ven 30 janvier 2026 - 21:01

Oser franchir les portes : au « 16 Cadet », la laïcité devient une forme d’art

Samedi 13 décembre 2025, au « 16 Cadet », le Grand Orient de France (GODF) a choisi de célébrer la Fête de la Laïcité avec des œuvres, des voix, des images et des performances. Une journée où l’on pouvait voir, entendre et ressentir la liberté de conscience. Le musée de la franc-maçonnerie, ouvert gratuitement de 10h à 20h, a permis de faire le lien entre l’histoire, la société et le présent.

musée de la franc-maçonnerie, portes fermées

Certains discours promettent l’ouverture, mais cette journée l’a prouvée. Nous reprenons l’expression oser franchir les portes car elle décrit bien ce qui s’est passé au « 16 Cadet ». L’image d’une porte fermée, souvent utilisée comme une métaphore facile, a été confrontée à une réalité simple : de nombreuses personnes sont venues, ont franchi la porte, ont regardé, ont posé des questions et ont compris que la laïcité n’est pas juste un principe, mais une façon de vivre ensemble, une discipline de l’esprit et une éthique.

musée, nos amis profanes osent pousser les portes !

Le thème choisi, « La laïcité à travers les arts et la culture », a donné le ton. L’objectif n’était pas d’accumuler des arguments, mais de rendre la laïcité palpable. Dès 14h30, la projection de La Séparation (2005) de François Hanss, sur un scénario de Bruno Fuligni, a rappelé que la loi et ses combats peuvent être vus comme un récit national, marqué par des tensions, du courage et de la lucidité. La présence de l’équipe du film a transformé la séance en un moment de partage, une façon de donner un visage à des débats qui se réduisent souvent à des idées abstraites. La salle Groussier, Grand temple du GODF, était pleine à craquer.

Porte-d’entrée-et-accueil-bienveillant-au-GODF

Plus tard, le Théâtre de l’Impossible de Paris a présenté deux spectacles

À 16h30 et à 20h, a été joué Laïcité – Liberté de conscience – Engagement, inspiré de Dieu au parlement de Bruno Fuligni, écrit avec Robert Bensimon. Ici, la laïcité s’est exprimée à travers les mots de Robespierre, Fabre d’Églantine, Victor Hugo, Clemenceau, Louise Michel, Malraux, Henri Caillavet et René Char.

Le mélange de comédiens, de soprano, de piano et de violon, avec la présence de la jeune Xiaorao Li, a rappelé une chose simple : la République se transmet aussi par l’art, car l’art apprend à écouter, à nuancer, à distinguer et à ne pas confondre la ferveur avec la domination.

À 17h, la projection de Les 3 Vies du Chevalier (2014)

Ce documentaire-fiction de Dominique Dattola, a été l’un des moments les plus forts de la journée. Le film retrace l’histoire de la liberté de penser de 1765 à 2005, en se concentrant sur le procès du chevalier de La Barre. Ce jeune homme, devenu un symbole malgré lui, incarne la façon dont l’intolérance s’acharne sur une conscience et cherche à intimider les autres. La force du récit réside dans cette double perspective : d’un côté, l’affaire d’origine, avec sa tragédie d’Ancien Régime, où l’accusation sert d’instrument au pouvoir et où la justice se transforme en vengeance ; de l’autre, l’histoire des femmes et des hommes qui, au fil des générations, refusent l’oubli et continuent de se battre pour la réhabilitation.

Carte postale française coloriée, vers 1906. Monument au chevalier de La Barre, Paris (18e arrondissement), au Sacré-Cœur de Montmartre, déplacé ensuite en 1926, puis fondu par l’Allemagne nazie (Troisième Reich).

Le film montre que la liberté de conscience n’est pas apparue par hasard : elle s’est construite dans la douleur, avec le temps, grâce à la détermination, aux discours, aux textes, aux mobilisations et à la mémoire. En replaçant La Barre au centre de cette histoire, le documentaire-fiction met en lumière le prix à payer, hier comme aujourd’hui, lorsqu’une conscience refuse de se soumettre et de sacrifier sa dignité. C’est là que la laïcité se révèle dans sa forme la plus authentique : non pas comme une simple règle administrative, mais comme une conquête, une vigilance et une fidélité. Fidélité à ceux qui ont été punis pour un geste, une parole ou un soupçon ; fidélité à l’idée qu’aucune croyance, aucune non-croyance, aucun dogme et aucune majorité ne peuvent priver l’individu de sa liberté de pensée.

À 18h, la rencontre avec l’artiste Françoise Schein a ouvert une autre perspective, profondément symbolique

Son travail, en particulier le projet Human Rights for Schools, a rappelé à chacun cette question : comment une société inscrit-elle ses principes dans la pierre, la céramique, l’espace public et la mémoire des enfants ? L’évocation de son œuvre à la station Concorde, où la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 est affichée sur la voûte, a résonné comme une leçon : les droits ne sont pas seulement proclamés, ils doivent être gravés, relus et intégrés dans notre quotidien.

À 20h, la journée s’est scindée en deux, offrant un choix

La projection de Laïcité Liberté Égalité Fraternité (2025) de Yannick Séguier, racontée par Bruno Solo, en présence de l’équipe du film, et un concert de musique classique avec le Collectif Fractales, où la voix de Coline Infante a interprété Haendel, Bach, Fauré, Dvořák, Borodine et Verdi. Deux approches complémentaires : l’image qui raconte et la musique qui élève, toutes deux capables de faire ressentir la fraternité sans la simplifier.

Julie Le Toquin, artiste diplômée avec mention de l’EESAB – source Francoiseartmemo

Enfin, l’exposition de Julie Le Toquin, avec les oiseaux de la laïcité, a discrètement accompagné la journée

L’œuvre de cette belle personne qu’est notre très chère Julie sur la mémoire collective et individuelle a culminé avec la mise à feu finale : les mots et les maux de la laïcité. Ce geste, loin d’être un simple spectacle, a donné forme à ce que chacun ressent. La laïcité vit, se défend, se réinvente et parfois se consume pour renaître plus forte. Brûler des mots, c’est aussi refuser qu’ils deviennent des armes ; c’est rappeler qu’un principe se protège en le comprenant, et non en l’utilisant à des fins personnelles.

Au cours de cette journée riche, le musée de la franc-maçonnerie a parfaitement rempli son rôle de lieu de passage

La Marianne noire, copie

Musée de France depuis 2003, il n’a pas été un simple décor. Il a été un lieu d’apprentissage. Les bénévoles, les médiateurs culturels et les membres de l’équipe du musée ont accueilli, expliqué, contextualisé et répondu aux questions sans condescendance ni détour.

Épée-de-La-Fayette, détail

Ils ont patiemment montré comment la franc-maçonnerie s’inscrit dans l’histoire sociale, artistique, intellectuelle et politique de notre pays ; comment elle a accompagné des aspirations, suscité des controverses, porté des idéaux et parfois payé le prix de la liberté ; et comment, depuis ses origines, elle peut être vue comme un laboratoire discret de formes, de symboles et de débats qui traversent la société.

Tablier-dit-de-Voltaire

C’est ici que la journée a pris sa dimension la plus profonde, au sens noble du terme. Non pas celle du secret, mais celle du passage.

Entrer dans un musée, pousser une porte et franchir le seuil, demander pourquoi, écouter une réponse, regarder un objet différemment, relier un tablier à une époque, un rituel à une histoire, une devise à une exigence morale.

Dans ce contexte, la laïcité cesse d’être une simple querelle d’étiquettes : elle redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, une façon d’établir la paix, une façon de fixer des limites et une fraternité qui ne s’achète ni ne s’impose, mais qui se construit.

Au « 16 Cadet », ce 13 décembre 2025, nous n’avons pas seulement parlé de la laïcité : nous l’avons vue à l’œuvre, dans la culture, dans la rencontre, dans la transmission, dans ce geste simple mais exigeant qui consiste à franchir une porte pour aller vers l’autre sans renoncer à soi.

C’est peut-être cela, au fond, la meilleure définition : une lumière qui n’agresse personne, mais qui éclaire le chemin que nous partageons.

La Séparation – LCP – Assemblée nationale

Photos © 450.fm

4 Commentaires

  1. Cher Jean,
    Merci pour ton commentaire et ta vigilance. Tu écris « dommage ».
    D’accord, mais dommage en quoi, exactement.
    Parce qu’une expression te rappelle une autre, ou parce que tu y vois une “propriété” implicite d’une obédience.
    Dans mon article, “oser franchir les portes” n’est pas un clin d’œil de communication. C’est la description d’un fait. Au « 16 Cadet », le 13 décembre 2025, la porte n’a pas été seulement évoquée, elle a été franchie. Des visiteurs sont venus, ont traversé un seuil, ont vu, entendu, questionné. La métaphore s’est faite pratique. Et c’est précisément ce passage du symbole au réel qui m’intéressait.
    Oui, la GLDF a choisi de mettre en avant “Osez pousser les portes !” pour une conférence publique du grand maître Notton. C’est légitime et même heureux, car tout ce qui invite à sortir des caricatures mérite d’être salué.
    Mais cette image n’appartient à personne. En français, “pousser une porte”, “franchir une porte”, “ouvrir une porte” sont des expressions communes, disponibles, partagées, parce qu’elles touchent à quelque chose d’universel.
    Coluche le disait à sa manière, simple et juste. « Les portes de l’avenir sont ouvertes à ceux qui savent les pousser. »
    Et Albert Espinosa prolonge la même intuition existentielle. « La vie, c’est pousser des portes, encore et encore. »

    Fraternellement.
    Erwan

  2. Merci Erwan de ce compte rendu détaillé ! Ceux qui n’auraient pas pu assister à tous les évènements de cette riche journée ont ainsi l’occasion de pouvoir les raconter comme s’ils y étaient. C’est le cas notamment pour cette cerise sur le gâteau qu’était la performance artistique de Julie Le Toquin dont nous avons pu admirer durant toute cette journée les Oiseaux de la laïcité grâce à la signalétique immanquable de son exposition dont la qualité d’accrochage était tout simplement géniale. Il faut savoir que la mise à feu finale, telle un feu d’artifice révélant le phénix, a fait l’objet d’un rituel hautement symbolique : Julie avait fait mine d’avoir perdu la flamme et c’est alors une procession des conseillers de l’Ordre qui est venue, sur l’air du chœur des esclaves du Nabucco de Verdi, apporter une pochette d’allumettes subtilisée dans la poche d’un Passé Grand Maître dont je tairai le nom. Il est dommage que l’on n’ait pas reçu l’autorisation de filmer ou de photographier car cela aurait mérité que tu en illustres ton bel article. Mais probablement des Sœurs ou des Frères auront-ils bravé l’interdit et je lance donc un appel au partage.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES