dim 25 septembre 2022 - 16:09

Que les lumières soient en loge !

L’éclairage des lieux de réunion des tenues se fait avec la fée électricité. Les lumières de la Loge, quant à elles, sont données symboliquement par des fenêtres (qui feront l’objet d’un autre article), par des objets porteurs de bougies[1], par des principes vertueux, par des représentations cosmiques[2], par des officiers…

Les piliers étant aussi appelés flambeaux, colonnes, colonnettes ou Lumières d’Ordre en fonction des Rites et des époques, on réalise vers quel malentendu conduisent les synonymes mais aussi les homonymes. La confusion est ainsi très apparente du fait des vocabulaires propres à chaque rite qui s’interfèrent sur des significations très différentes. Qui dit «spiritualité», évoque par association d’idées celle de Lumière, et peu à peu, par incompréhension de l’origine des piliers, le symbolisme de lumière est venu se superposer à celui des piliers, pour le plus grand dommage de deux groupes symboliques bien distincts[3]. Essayons d’y voir plus clair.

Les bougies

« Le sort de la bougie est de brûler. Quand monte l’ultime volute de fumée. Elle lance une invite en guise d’adieu. Entre deux feux, sois celui qui éclaire« [4].

Le Glossaire théosophique  de H.P.Blavatsky  rapporte que La «Sainte Flamme» était le nom donné par les kabbalistes d’Asie orientale (Sémites) à l’Anima Mundi, l’ «âme du monde». Les initiés étaient appelés «Fils de la Sainte Flamme». La flamme renvoie toujours à la source unique, primitive et inépuisable de toute vie, à laquelle s’allument les «Feux», hiérarchies cosmiques d’entités et de pouvoirs  qui se manifestent et interviennent dans l’émanation et la réabsorption des mondes et des êtres.

Lumière vacillante et fragile, la bougie est l’éclairage du cabinet de réflexion (REAA, RF, RER, MM), première petite lueur accordée dans les ténèbres à l’impétrant.

Dans le temple, les bougies sont blanches sur les plateaux, en particulier celle du Vénérable; elles sont renouvelées au fur et à mesure de leur consumation, jamais éteintes, préservant le feu sans lesquelles elles ne seraient que de la cire.

Il est à remarquer que des bougies de couleurs sont également utilisées. Par exemple au Rite Français Philosophique. Le Jaune, le Rouge et le Bleu sont représentées par les trois bougies disposées rituellement sur le chandelier du Vénérable Maître. La bougie jaune au Nord‐Est ; la rouge, au Sud‐Ouest ; la bleue, au Sud‐Est. Elles correspondent symboliquement aux trois moments qui marquaient la journée d’ouvrage du Maçon opératif d’autrefois ; le jaune au levant, le rouge au couchant et le bleu pour l’entière journée d’ouvrage comprise entre le levant et le couchant. Ces couleurs sont reprises au cours de la cérémonie d’élévation au 3ème degré. Redoutant qu’un terrible malheur ne fût survenu, le roi Salomon fit appeler neuf Maîtres qui avaient toute sa confiance. Il les constitua en trois Loges de Recherche avec pour mission d’aller à la découverte du Très Respectable Maître Hiram. Le Très Respectable Maître transmet à chacun des chefs de ces Loges une bougie, dans l’ordre  rouge, jaune et bleue.

 Le 12ème Grade du Rite Ancien et Primitif de Memphis Misraïm place sur le chandelier à sept branches, posé sur le naos, des bougies dont les couleurs sont : en partant du sud vers le nord  violet, orange, vert, jaune, rouge, bleu, outremer (elles seront allumées au cours de la réception à ce degré). Une façon d’atteindre l’unité de la «vraie lumière»  à travers le prisme de ses diffractions.

Comme une clepsydre, comme un sablier, la bougie éclairée montre le temps qui passe de midi vers minuit, mais aussi ce temps qui épuise la vie pour la conduire à la mort. Devant ce modèle de persévérance à vivre, le franc-maçon, comme la bougie, doit maintenir une flamme érigée vers le ciel et lutter contre les souffles d’air qui l’agitent et le tourmentent au risque de l’éteindre. 

Il y a une bougie qui revêt une importance particulière en loge, c’est la flamme pérenne qui brille sur le plateau du Vénérable ou sur le Naos. Elle brille dans le Temple avant même l’entrée des francs-maçons. Et elle brillera encore après la fin de la tenue.

Il faut distinguer la flamme sacrée d’avec la lumière de la loge ou flamme pérenne qui a été allumée par le commissaire installateur le jour de l’allumage des feux de la loge. Cette dernière est consubstantielle à chaque loge et disparaitrait en cas d’extinction des feux de ladite loge.

Toutes les bougies (flambeaux, étoiles) qui éclairent les maçons sont allumées à partir de cette étoile pérenne révélant l’Unité qui se multiplie en se divisant. Dans certains rites, cette bougie est confiée, soit à l’expert, soit au Vénérable qui sont censés en entretenir virtuellement la flamme, indiquant par là le rôle spirituel dévolu à ces officiers. Au ROS, elle est appelée la Lumière de la Loge ; à la fin de la tenue, elle est dissimulée partiellement sous un boisseau sur laquelle une ouverture triangulaire est pratiquée puis est éteinte par l’Expert seul, porte close, après la sortie des autres présents à la tenue. La particularité du Rite égyptien donne à l’expert la fonction de s’introduire seul dans le Temple, lieu alors plongé dans une totale obscurité et lorsqu’il en ressortira avant la venue des SS et des FF, une lumière brillera. Il s’agira pour l’expert dans le cadre du Rite et avant toute autre action, d’éclairer la Ténèbre en faisant surgir une lumière au centre de la Loge, là où se trouve au centre de cette dernière le Naos.

La flamme sacrée représente la Franc-maçonnerie universelle (présente dans le monde profane à travers chaque frère et sœur de la grande chaîne d’union maçonnique autour du monde), elle est hors du temps. Dans la loge, elle est devenue l’étoile pérenne, la flamme propre à la loge. Cette petite flamme, représente notre acceptation de la tradition du rite pratiqué ; elle se retrouve transmise par le «boutefeu » (comprendre que c’est le principe igné d’une bougie) sur les divers «niveaux» de lumière des flambeaux de la Loge. Jamais au raz du Pavé mosaïque, toujours en élévation, comme une invitation à l’élévation de l’âme.

On doit nommer «étoiles» toutes les bougies allumées : celles qui sont posées sur les trois piliers placés aux angles du tapis de loge. Le quatrième angle étant marqué par une lumière virtuelle et invisible. Ce sont aussi celles placées sur les flambeaux posés sur les plateaux des officiers. Leur nombre total est variable selon les rites. Ces flammes sont des lumières. Ces étoiles sont comme la projection de celles qui illuminent la voûte étoilée au-dessus du temple.

Pour éteindre une étoile on ne doit jamais la souffler mais utiliser un éteignoir, une épée ou tout autre objet approprié, cela sous-entend que la flamme ne doit pas être supprimée brutalement de la terre qui l’alimente, mais qu’elle doit être mise en sommeil, pour rester là comme en gestation, en potentiel.

Lors de l’allumage des flambeaux, le passage de la lumière de l’un à l’autre, les déplacements des officiers à cette occasion redessinent sur le plan symbolique le modèle de la création du monde, fiat lux. Le rituel construit, grâce au tableau, un temps anhistorique qui échappe donc au temps historique et un espace qui s’est progressivement sanctuarisé, puisque, dans la plupart des rites, on ne saurait aujourd’hui fouler le tapis de loge. Les trois piliers qui entourent le tableau, surmontés très tôt de chandeliers, sont allumés de manière particulière lors de l’ouverture de la loge afin de rendre actif le tableau selon une logique analogue à celle de l’ouverture de la bouche des statues dans l’Égypte ancienne ou des panneaux de retable pendant un office religieux. Les officiers «réactivent» ainsi la lumière intérieure que chaque maçon reçoit lors de son initiation, et ils recréent en même temps symboliquement l’univers (Dominique Jardin, Les tableaux de loge : le secret est dans l’image ).

Les lumières symboliques

Ces trois lumières ne sont évidemment pas à confondre avec les lumières symboliques qui sont évoquées dans les catéchismes des anciens textes[5]. Il convient de rappeler que les plus anciens Rituels déclarés comme «modernes» -se réclamant des Constitutions dites d’Anderson comme le Recueil précieux de la maçonnerie Adonhiramite (p.20)- considèrent que les trois Lumières de la Loge sont le Soleil, la Lune et le Maître de la Loge. C’est ainsi que la France les interprétera de 1730 à 1760. Les Irlandais  quant à eux, seraient les introducteurs, au milieu  XVIIIe siècle, du Volume de la Loi  sacrée, de l’équerre et du compas comme étant les trois Lumières de la Loge.

La plupart des premiers catéchismes opératifs contiennent une question concernant le nombre de Lumières dans la Loge. Les réponses varient considérablement. À partir du travail de recensement d’Harry Carr retenons : Parmi ceux qui précisent trois lumières, l’Edimbourg. Register House MS.(1696) les décrit comme the master mason, the other the warden The third the setter croft p.32,Q11 ;  le Sloane 3329 (vers 1700) comme « le soleil, le maître et l’équerre » p.48 ; The Grand Mystery laid open  comme « Père, Fils et Saint-Esprit » p.78; A Mason’s Confession comme «le soleil, la mer et le niveau» p. 104; Masonry Dissected (1730) comme « Soleil, Lune  et Maître Maçon ». Le Chetwode Crawley MS. (vers 1700) comme « le Maître maçon, les mots et le compagnon artisan » p.37, Q11.

The Whole Institution of Masonry (1724) p.81, comme le Graham MS (1726) p. 91, énumèrent douze lumières,  à savoir : Père, Fils, Saint-Esprit, Soleil, Lune, Maître Maçon, Équerre, Règle, Plomb, Ligne, Maillet et Ciseau. La plupart des catéchismes ne demandent pas la fonction des Lumières. À partir du Masonry Dissected (1730) de Samuel Prichard, qui avait repris le Wilkinson, la signification s’est fixée sur «le Soleil, la Lune et le Maître maçon», ou «le Soleil, la Lune et le maître de la Loge» 

On comprend, que ces lumières ne sont pas en rapport avec les piliers, puisqu’il n’est pas question de sagesse-force-beauté. Masonry Dissected et Wilkinson disent : « trois piliers supportent la Loge : sagesse, force et beauté », formule que l’on aperçoit pour la première fois dans un texte maçonnique ; sentence surajoutée au groupe des trois lumières, soleil, lune et maître maçon, avec lesquelles ils ne se confondent pas[5]. Au REAA, on dit : Il y a, dans la Loge, trois grandes lumières et trois petites lumières. Ces dernières [les petites lumières] sont les trois étoiles symbolisant les vertus qui permettent la construction du Temple, sagesse, force et beauté. Quant aux trois grandes lumières, elles ne sont indispensables que pour que la Loge puisse être régulièrement ouverte ;pour ce rite elles sont constituées par le volume de la loi sacré, le compas et l’équerre.

Les petites lumières (les flambeaux)

Comme l’explique Roger Dachez :«Dans le système de la Maçonnerie anglaise de la première moitié du XVIIIe siècle, il y a 2 chandeliers à l’Est et 1 au Sud-Ouest. Ils symbolisent le Soleil, la Lune et le Maître de la Loge ce qui en rapport avec la culture chrétienne commune de la théologie médiévale qui associe le soleil à la nature divine du Christ, la lune à sa nature humaine et l’étoile à l’annonce de la venue du Sauveur… Quant à la formule Sagesse, Force et Beauté qui apparaît dans la Maçonnerie spéculative en 1727, elle est déjà présente dans les Anciens Devoirs (Force du Père, Grâce du Fils, Bonté du Saint-Esprit) à l’image des spéculations de théologiens, tel Pierre Lombard au XIe siècle et des ouvrages de pitié populaire du XVe siècle.» 

Les textes maçonniques, que ce soit le Rituel de Berne de 1740, celui des Trois coups distincts de 1760,  le Catéchisme adonhiramique de 1787, ceux du rite français comme ceux du RER, tous les désignent par trois grandes colonnes. Le Manuscrit Wilkinson les désigne par trois grands piliers. Le REAA parle de trois forts piliers, le Règlement général de la  Franc-maçonnerie de 1805 précise, quant à lui, trois grands Chandeliers, portant chacun un flambeau. Quels que soient les termes employés, les 3 piliers signifient toujours  Sagesse, Force, Beauté. Ainsi, on trouve dans les rituels, comme dans l’instruction au 1er degré du REAA : D – Quels sont les appuis de votre Loge?  R-  Elle est fondée sur trois forts piliers.  D – Quels sont-ils ? R – Sagesse, Force, Beauté.

Le vénérable et les deux surveillants ne sont pas l’incarnation des constituants du ternaire. Quand on élève  le temple sur la base de ce ternaire à l’ouverture des travaux, les trois officiers n’en sont que les œuvriers qui lui permettent d’être un ternaire vibratoire de lumière par leurs proclamations, qui bien que variant selon les rites, signifient toujours la même chose à savoir que la sagesse illumine nos travaux, que la force les soutienne, que la beauté les orne mais surtout que chacun les accueille en lui !  Cela est si vrai que le vénérable est, selon les instructions du premier grade, une des trois lumières de la loge avec la lune et le soleil, il n’est donc pas la sagesse, c’est son flambeau qui la porte.

Il persiste que les flammes, appelées étoiles, allumées sur chacun des piliers/flambeaux, tracent un écrin  de lumière pour le tableau de loge, le spiritualisant par la triade sagesse-force-beauté qui est notre création intérieure, véritable fondation sur laquelle se construit le temple personnel.

Au fait qu’est-ce que la lumière ?


[1] Aujourd’hui, pour des raisons de sécurité, elles sont interdites et remplacées par des leds. Mais nous considèrerons que ce sont bien des bougies dont il est question. Ici tout est symbole !

[2] voir l’article 450.fm/2022/03/15/au-clair-de-la-lune-mon-ami-soleil-prete-moi-une-plume/

[3] Comme René Guénon l’écrit: Une des principales difficultés que nous ayons eu à surmonter a été précisément de parvenir à démêler et à séparer ces deux questions étroitement liées sinon par leur origine, du moins par plus de deux cents ans d’histoire du symbolisme maçonnique spéculatif.

[4] François Cheng, Enfin le royaume, Gallimard

[5]  La Loge sera éclairée par trois Grandes Lumières qu’on nomme étoiles, placées en triangle autour du Carré Long, c’est-à-dire une à l’Orient et à la droite en pénétrant dans la Loge, la seconde du côté du Premier Surveillant à l’Occident et à la gauche en pénétrant dans la Loge, la troisième du côté du Second Surveillant à l’Occident et à la droite en pénétrant dans la Loge (Rite écossais Primitif).

Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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