lun 07 avril 2025 - 01:04

L’énigme des Maîtres -13- Parmi les ombres

Pour lire l’épisode précédent : ici

La nuit était tombée sur Istanbul, et la ville s’habillait de ses lumières nocturnes. Soulagés, Alexander et Amélie, quittèrent la Bibliothèque de Süleymaniye.

Alors que la nuit avançait, les étoiles semblaient s’animer, formant des motifs célestes. Ces constellations vivantes scintillaient au-dessus d’Istanbul, évoquant des connexions mystiques entre les forces célestes et les mystères terrestres que les érudits, dans leur contemplation des étoiles, avaient cherché à comprendre : une continuité entre la terre et le divin.

Soudain, une étoile filante traversa le ciel, caillou de lumière, laissant derrière elle une traînée scintillante. C’est comme si les étoiles elles-mêmes offraient un signe, une bénédiction pour eux deux. Alexander ressentit un éclat intérieur, une communion entre le cosmos et son être. Pour lui, les astres ne sont pas seulement des points lumineux dans le ciel, mais des messagers d’une création qui transcende les époques.

– Si « la nuit des étoiles filantes » est la prosaïque anagramme de « lointains satellites de feu », « La courbure de l’espace-temps », est l’anagramme merveilleuse de « superbe spectacle de l’amour ». La beauté du ciel n’est-elle pas la somatisation de l’amour ?

En disant cela, Alexander prit Amélie dans ses bras et, dans le baiser qu’il lui donna, le couple ne fit plus qu’une seule ombre de cette lumière sur le sol. En riant à la vue de la forme de leur ombre, Amélie proposa de profiter d’un spectacle traditionnel turc, le Karagöz, l’art ancestral du théâtre d’ombres qui n’est pas seulement un divertissement, mais un moyen de transmettre des connaissances ésotériques de génération en génération. Les ombres sont de la lumière qui se reflète sur un obstacle qui l’arrête créant une image outrepassant le monde matériel.

Ils se retrouvèrent devant l’arche en pierre, ornée de motifs mauresques et d’inscriptions en calligraphie turque, dévoilant l’entrée du Théâtre d’Ombres.

C’est avec volupté qu’ils marchèrent sur les tapis persans recouvrant les marches par un rouge dominant. Ils se retrouvèrent dans la cour intérieure éclairée par des lanternes en verre coloré diffusant une lueur douce et chatoyante. À l’intérieur du théâtre, des colonnes mauresques encadrent la scène. Un écran en soie est tendu, prêt à accueillir les ombres dansantes.

Les sièges en bois sculpté sont disposés en demi-cercle, offrant à chaque spectateur une vue privilégiée sur le spectacle à venir. L’air est chargé d’arômes d’encens aux senteurs envoûtantes, ajoutant une dimension sensorielle au décor oriental.

Ils s’installèrent dans le petit amphithéâtre en plein air, où les spectateurs se rassemblaient autour de l’écran translucide. Les artistes manipulaient avec habileté des figurines découpées, projetant leurs silhouettes. Ce soir-là, c’était une évocation des mudras qui était le thème de la représentation, Ce sont des positions des mains et des doigts couramment utilisés dans l’hindouisme, le bouddhisme et d’autres traditions spirituelles pour canaliser l’énergie et exprimer des états émotionnels ou spirituels. C’était comme si le destin leur adressait, une fois encore, un clin d’œil.

Lorsque les ombres des mains apparurent, accompagnées d’un fond sonore d’instruments traditionnels, le ney et l’oud, Alexander et Amélie furent totalement charmés.

Les ombres projetées sur les murs ancestraux dansaient en harmonie. Des silhouettes gracieuses évoluaient, vêtues de robes diaphanes, leurs mains, leurs doigts créaient des ombres en mouvement. Les marionnettes semblent révéler des symboles familiers, les doigts joints mais aussi d’autres signes ésotériques.

Alexander comprend que le destin des figures énigmatiques de sa quête est intrinsèquement lié, comme des marionnettes manipulées par les fils invisibles de l’existence. Alors que la séance progresse, Alexander ressent une union profonde avec les énergies mystiques, réalisant que chaque ombre de doigt est une part de l’existence universelle, un reflet de la trame cosmique. Il en fit commentaire à Amélie qui avait posé sa tête paisiblement sur son épaule au creux de son cou.

– Les doigts, ce sont les quatre éléments, le feu du pouce, l’air de l’index, la terre de l’annulaire et l’eau de l’auriculaire dans l’ordre que leur assigna Aristote en partant du plus subtil. Ils sont les composants fondamentaux de tous les corps dont les caractéristiques dépendaient du mélange respectif de leurs composants montré par différentes positions des doigts. Ils sont dominés par l’éther du majeur, l’infini, l’illimité. C’est un élément inventé par Anaximandre synthétisant les quatre autres. Il s’agit d’une «substance première, infinie, immortelle, enveloppant et gouvernant toute chose». Anaximandre l’appelle apeiron, la seule cause du développement organisé de notre univers.

Après un court silence pour donner du temps à leur présence partagée, en reniflant gracieusement l’air comme un petit chat, Amélie chuchota.

– Je comprends maintenant l’odeur qui nous enveloppe. Ils ont dû faire brûler des boulettes de kyphi. Sens-tu les vapeurs d’encens de ce parfum égyptien à la fois capiteux, léger et enveloppant. Le parfumeur a dû rajouter de la rose qui vient en note de tête. Tout en comptant sur ses doigts elle ajouta

– De mémoire, ce qu’en disait Plutarque, les seuls ingrédients étaient du miel, du vin, des raisins secs, du souci et de la résine, de la myrrhe, de l’aspalathe, du séséli, du jonc odo­riférant, de l’asphalte, des feuilles de figuier, d’oseille, deux espèces de genièvre, le grand et le petit, de la cardamome et du roseau aromatique.

Après une longue respiration, fière d’avoir pu énumérer les composants, elle continua.

– Selon leur assemblage ils permettaient d’entrer dans un état second, activant l’organe de l’âme. Ne ressens-tu pas comme l’air de la nuit est, en quelque sorte, aussi composé de plusieurs lumières différentes qui, comme autant de ruisseaux, partent de chaque étoile et, se réunissant sur nous, nous parfument de l’odeur de l’univers et de leurs figures géométriques qu’elles semblent dessiner.

– Je suis amoureux, tout est beau, lumineux et dense. Je suis là où j’ai envie d’être, murmura Alexander en glissant sur le temps arrêté dans ce délicieux présent « où se pillent les minutes ». Le ciel est beau comme les vagues sauvages de l’océan, ajouta-t-il.

– Oui. Lui répondit Amélie devenue songeuse, ce qu’il lui sembla être la plus grande réduction du langage par un mot qu’elle puisse dire pour acquiescer, tout en songeant qu’« où se pillent les minutes » contient son anagramme « le temps est une illusion ». Ses pensées, qui remplissaient la place de son silence, semblaient l’avoir emmenée vers un lointain ailleurs.

Tout à coup, parmi les ombres, des silhouettes menaçantes se dessinent. Les tueurs de Savonarole avaient retrouvé leur trace. La tranquillité du spectacle est brisée par le chaos. Les assassins, de sombre vêtus, surgissent, leurs yeux brillant d’une lueur malveillante à la lumière des lanternes du décor.

Alexander saisit la main d’Amélie, et ensemble, sortent du théâtre, s’élancent dans une course désespérée en s’engageant à travers les ruelles pavées. Leurs cœurs battent à l’unisson avec les tambours du spectacle qu’ils laissent derrière eux. Poussés par l’urgence et la peur, ils zigzaguent entre les terrasses des cafés, renversant quelques tables, chaque pas les rapprochant du Bosphore vers lequel ils se dirigent.

– Surtout, ne lâche pas ma main, nous y sommes presque ! Encouragea Alexander.

Un violent vent du nord, qui s’était levé, ralentissait leur fuite. Heureusement, leur salut leur apparut avec un vieux bateau de pêche amarré sur le rivage, prêt à traverser le Bosphore.

Avec les tueurs à leurs trousses, ils sautent sur le petit bateau, le moteur s’éveille dans un grondement, et ils réussissent à s’éloigner du rivage, laissant les tueurs impuissants sur la berge face à la vaste étendue d’eau qui les sépare désormais.

La mer avait la couleur d’un ciel solidifié par des nuages inquiétants. Comme une fermeture éclair, l’onde sombre s’ouvrait dans le sillage de la barque, provoquant des vagues d’écume s’écartant de chaque côté de la poupe pour aller s’échouer en ressac sur la rive devenue invisible.

Soudain  une vague scélérate[1] se dresse comme un géant en colère, menaçant de submerger le bateau fragile. Inexplicable elle s’abat sur le bateau.

Amélie était à la proue, scrutant l’horizon, quand cette vague monstrueuse s’éleva. Elle fut emportée par la mer de Marmara déchaînée, s’accrocha un instant autant qu’elle le put au bastringue. Vacillant sur la chaloupe, essayant de garder son équilibre, Alexander réussit à atteindre ses poignets et leurs mains se nouèrent. Les mains d’Alexander ne sont plus qu’un organe du saisir, «ses muscles tordus et comme à vif, le sentiment d’être en verre et brisable» ; une angoisse acide et trouble, aussi puissante qu’un couteau lui déchira l’esprit. Il basculait de plus en plus vers l’onde en tentant de la retenir. Étouffée par l’eau salée qu’elle avalait pour respirer, Amélie réussit à articuler

– Moi aussi j’aime.

Trop mouillés, les doigts glissants ne la retenaient plus. Une autre puissante vague l’emporta, elle fut engloutie dans les profondeurs. L’abîme sombre se troua pour l’accueillir et se referma sur elle.

La mer anthropophage se calma aussi soudainement qu’elle s’était déchaînée. Son roulis émettait maintenant un long pleur. Ce fut vainement qu’Alexander sonda tout autour de lui le moindre signe ; Amélie avait totalement disparu.

Il fut submergé du malheur de cet exil définitif où elle l’avait laissé et s’effondra en sanglots sur la cale.

Un bateau de patrouilleurs, qui avait été alerté d’une prévision de tornade par la météo, veillait dans le secteur mais trop loin pour intervenir à temps. Témoins du drame à la jumelle, ils vinrent récupérer Alexander et le ramenèrent à bon port.

De douloureuses démarches administratives auprès des autorités turques et de l’ambassade de France obligèrent Alexander à revivre la disparition d’Amélie. Mais, comme une histoire sur un palimpseste gratté, considérant que n’étant pas légitimé par un mariage, il fut écarté des recherches de son corps par les bureaucrates.

Il avait survécu et maintenant il devait sur-vivre. Il regagna l’Angleterre et ses amis à Eaton square.


[1] Une vague scélérate se forme en empruntant l’énergie des vagues voisines et la leur rend en déferlant et disparaissant.

La suite la semaine prochaine

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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