et, dans l’atelier, il se fait pratique. Il ne pèse pas, il redresse.
À cette méditation du « Devoir » répond, comme une horloge symbolique, la section « De midi à minuit »

Jean-Claude Sitbon place la loge sous le soleil au zénith : midi comme point culminant, lumière maximale, instant où l’ombre se ramasse, où les contours se confondent, où la vérité, au moins un moment, prétend ne plus laisser de place aux angles morts. Jean-Claude Sitbon fait dialoguer le poète Khalil Gibran et une parabole rapportée par John Charpentier : l’ombre qui suit, l’ombre qui accompagne, l’ombre qui sert… et le lecteur comprend que l’enjeu n’est pas de supprimer l’ombre, mais de savoir comment marcher avec elle, comment l’ordonner, comment la convertir en instrument de lucidité plutôt qu’en piège. Cette symbolique du temps, prolongée par Dominique Cartron et Francis Rou, donne à l’heure maçonnique sa densité propre : de midi à minuit, il ne s’agit pas seulement de compter les heures, mais de mesurer ce qui change en nous quand le rituel suspend l’usage profane du temps et ouvre un autre régime, plus lent, plus exact, où l’instant devient travaillable.

C’est ici que l’article de Nathalie Zenou, « Debout et à l’ordre », vient comme une clef de voûte
Nathalie Zenou* prend un geste que l’habitude rend parfois transparent, et elle le rend à sa profondeur : se mettre debout, ce n’est pas obéir, c’est consentir librement à une forme commune pour éprouver une liberté plus intérieure. Elle insiste : la contrainte fabrique de l’uniformité, non de l’harmonie ; l’ordre n’a de valeur que parce qu’il est compris et habité.

Et ce qui s’édifie, dans cette verticalité consentie, c’est une identité en construction : le franc-maçon ne se réduit ni à ses héritages ni au regard des autres, il se met « en ordre » comme on met une pierre d’aplomb. Nathalie Zenou convoque alors des outils décisifs, le fil à plomb et le miroir : la droiture et l’introspection, la rectitude et la connaissance de soi, comme deux gestes complémentaires d’une même architecture. Tout devient clair : ce numéro parle du devoir, oui, mais le devoir, ici, est l’autre nom de la construction.

Avec Daniel Dériot, « Masonica » quitte l’immeuble nocturne pour la forêt, et ce départ n’a rien d’une simple respiration pittoresque : il rétablit une évidence oubliée, celle d’une initiation qui a ses clairières, ses « ventes », ses fraternités opératives, et qui sait que certains serments se disent mieux sous les branches que sous les plafonds. La forêt de Chaux devient alors plus qu’un décor : un vaste atelier vivant, une nef végétale où le souffle, l’odeur du bois, la cendre et le silence composent une liturgie sans apparat.

Daniel Dériot y conduit le lecteur jusqu’aux baraques du hameau 14, à La Vieille-Loye, dans le Jura, en Bourgogne–Franche-Comté. Un ancien hameau forestier devenu écomusée en 1990, lieu de mémoire patiemment reconstitué, constitué d’une dizaine de constructions de bois qui redonnent corps à l’existence rude des bûcherons-charbonniers, tels qu’on les imagine depuis le Moyen Âge. On y marche comme sur les traces d’une humanité qui ne séparait pas le travail de la spiritualité du geste, tant la matière – le tronc, l’outil, la fumée, la nuit – imposait sa loi d’humilité. Et ce n’est pas un détail si le site est inscrit aux monuments historiques depuis le 20 juin 1986 : comme si la pierre officielle avait dû, un jour, reconnaître la dignité initiatique d’une architecture de planches et de feu.

Dans ce paysage reconstitué, Daniel Dériot fait apparaître surtout l’existence des Bons Cousins Charbonniers (B.˙.C.˙.C.˙.), société initiatique longtemps méconnue, d’abord vouée à la solidarité et au secours mutuel, dont les rites, transmis par des « catéchismes », se déployaient à l’abri des regards, au cœur même de la forêt, là où l’on se comprend sans trop parler. Il y a dans cette tradition quelque chose d’émouvant et de très actuel : une économie fraternelle capable d’aller jusqu’à l’invention d’un papier monnaie, comme si la confiance pouvait prendre forme, circuler, sceller une communauté quand les institutions manquent ou trahissent. Et lorsque ce monde s’éteint au moment du coup d’État du 2 décembre 1851, ce n’est pas seulement une anecdote historique : c’est la preuve, une fois encore, que les fraternités de l’ombre sont sensibles aux basculements de la Cité, et que l’histoire sait, d’un geste, disperser des « ventes » entières.

Reste l’essentiel, que Daniel Dériot fait entendre en sourdine, sans emphase : la tradition n’est pas un musée. Elle est une forme de vie qui se cherche des abris, des langues, des gestes, et qui renaît là où on ne l’attend pas. Qu’il évoque une relance contemporaine des rites liés aux métiers du bois, croisant conscience écologique et aspiration plus spiritualiste, n’a rien d’une nostalgie : c’est une intuition juste. Comme si, au fond, la forêt demeurait un temple à ciel ouvert, et comme si la modernité, saturée d’écrans et de discours, avait, elle aussi, besoin d’initiations de matière – celles qui enseignent la lenteur, la chaleur du feu, la vérité de la cendre, et la fraternité concrète qui tient quand tout vacille.

4e de couv
Les pages « Les Sœurs et les Frères publient » viennent clore ce beau numéro par sept notes de lecture, comme autant de petites lampes posées au bord du chemin.
Au terme de cette lecture, cette dernière livraison d’Epistolæ Latomorum laisse une belle impression, au sens plein du terme : une empreinte. Celle d’un numéro composé comme une Tenue de décembre, où la nuit n’est pas déniée, où le temps n’est pas cajolé, où le devoir n’est pas brandi comme un étendard, mais repris, poli, mis à l’équerre, jusqu’à devenir outil de vie. On referme ces 64 pages, ses deux dossiers et sa respiration finale, avec la sensation rare qu’une revue peut encore tenir lieu d’atelier : non pas un lieu où s’entassent des opinions, mais un espace où l’on taille des orientations. Et, malgré l’hiver, la lueur ici n’est pas un simple vœu : elle se fait travail, elle se fait exigence, elle se fait devoir en acte.
*Fille de Maçon, Nathalie Zenou a été initiée à la Grande Loge Féminine Française en 2001. Elle rejoint la Fédération Française du Droit Humain en 2013 puis le Grand Orient de France en 2015. Consultant en communication dans le secteur de la santé, elle intervient également comme médiateur et formateur, notamment sur les questions liées à la laïcité.

EPISTOLAE LATOMORUM – Dossier : Le Devoir / Symbolisme : de midi à minuit
La revue de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra
Conform édition, N°73, Saint Jean d’Hiver 2025, 64 pages, 14 € / Le SITE de l’éditeur
