La Collapsologie est une branche de l’écologie souvent caricaturée, comme tenant un discours apocalyptique, avec des prophéties de fin du monde. Mais ça n’est pas ça, c’est une approche qui tente de comprendre comment les systèmes se détruisent. Elle entre en résonance avec un problème typiquement maçonnique, celui de la destruction du temple et de sa reconstruction. Les francs-maçons ont-ils quelque chose à faire avec la collapsologie ?

La Collapsologie en France est représentée par Pablo Servigne et Raphaël Stevens. En 2015, ils publient un livre : « Comment tout peut s’effondrer ». La collapsologie, c’est l’étude des systèmes qui s’effondrent. Les auteurs ont passé en revue plusieurs centaines d’études scientifiques pour essayer d’éclaircir ce phénomène. Pourquoi et comment un système s’effondre, à partir de quel moment commence-t-il à s’autodétruire, dans des domaines aussi différents que le climat, l’économie, la politique, le vivant ? Il y a un moment où il dépasse les limites de ce qui est supportable pour lui, alors, il bascule, il ne peut plus revenir en arrière, il ne peut plus rétablir l’équilibre. Par exemple, pour ce qui concerne la Terre, les scientifiques ont déterminé neuf limites planétaires qui, si elles étaient dépassées, entraîneraient un collapsus. Sur les neuf, six sont déjà franchies en 2024 :
- le changement climatique ;
- l’érosion de la biodiversité ;
- la perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore ;
- le changement d’usage des sols ;
- le cycle de l’eau douce (eau bleue et eau verte) ;
- l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère.
La Collapsologie cherche à repérer les signaux faibles qui montrent qu’un système est en danger et surtout à comprendre à partir de quel moment se fait le point de bascule qui empêche tout retour en arrière.
Un effondrement, ça n’est pas une crise. Dans le cas d’une crise on met en œuvre une stratégie de gestion de crise, on sait faire ça. On sait : prévenir, anticiper, tenter de l’enrayer, la contenir, la limiter, puis réparer les dégâts. Dans le cas d’un effondrement, on ne peut pas apporter de solution, on ne peut pas l’empêcher non plus, est-ce que cela veut dire qu’on ne peut rien faire ? Pas du tout, disent les collapsologues. Quand on a pris conscience qu’on est en train de vivre un effondrement, les premières réactions sont en général assez violentes : d’abord l’ignorance : je ne savais pas ; puis le déni : ce n’est pas vrai, ce n’est pas sûr. On se raconte des histoires, on essaie de s’accrocher aux mythes : le progrès, la croissance infinie ; à des croyances rassurantes : la technoscience va bien nous tirer de là, ou Dieu, ou n’importe qui d’autre. On essaie de se réfugier dans le passé quand ces problèmes n’existaient pas. Mais ça ne sert à rien, bien sûr. Quand on se réveille, les problèmes sont toujours là. Et ensuite, une fois qu’on a dépassé ce stade ? Et bien on est enfin disponible pour essayer d’imaginer autre chose, pour dépasser l’éco-anxiété et se lancer dans l’action constructive.

En fait, les effondrements ne sont pas si nouveaux que ça. Paul Valéry écrivait en 1919, au sortir de la Grande Guerre : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». L’empire maya a disparu vers l’an 800, la chute de l’empire romain est datée de 476 avant notre ère, et plus près de nous, l’empire soviétique s’est effondré en 1991. Le premier qui ait théorisé là dessus est un Russe devenu américain : Dmitry Orlov. Dans un ouvrage paru aux USA en 2013 puis en France sous le titre : « Les 5 stades de l’effondrement. Manuel du survivant », il énumère :
- 1er stade : financier
- 2è : économique
- 3è : politique
- 4è : social
- 5è : culturel
C’est ce qui est arrivé à l’Union Soviétique. Pratiquement tous ces items sont actuellement en crise dans nos sociétés. Sont-elles prêtes à l’effondrer ? On ne le sait pas et quand on le saura, il sera trop tard.
Mais Pablo Servigne ne développe pas du tout une pensée de résignation. En 2015 il fait paraître un ouvrage collectif intitulé : “ Petit traité de résilience locale”. C’est un inventaire de toutes les solutions bricolées partout avec un maître mot : la résilience. La résilience pour un système c’est sa capacité de s’adapter et de se réinventer en trouvant des solutions nouvelles. Parmi celles répertoriées par l’ouvrage : la relocalisation des activités, le développement de communautés de type “village”, plus solidaires. Des communautés qui fonctionnent sur un mode plus coopératif que compétitif. C’est une des leçons qu’on tire de l’écologie. Aucun écosystème ne peut survivre en se basant uniquement sur le principe de compétition, il court à sa perte. Il faut qu’il s’équilibre par des relations de coopération. Les nouvelles communautés permettent de reconstruire du collectif pour sortir de l’individualisme qui finit par mettre en compétition chacun contre tous.

Le dernier ouvrage rédigé par l’équipe de Pablo Servigne en 2024 s’appelle « Le pouvoir du suricate, apprivoiser nos peurs pour traverser ce siècle ». Le suricate est un petit animal d’Afrique, de la famille des mangoustes. Il joue le rôle de sentinelle pour prévenir les autres des catastrophes, mais surtout il est le champion de la résilience, il sait organiser des collectifs pour faire face à n’importe quelle situation. Pour Pablo Servigne, c’est que devraient faire les communautés humaines : retisser de la solidarité, adopter des modes d’organisation et de décision moins hiérarchisés, plus décentralisés, plus horizontaux, recherchant l’équité, et respectant les équilibres au sein du vivant pour ne pas lui imposer plus qu’il ne peut supporter. L’économie de la résilience ne peut être que différente de l’économie de la compétition qu’on connaît aujourd’hui. Mais elle suppose de repenser les valeurs qui fondent nos sociétés.

En quoi cette réflexion autour de la collapsologie concerne-t-elle la franc-maçonnerie ? En fait, sans en avoir l’air, on parle de franc-maçonnerie depuis le début. D’ailleurs tout commence par une catastrophe lorsque, réfugié dans le cabinet de réflexion pour échapper au tumulte du monde, le vieil homme est appelé à mourir pour que puisse naître l’homme nouveau. On le décape au vitriol, il faut qu’il se remette en cause dans les profondeurs de lui-même. Et c’est sous sa propre poussière qu’il va trouver la pierre qui servira à construire un nouvel édifice. Et puis l’histoire continue. Quelqu’un meurt et, pas de chance, c’était le patron, celui qui commandait le travail, le seul qui avait tout le plan dans sa tête. Comment continuer sans lui ? En Espagne à la mort d’Antoni Gaudi en 1926 il a fallu reprendre la construction de la Sagrada Familia. On avait retrouvé une partie des croquis de l’architecte, on a dû les interpréter. Tant de choses étaient perdues à jamais. Le travail de ses successeurs a-t-il été fidèle au projet initial ? Le tracé, fidèle à l’esquisse? On ne le saura jamais et peut être que ça n’a pas d’importance
Pour ce qui est des Francs maçons ce n’est pas spolier grand chose que de dire que le temple a été plusieurs fois détruit et reconstruit, puis pas reconstruit du tout. Il n’existe plus dans sa version matérielle, il continue d’exister dans son for intérieur puisqu’il est l’objet du travail de chacun. Avec cette problématique de destruction-reconstruction, les francs maçons sont bien placés pour comprendre les enjeux de la collapsologie. Ils savent qu’il faut accepter de perdre et démolir pour que quelque chose de nouveau puisse être bâti sur des bases nouvelles. Les francs maçons savent se remettre en cause, ou devraient le savoir, puisque c’est la base même de leur démarche. Ils savent aussi fabriquer de l’intelligence collective, ils y passent l’essentiel de leur temps. Ils savent tisser des liens autour de la chaîne d’union avec des gens qui, sans eux, ne se seraient jamais rencontrés. Ils savent, et c’est le principe même de la franc -maçonnerie, articuler la dimension individuelle du parcours initiatique avec l’indispensable dimension collective qui fait qu’on travaille ensemble. Ils savent laisser les métaux à la porte du temple et donc oublier l’esprit de compétition qui règne au dehors. Il savent, ou du moins, ils devraient savoir, comment lutter contre tout ce qui nous empêche d’affronter les enjeux de l’écologie, et qui sont ni plus ni moins que des trois aveuglements des mauvais compagnons : l’ignorance, le fanatisme (croire qu’on a absolument raison), et l’ambition de vouloir toujours plus pour soi-même au détriment des autres. Et puis ils savent, ou ils devraient savoir, conserver les valeurs anciennes tout en forgeant des valeurs nouvelles, n’ont-ils pas pour projet d’améliorer l’homme et la société pour aujourd’hui et pour demain ?

Ne pas avoir peur de regarder en face les temps qui viennent, en s’appuyant sur la raison et sur la science, imaginer des solutions nouvelles, tisser des liens de solidarité, reconstruire du collectif et de l’universalisme, c’est bien du travail de franc-maçon. La résilience, c’est bien une qualité de franc-maçon. Alors oui, la collapsologie devrait être un sujet d’étude.
Dans mon dernier livre Rien n’est joué – La science contre les théories de l’effondrement, je montre que les effondristes (terme que je préfère à collapsologues) font dire aux études qu’ils citent le contraire de ce qui s’y trouve (quels sont leurs adeptes qui ont fait ce travail de vérification ?).
Et je cite des scientifiques, par exemple : Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue,
ex-coprésidente du GIEC : “La collapsologie n’est pas une science, ça n’existe pas. […] C’est un discours à analyser sous l’angle historique et politique.” Ou encore François Gemenne, chercheur en géopolitique
de l’environnement à l’université de Liège, coauteur du sixième rapport du GIEC : “La collapsologie […] est une théorie et donc appelle une forme de croyance : on croit ou on ne croit pas à cette théorie. Là où il y aurait de la malhonnêteté, ce serait de faire croire que c’est de la science.”
Dans ce livre, je présente évidemment les références précises des informations et citations que j’apporte.
EXCELLENT TEXTE aussi bien dans le fond que sur la forme. La collapsologie est un humanisme qui s’impose à l’ère de la décadence collective. Pensons, questionnons sans cesse et œuvrons.
Très bien et éclairant. Merci.
Un seul commentaire : EXCELLENT !, et merci; j’adhère sur toute la ligne à ces propos et réflexions, en même temps qu’aux propositions d’avenir,
Fraternellement,
Jérôme Lefrançois