(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
Quand j’étais enfant, à cette période de l’année, on attendait Noël. On voyait alterner en ville des banderoles où étaient peints en lettres éclatantes des vœux de saison : « Joyeuses fêtes ! », « Joyeux Noël ! » Je n’ose y penser, désormais. Imaginez… Noël ? Quel scandale ! Une laïcité sourcilleuse surveille tous les lieux où une crèche pourrait être installée. Mais qui s’avise de dénoncer ceux qui, dans certains quartiers, s’improvisent en chaperons de toutes les femmes qui ne porteraient pas, dans la rue, un foulard sur la tête ?
Ces variations me semblent, en réalité, tenir à la force ou à la faiblesse des relations que des populations entretiennent avec tel ou tel culte. Il y a beau temps que la République n’est plus une conviction mais une commodité.

À l’occasion du 120e anniversaire de la loi de 1905, le Grand Maître de la Grande Loge de France s’interrogeait gravement dans les colonnes du Figaro[1] : « Faut-il se résigner au crépuscule de la liberté de conscience ? » La réponse est évidemment négative. Nous devons combattre en faveur d’une pensée libre, cherchant à s’abreuver d’idées exigeantes, ouverte aux discussions raisonnées. L’esprit critique est nécessairement au fondement de toute trajectoire humaine se refusant aux diktats des puissants, aux mensonges multiples gouvernés en sous-main par des intérêts souvent inavoués. Plus encore, cette instrumentalisation qui envahit désormais l’espace public à tout bout de champ rend impérieuse la pratique de débats respectueux et argumentés. Cela va au-delà de la liberté de conscience comprise comme n’intéressant que le for intérieur, puisque c’est alors une condition préalable à toute vie authentiquement démocratique, permettant de construire tous ensemble une société de paix et de partage.

En rien, cela n’interdit à personne d’avoir ses croyances. Sartre a pu dire : « On croit qu’on croit mais on ne croit pas[2] » (il souhaitait, par cette formule, révoquer l’illusion de la foi, notamment en raison des détours qu’elle aménage, dans la méditation sur soi). Pour ma part, je dirais plutôt : « On croit qu’on ne croit pas mais on croit toujours trop », tant il demeure, d’aussi loin que nous nous en détachions, des axiomes et des préjugés à la source même de nos convictions. Qu’on le veuille ou non, on ne cesse d’être enveloppé d’un voile mystérieux de sens ; bref, on est toujours plus ou moins conditionné par son temps, forgé par les réalités qu’on a connues. Cela n’empêche pas d’être honnête et sincère – or voilà bien deux épithètes un peu passées de mode, auxquelles il faudrait redonner un lustre inséparable de toute dignité.

Il n’est pas sans ironie de relever que le mot laïc est lui-même emprunté au vocabulaire ecclésiastique, provenant du grec d’église λαϊκός / laikos, « commun, du peuple[3]», par opposition à κληρικός / klerikos, « clerc », qui désigne un membre du clergé ou, plus largement, d’une institution religieuse. Pour autant, à une époque reculée où l’incroyance était inconcevable, le laïc en question n’en observait pas moins le culte considéré. Aujourd’hui, le mot résonne en toute indépendance vis-à-vis du clergé et de l’Église, et plus généralement de toute confession religieuse. Il va jusqu’à se colorer d’une certaine « hostilité envers toute influence, toute emprise de l’Église et du clergé sur la vie intellectuelle et morale, sur les institutions et les services publics[4] ».

J’ai la faiblesse de penser que notre beau principe de laïcité se suffit à lui-même. Certes, il a son histoire. Il est même né des convulsions de l’Histoire mais il n’en demeure pas moins, pour moi – et dieu merci, si je puis dire, pour combien d’autres ! –, un concept dont chacun, Occidental ou non, peut s’emparer et s’inspirer, en raisonnant sur les catégories de pensée et en inscrivant cette règle dans le respect de la liberté de chacun et, plus globalement, au service des êtres humains entre eux. C’est en cela que la laïcité est consubstantielle à un idéal de liberté. Elle sous-tend a minima la neutralité des États qui renoncent à imposer à leurs peuples une adhésion à des dogmes entravant la diversité des voies de réflexion.
Libre à chacun de choisir sa potion. En tout état de cause, la laïcité est politiquement un antipoison.
[1] Pour lire la tribune de Jean-Raphaël Notton sur le Blog des Spiritualités qu’anime Jean-Laurent Turbet, cliquer ici.
On peut également se reporter à mon article intitulé : « Liberté de conscience et laïcité », paru en mars 2021 dans le numéro 199 de la revue de la Grande Loge de France, Points de Vue Initiatiques (pp. 67-77) ou écouter sa présentation sur France-Culture.
[2] Jean-Paul Sartre, Merleau-Ponty (Première version, manuscrite), dans Les Mots et autres écrits autobiographiques, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2014, p. 1130.
[3] Précision supplémentaire : le grec Λάος / Laos renvoie à la notion de « peuple » au sens de petit peuple ou, parfois, de masse d’hommes assemblée. C’est ainsi qu’il s’oppose à δῆμος / dêmos, le peuple comme institution politique ; δῆμος / dêmos désigne à l’origine (VIe siècle av. J.-C.) un dème, c’est-à-dire une unité villageoise, puis, par dérivation, il en est venu à signifier « peuple », entrant, par exemple, en combinaison avec κράτος / krátos, « pouvoir », dans le mot δημοκρατία / dēmokratía, « démocratie », où le pouvoir appartient au peuple, qui l’exerce directement ou par l’intermédiaire de représentants élus… ou qui est censé le faire, tant nous avons d’exemples où cette prétention est, pour le moins, frelatée.
[4] Trésor de la Langue Française Informatisé, s.v. « laïque ».

On est toujours reconnaissant lorsqu’un auteur dit QUI IL EST sur le plan de SES CONCEPTIONS METAPHYSIQUES . C’est cet anonyme fréquent qui jette parfois une ombre d’ambigüité sur NOTRE belle LAÏ CITE : ne sert elle parfois de simple paravent au prosélytisme caché d’un Rationalisme Athée qui ne veut pas dire son nom? Ce doute a pour effet de ternir le propos tenu et de ce point de vue l’iconographie utilisée dans ce texte n’est pas faite pour nous rassurer
1)L’Homme enchaîné entre Ombre et Lumière avec la Religion dans l »ombre ( de l’obscurantisme ?)
2) Le Divin dans la tête de l’Homme. Divin qui s’appuie sur le Sabre et le Goupillon….
3) Sartre : RAS
4) Un rond point (dans lequel bien évidemment on tourne) avec une seule sortie :un Allée de Lumière ( devinez laquelle ! )
Ceci dit en tant que Chrétien (ce n’est pas une maladie honteuse) j’ai tout de même apprécié cet excellent article mais je l’aurais encore d’avantage apprécié si son auteur avait dit d’emblé : « en tant qu’athée je considère que …etc. ) car, lorsqu’un croyant partage les mêmes sentiments qu’un athée sur certains propos, alors, on peut se dire que l’on accède à quelque chose de réellement VERITABLE ! Donc, merci Christian.
NB Cet article mériterait plus que 569 vues : en fait le plus grand ennemis de la LAÏCITE c’est l’INFIFFERENCE! !
Mon Très Cher Frère (que ce soit en Maçonnerie ou en Humanité),
Vous apporteriez un grand soulagement à ma conscience si, des quelques lignes de cet édito, vous pouviez inférer sans coup férir que je suis athée. Je crains que l’affaire soit un peu plus compliquée que cela.
De ma fille que j’interrogeais à l’adolescence sur le point de savoir si elle croyait en Dieu, j’adopterais volontiers la réponse, qui fut : « Mais, enfin, Papa, c’est une question très intime », et je n’en sus pas davantage.
Je pourrais tout aussi bien me réfugier dans un agnosticisme de bon aloi, mais il s’agit, en l’occurrence, de bien plus qu’un débat rationnel sur l’existence ou la non existence de Dieu : la question de la foi est d’une tout autre nature. Et, d’ailleurs, de quel Dieu parle-t-on ?
En tout cas, dans la position que j’occupe ici, je me sens comme seul devoir de mettre en partage une pensée assez ouverte pour que chacun puisse la poursuivre à sa guise. Mes traits d’ironie occasionnels en font partie.
Ne voyez pas, non plus, dans mon propos un goût immodéré de l’esquive, à la manière d’un perpétuel divertissement pascalien. Peut-être simplement que l’expérience initiatique permet de ressentir avec netteté et sans confusion intérieure un état qu’on ne saurait pour autant exprimer avec un sens suffisamment plein et exact, de sorte que, dans son ineffable silence, il ne peut se maintenir qu’en secret. Il faut alors se résoudre à considérer qu’il y a des vérités incommunicables « dans leur essence », si je puis dire, et qui n’en sont pas moins intensément vécues… ne croyez-vous pas ?
Enfin, les observations que je fournis présentement constituent une contribution à la fois plus approfondie et plus personnelle à mes réflexions complétant différemment le point de vue sartrien. Sur le plan particulier que j’évoque, je reste, ce me semble, dans la même veine. C’en est même une forme de preuve. Pas plus qu’un autre, je n’échappe à la condition du bipède sans plumes, n’en déplaise à Diogène…
Mon Très Cher Frère, je vous embrasse dans l’énigme des consciences, qui fait la beauté « indéfinie » de nos rencontres,
Mon T.·.C.·.F.·. Christian : tu utilises le vouvoiement ce qui sans aucun doute est de ta part une marque de respect mutuel que l’on ne peut qu’apprécier; moi je te tutoies sans complexe en réponse dans un esprit de fraternité maçonnique .
Les Maçons, du moins ceux qui travaillent, sont parfaitement conscients de la force des images et savent souvent lire le message subliminal qu’elles dégagent ; ce silence des images est quelquefois beaucoup plus efficace qu’un long texte fût-il talentueux
C’est ce constat qui m’a poussé au commentaire que j’ai fait en regardant l’iconographie accompagnant ton texte . Si cette iconographie a été générée par intelligence artificielle mes remarques sont sans objet et c’est avec elle qu’il faut régler le problème à moins qu’elle ne traduise que ce que tu lui a demandé car cette iconographie est loin d’être anodine . La commenter plus que je ne l’ai fait serait effectivement toucher à ton intimité car ces images parlent sans visage.
A des amis non Maçons qui m’interroge en me demandant : » mais pourquoi tenez vous tant au secret sur ce que vous faites en Loges ? » Je leur répond » Parce que ce que l’on fait en loge touche à l’intime : c’est le ciment de notre fraternité et cela ne doit pas sortir de la Loge »…on l’oublie hélas parfois….
Ne vois donc dans mes propos aucune animosité nous échangeons tel qu’il se doit entre Maçons en nous enrichissant de nos différences.
Mon T.·. C.·. F.·. Jean-Jacques,
Si j’ai utilisé le vouvoiement, c’est simplement que je ne connaissais pas ton statut d’initié ou de profane, comme le signifiait l’appel : « Mon Très Cher Frère (que ce soit en Maçonnerie ou en Humanité) ». En effet, notre site est en accès libre et tous les publics le visitent. On le sait incidemment aux commentaires que d’aucuns laissent, en qui l’on devine parfois un catholique plutôt « tradi » que « la messe emmerde sans le latin », pour paraphraser Brassens, et malheureusement, plus souvent, un Frère ou une Sœur un tantinet acrimonieux qui ne conçoit la maçonnerie que comme un cercle d’influence à la rescousse des mouvements de gauche et qui s’emporte qu’on ne milite pas tous politiquement dans nos colonnes et sur nos colonnes.
Quant à l’iconographie accompagnant mon texte, elle est exclusivement l’œuvre d’un membre de l’équipe qui, d’un commun accord, illustre librement mon propos, de façon sinon contrastée, du moins toujours un peu décalée, pour exciter visuellement le lecteur au contact de l’article. C’est un plus qui engage aussi d’autres perceptions et, à ce titre, ce regard complémentaire me paraît intéressant.
Enfin, je n’ai vu aucune animosité dans tes observations qui sont la marque d’un désir de dialogue et expriment naturellement les réflexions et les interrogations qui t’ont traversé à la lecture.
Merci de cet échange.
Je t’embrasse fraternellement,
Christian.
nous sommes tous croyants, et c’est un athée militant qui l’écrit, car nos croyances débutent à la frontières de nos connaissances. et l’antidote aux préjugés que les croyances enfantent c’est la culture. c’est en tout cas mon opinion. merci pour ce morceau d’architecture.
G dit
Entièrement d’accord avec toi mon T.·. C·. F.·. Ellie; bien que je ne sois pas athée, donc différent de toi, je crois qu’aucune croyance n’est certaine et contient obligatoirement le doute : moi qui suis chrétien je crois en Dieu mais un peu comme je crois qu’il va faire beau demain : je n’en suis pas certain ! ; le doute ne nous paralyse pas, le doute nous fait grandir , il nous rend tolérant, il nous incite à écouter l’autre…Un croyant (quelle que soit sa croyance) qui ne doute pas n’est plus un croyant : il devient un fanatique.
Merci d’avoir repris le slogan de mon obédience « 120 ans de laïcité, 120 ans de liberté ». Ce fait un bien fou ! Il a été effectivement adopté par le Grand Orient de France (GODF) dans le cadre des commémorations du 120e anniversaire de la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Il sert de titre et de leitmotiv à une série d’événements, conférences et colloques organisés par le GODF tout au long de l’année 2025, soulignant le lien indissociable entre la laïcité républicaine et les principes de liberté de conscience et d’émancipation. Par exemple, il apparaît comme thème central d’un colloque tenu le 24 février 2025 au Palais du Luxembourg, où le Grand Maître du GODF de l’époque, Nicolas Penin, a plaidé pour la constitutionnalisation des principes de 1905.
Ce slogan est également utilisé pour des conférences publiques, comme celle du 9 décembre 2025 rue Cadet à Paris, en présence de l’ancien président François Hollande et du Grand Maître Pierre Bertinotti, ou encore pour tous les événements en province et en outre-mer.
Il émane directement des initiatives du GODF, qui le déploie sur son site officiel et dans ses communications pour célébrer cet héritage historique. Et le GODF le décline aussi sous forme d’épinglette ! Belle idée pour commémorer cet anniversaire.
TAF. Fabien
Cher M. Christian Roblin,
Permettez-moi de vous adresser mes plus sincères remerciements pour cet édito lumineux, paru en ce 15 décembre 2025, qui, tel un phare dans la brume des débats contemporains, éclaire les contours essentiels de la laïcité.
Votre plume, affûtée par l’expérience et nourrie d’une érudition discrète, nous offre un antidote précieux contre les poisons insidieux qui menacent la liberté de conscience.
Dans ces lignes où se mêlent l’ironie subtile et la profondeur philosophique, vous tissez un éloge vibrant de la laïcité, non comme une relique dans l’histoire, mais comme un élixir vivant, consubstantiel à l’idéal de liberté.
Vous rappelez, avec une élégance rare, comment ce principe, né des convulsions du passé, s’élève aujourd’hui en rempart contre les emprises dogmatiques, invitant chacun à s’abreuver à la source d’une pensée libre et critique.
Vos références à Jean-Paul Sartre, au grec ancien et aux racines ecclésiastiques du terme laïc déploient un tableau riche, où l’esprit critique danse avec l’humilité des convictions humaines, nous rappelant que « on croit qu’on ne croit pas mais on croit toujours trop ».
C’est une ode à la neutralité des États, à la diversité des voies réflexives, qui résonne comme un appel poétique à une société de paix et de partage.
Votre texte, tel un vin millésimé, gagne en saveur à chaque relecture, distillant une sagesse qui transcende les frontières occidentales pour s’offrir à tous les êtres en quête d’émancipation. Merci d’avoir ainsi enrichi le paysage intellectuel de ce principe intemporel : la laïcité, antipoison politique par excellence, qui nous protège des illusions et des chaînes invisibles. Puissiez-vous continuer à nous guider par vos éditos, ces joyaux bimensuels qui illuminent notre réflexion collective.
Avec admiration et gratitude.
Un lecteur conquis