lun 23 mai 2022 - 01:05

« Nous » et « Eux »

Avertissement: ce billet n’est pas une exégèse de l’oeuvre éponyme de Pink Floyd.

Comme pas mal de monde sur Terre, je suis usager des réseaux sociaux. Mais je me demande si pour ma santé mentale, je ne devrais pas m’en éloigner. Après, ce serait me priver d’une source d’inspiration. En effet, on a rarement le temps d’appréhender autant de bêtise par unité de temps. Si j’utilise les réseaux sociaux pour avoir des nouvelles d’artistes et créateurs de contenus que je suis depuis un petit moment, j’ai réalisé que mon mur était envahi de publicités plus ou moins appropriées, mais aussi de partages de posts douteux de provenance peu claire, et emplis de formules à l’emporte-pièce.

Ainsi, dans ce que mes contacts se sentent obligés de partager, je vois régulièrement des messages contre les bobos/musulmans/noirs/migrants/juifs/islamo-gauchistes/bourgeois/francs-maçons/fonctionnaires/homosexuels, rendus responsables par leurs auteurs des maux de l’humanité, quand je ne vois pas des Soeurs comme des Frères faire ouvertement campagne pour des partis d’extrême-droite. Quelle que soit la population visée, je vois toujours ce message : il y a un « nous », le bon peuple, si pur, si vivant, et un « eux », les méchants, les envahisseurs, ceux qui veulent nous remplacer. Ce qui montre que nous avons un vrai problème avec l’altérité et l’étrangeté. Et c’est aussi oublier que nous grandissons et évoluons parce que nous avons un contact avec l’étrangeté, comme l’a très élégamment dit Delphine Horvilleur. Ces « eux » et « nous » pourraient être anecdotiques, s’ils n’étaient dramatiques. En fait, un documentaire récent diffusé sur la chaîne Arte, traitant de l’antisémitisme en ligne a montré comment fonctionnaient ces dynamiques : on désigne un ennemi, en l’occurrence, le juif, mais on le désigne par des noms de code (Rotschild, les cosmopolites, la locution « qui? », le « détail » et ce genre de joyeusetés). Et on emploie des vieilles recettes qui marchent toujours : une crise ? Les juifs. Une pandémie ? Les juifs. La trap ? Les juifs. Et malheureusement, le monde n’a pas changé.

Toujours selon les sociologues interviewés dans ce film, il est très facile de fabriquer un ennemi à bas coût. C’est un processus en quatre étapes. Prenez une population à peu près homogène, mais avec un gros problème de ressources et d’inégalités, qui cherche une réponse simple à un malheur complexe. Dans cette population que nous appellerons « nous », isolez un groupe qui aura de « petites différences » et qui sera jugé responsable des malheurs du groupe « nous ». De cette manière, on définit un « eux », face au « nous ». Ensuite, « nous » doit multiplier les messages et représentations caricaturales de « eux », afin de bien les couper du groupe. « Nous » peut aller plus loin en créant un parti politique en multipliant les allusions à « eux ». Pour renforcer les liens entre membre de « nous », les plus ultra ne devront pas hésiter à utiliser un message codé, ou à parler par allusions. En effet, il est très important pour la suite de bien déshumaniser le « eux ». Alors, comparez les à des animaux, de préférences antipathiques. Et au bout d’un moment, quand cette phase de signalisation est terminée, que le groupe « eux » est bien déshumanisé, « nous » peut passer à la dernière phase : l’élimination. Si le travail de déshumanisation a été bien fait, personne ne s’en plaindra.

Glaçant, n’est-il pas ? Et pourtant, c’est un mécanisme bien connu. Tous les groupuscules antisémites fonctionnent de la sorte…Mais il est possible d’étendre la portée de ce mécanisme à n’importe quelle catégorie de population, comme celles énoncées plus haut. L’économie ne fonctionne pas bien? La faute aux fonctionnaires, qui ont la sécurité de l’emploi. La violence et la délinquance? La faute aux immigrés et ainsi de suite. Bon, jamais, au grand jamais on ne prendra le temps de se poser la question des raisons des crises. Trouver un bouc émissaire est plus facile et moins coûteux.

Si on regarde comment fonctionne l’idéologie woke ou sa jumelle, la pensée décolonialiste, c’est à peu près pareil : il y a le « nous », le groupe victime, donc bon et pur, et le « eux », ceux qui ne font pas partie du groupe ou de la communauté, et donc qu’il faut éliminer par mesure de purification… Ceci dit, il faut garder à l’esprit qu’on est toujours susceptible d’être le « eux » d’un autre « nous ». « L’ennemi est con car il ne sait pas que c’est lui l’ennemi » (Pierre Desproges)

Très sérieusement, en ce temps d’élections, quand on prend le temps de lire les propagandes à droite et à gauche, ou les messages sur les réseaux sociaux, véritables caisses de résonance de la connerie humaine, on se rend compte que ce mécanisme de clivage est bien à l’oeuvre. Ainsi, par pur opportunisme électoral, des partis prétendument humanistes n’hésitent pas à faire alliance avec des gens dont les pensées et les propos ne sont pas forcément recommandables, ou affiliés à des organisations clairement ennemies (ce qui me fait faire du « eux » et du « nous »). Bon, on sait tous depuis René Girard qu’on va détester ceux qui diffèrent un peu de nous, je ne vous apprends rien. Il est juste dommage que notre société n’évolue pas.

Et en Franc-maçonnerie ? Sommes nous menacés par ce phénomène de « eux » et « nous » ? Hé bien, malheureusement, oui. J’en veux pour preuve la querelle des réguliers et des libéraux. Les premiers s’imaginent être les seuls et uniques Francs-maçons au motif qu’ils sont reconnus par la Grande Loge Unie d’Angleterre et considèrent que toute autre pratique maçonnique, toute autre Obédience ou Juridiction que « la leur » est une imposture, ou pour reprendre les mots de certains, une « fumisterie ». Dommage, quand on prétend défendre des valeurs universelles de paix et de concorde. En bon français, on dit Tartuffe. Au final, ça ne fait que confirmer ce que je craignais déjà : la démocratie, la concorde, tout ça n’est jamais que l’amour du Même. Heureusement, nous pouvons encore changer la définition du Même. A l’heure du repli des uns et des autres, des clivages, de la création de communautés, je crois que cet effort est plus que jamais nécessaire. Surtout quand la guerre, le chaos, la raréfaction des ressources sont désormais des scénarios possibles.

Et surtout, arrêtez de partager un post inutile (y compris ce billet). Ca fera du bien à tout le monde, et surtout à l’environnement.

Je vous embrasse.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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