Avec inspiration de notre confrère elnacional.com – Par Mario Múnera Muñoz,
Imaginez un dieu qui ne demande ni prières, ni temples, ni repentirs. Un dieu qui ne juge pas, ne punit pas, et ne réclame pas d’adoration. Un dieu qui n’est pas au-dessus de nous, mais en nous – dans le chant d’une rivière, le sourire d’un enfant, ou l’étreinte d’un amant. C’est le “Dieu ou la Nature” de Baruch Spinoza (1632-1677), un philosophe hollandais qui a osé redéfinir le divin au XVIIe siècle, au risque de choquer son époque et de bouleverser la nôtre.
Dans ce premier volet d’une série de trois articles, explorons cette vision radicale qui fait de Dieu non pas un maître lointain, mais l’essence même de tout ce qui existe. Qui était Spinoza, et pourquoi son idée continue-t-elle de résonner, quatre siècles plus tard ?
Un hérétique au cœur d’Amsterdam

Né le 24 novembre 1632 dans une famille juive séfarade portugaise exilée à Amsterdam, Baruch Spinoza grandit dans une communauté prospère mais marquée par les persécutions. Les Juifs portugais, fuyant l’Inquisition, avaient trouvé refuge dans cette ville tolérante, où les idées circulaient librement. Jeune homme brillant, Spinoza maîtrisait l’hébreu, le latin et les textes sacrés, mais son esprit curieux le poussa au-delà des dogmes. Influencé par René Descartes (1596-1650), le père du rationalisme, il remit en question les vérités établies, jusqu’à être excommunié par sa synagogue en 1656, à seulement 23 ans. Le cherem (anathème) qui le bannit le qualifiait d’”hérétique” pour ses idées jugées scandaleuses. Mais qu’avait-il dit de si subversif ?
Spinoza rejetait un Dieu anthropomorphique – barbu, colérique, assis sur un trône céleste – pour proposer une vision panthéiste : Dieu est la Nature, une substance unique et infinie dont tout découle. Cette idée, exposée dans son chef-d’œuvre L’Éthique (publié posthumément en 1677), n’était pas une provocation gratuite : elle découlait d’une logique implacable, tissée de définitions, d’axiomes et de propositions. Avec Descartes et Gottfried Leibniz, il forme le trio des grands rationalistes du XVIIe siècle, mais son Dieu-Nature le distingue radicalement. Là où Descartes sauvait la réalité extérieure par un Dieu garant, Spinoza la fondait dans une unité ontologique : Deus sive Natura – “Dieu ou la Nature”.
Un Dieu qui parle à travers le monde

Dans un texte apocryphe souvent attribué à Spinoza (bien que sa provenance soit débattue), on trouve une voix divine qui brise les conventions religieuses : « Arrête de prier et de te frapper la poitrine. Ce que je veux, c’est que tu sortes dans le monde et que tu profites de la vie. » Ce passage, repris dans l’article, n’est pas tiré de L’Éthique, mais il capture l’esprit de sa pensée. Pour Spinoza, Dieu n’habite pas les “temples lugubres” construits par les hommes ; il se manifeste dans les montagnes, les forêts, les plages – partout où la vie pulse. « Ma maison est là où j’exprime mon amour pour toi », semble dire ce Dieu immanent, loin des autels et des sermons.
Cette vision démantèle les fondements de la religion traditionnelle. Pas de péché originel, pas de Jugement dernier, pas de paradis ou d’enfer. « Je ne te juge pas, je ne te punis pas, je suis l’amour pur », poursuit le texte. Spinoza soutient que l’homme n’est pas une créature déchue à racheter, mais une partie de la Nature, dotée de passions, de désirs et de libre arbitre. Pourquoi Dieu blâmerait-il ce qu’il a lui-même créé ? « Si je t’ai rempli de besoins et d’incohérences, comment pourrais-je te condamner d’y répondre ? » Cette logique désarme les notions de culpabilité et de châtiment éternel, remplaçant la peur par une célébration de l’existence.
Une ontologie révolutionnaire

Dans L’Éthique, Spinoza définit Dieu comme la “substance unique” dont tout découle : une cause de soi (causa sui), infinie et éternelle. Contrairement à Descartes, qui séparait esprit et matière en deux substances distinctes, Spinoza n’en voit qu’une, avec deux attributs principaux accessibles à l’homme : la pensée et l’étendue (le mental et le physique). Les arbres, les étoiles, nos émotions – tout est une modification de cette substance divine. « Dieu est sa propre cause et la seule essence existante », écrit Muñoz, résumant cette idée audacieuse.
Ce panthéisme efface la frontière entre sacré et profane. Si Dieu est la Nature, alors chaque lever de soleil, chaque vague qui s’écrase, est une manifestation divine. Mais attention : ce Dieu n’a pas de volonté ni de plan. Il ne “veut” rien, ne “crée” pas au sens artisanal. Il est, simplement, et tout découle de sa nécessité. Comme l’explique le philosophe Gilles Deleuze dans Spinoza : Philosophie pratique (1981), « chez Spinoza, Dieu n’est pas un roi, mais une puissance impersonnelle qui s’exprime dans tout ce qui existe ».
Une critique des religions instituées

Spinoza ne mâche pas ses mots contre les religions organisées. Dans son Traité théologico-politique (1670), il dénonce les Écritures comme des textes humains, façonnés par l’histoire et la politique, non comme des paroles divines. « Arrête de lire des écritures soi-disant sacrées qui n’ont rien à voir avec moi », dit le texte attribué. Pour lui, les dogmes et les commandements sont des outils de contrôle, des “astuces pour manipuler” qui instillent la peur et la culpabilité. Les prêtres et rabbins de son temps l’accusèrent de blasphème, mais Spinoza voyait plus loin : il voulait libérer l’homme de la superstition pour le ramener à une compréhension rationnelle de l’univers.
« Celui qui croit attend des bienfaits et blasphème s’il ne les reçoit pas », note Muñoz. À l’inverse, celui qui comprend – comme Spinoza l’entend – cherche à vibrer en harmonie avec la “Grande Énergie Créatrice”. Cette quête n’est pas une soumission aveugle, mais une élévation spirituelle par la raison et l’intuition.
Vivre ici et maintenant

Le Dieu-Nature de Spinoza invite à une révolution existentielle : vivre pleinement le présent. « Cette vie est tout ce qu’il y a ici et maintenant », lit-on dans le texte. Pas de répétition, pas de prélude au paradis – juste une chance unique d’aimer, de jouir, d’exister. « Je vous ai rendu absolument libres », insiste cette voix divine. Pas de registre des péchés, pas de balance des vertus : l’homme est maître de son destin, libre de créer son propre paradis ou son enfer.
Spinoza ne promet pas une vie après la mort – il reste agnostique sur ce point. Mais il conseille : « Vivez comme si c’était votre seule chance. » Si rien ne suit, vous aurez saisi l’opportunité ; s’il y a un au-delà, Dieu ne vous jugera pas sur des lois, mais sur des questions simples : « Avez-vous aimé ? Vous êtes-vous amusé ? Qu’avez-vous appris ? »
Sentir, non croire
« Arrête de croire en moi ; je veux que tu me sentes en toi », proclame le texte. Pour Spinoza, la foi aveugle est une supposition fragile ; la vraie connaissance vient de l’expérience directe. Dieu n’est pas dans les livres saints, mais dans les merveilles du monde et les battements de notre cœur. « Cherchez-moi en vous… je suis là, battant en vous », conclut cette méditation poétique. Cette immanence transforme chaque instant en une rencontre avec le divin.
Une pensée qui défie le temps
Spinoza mourut jeune, à 44 ans, le 21 février 1677, à La Haye, usé par la tuberculose et son travail de polisseur de lentilles. Mais son Dieu-Nature survit, défiant les siècles. Albert Einstein, admirateur de Spinoza, disait en 1929 : « Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l’harmonie de ce qui existe, non en un Dieu qui s’intéresse aux affaires humaines. » Aujourd’hui encore, sa philosophie inspire ceux qui cherchent un sens sans dogmes, une spiritualité rationnelle dans un monde fracturé.
Dans les prochains volets, nous explorerons comment ce Dieu-Nature façonne l’éthique et la liberté selon Spinoza. Pour l’heure, retenons ceci : il nous appelle à ouvrir les yeux, à vivre sans peur, et à trouver le sacré dans la simplicité d’être.
Tout simplement Merci.
J’attends impatiemment la suite.
jacques
Estou ansioso aguardando o amanhã.
J’attends demain avec impatience.
Ce qui est frappant dans cet article, c’est de ressentir à quel point l’autrice, mine de rien,est partie prenante de la pensée philosophique maîtresse, de Spinoza. Sans hésitation, je me range à ses côtés.
Mais ce n’est peut-être que son talent , mis au service d’une certaine pédagogie, qui me produit cette impression.
Excellent merci. Très bonne synthèse. À suivre. Philippe