jeu 23 septembre 2021 - 12:09

Qui s’y frotte s’y vit : l’Acacia

Proviendrait d’une étymologie grecque a-kakos (α-κακός) signifiant «privé de mauvais».

Dans tous les Mystères antiques, alors que la plante sacrée était un symbole de l’initiation, l’initiation elle-même était le symbole de la résurrection à une vie future et de l’immortalité de l’âme. Dans cette optique, la Franc-Maçonnerie a substitué l’acacia au lotus, à l’érica, au lierre, au gui et au myrte.

Les Égyptiens avaient, en effet, choisi l’érica ou bruyère, comme plante sacrée. Dans les mystères d’Osiris, une légende raconte qu’Isis, à la recherche du corps de son mari assassiné, l’avait découvert enterré au front d’une colline, près de laquelle une erica (la bruyère), grandissait ; après la récupération du corps et la résurrection du dieu, lorsqu’elle a établi les Mystères pour commémorer sa perte et sa guérison, elle aurait adopté l’érica, comme plante sacrée, en souvenir de l’endroit où les restes mutilés d’Osiris étaient cachés[1]

Chez les Égyptiens de l’Antiquité, l’acacia est présent dans l’iconographie funéraire ; l’acacia, ished, qui signifie «ce qui donne la félicité», était considéré comme un arbre sacré sur les feuilles duquel Thot et la déesse de l’écriture étaient réputés transcrire les noms du Pharaon pour lui souhaiter prospérité et longue vie ; son nom hiéroglyphique est shen (Le Chen est un anneau qui représente le concept d’éternité, sans commencement ni fin). Dans le sarcophage de granit d’Aménophys II, on découvrit sur le corps du défunt une branche d’acacia.

Les égyptiens l’utilisaient pour fabriquer des secrétaires à papyrus, des malles et des coffres à momies. Le papyrus du Livre des Morts d’Ani, découvert à Thèbes en 1887 par Wallis Budge, contient hymne et litanie à Osiris. La section 5 de la litanie comporte une invocation toute spéciale : «Hommage à toi, ô seigneur de l’Acacia». Cela permet de suggérer que le Hiram de la légende maçonnique serait un avatar symbolique d’Osiris ?

Selon la tradition juive, le terme hébreu qui désigne l’acacia est «Shita» (shin-Teth-Hé, שִׁיטָּה), or ce mot en guématrie vaut 314, qui n’est autre que la valeur de Shaddaï, le nom divin Tout Puissant. Ainsi par cette équivalence traditionnelle, la branche d’acacia, emblème et symbole du maître maçon, nous ramène par l’expression voilée vers l’un des noms du G.A.D.L’U.

Le Midrash raconte que Jacob avait, par inspiration prophétique, vu qu’un jour sa descendance sortirait d’Égypte et qu’elle serait amenée à construire un sanctuaire dans le désert. C’est pourquoi, lorsqu’il fut contraint à descendre en Égypte à cause de la famine, il apporta avec lui d’Israël des plants de shittim qu’il fit planter à Goshen. Ainsi, tout au long de l’exil, les enfants d’Israël ont entretenu ces arbres qui étaient devenus le symbole de leur espérance.

Après avoir servi de poteau pour le temple itinérant dans le désert, les shittim furent utilisés pour la fabrication du mobilier sacré du Temple de Salomon. Le poteau, le pilier qui marque le lieu, se dit en hébreu amoud. Ce mot a la même racine (aleph, mem, daleth, אמד, valeur théosophique 45) que les mots omed (debout), Adam, amida (le cœur de la prière quotidienne)  et  madoua (pourquoi ?).

Le terme n’apparaît qu’une fois au singulier dans la Bible en Isaïe 41,19 dans un passage à caractère rédempteur. «Car moi, Yahvé, ton Dieu, je te saisis la main droite, je te dis : Ne crains pas, c’est moi qui te viens en aide […] Je mettrai dans le désert le cèdre, l’acacia, le myrte et l’olivier.»

Le sens étymologique du mot shittah signifierait «le feu de la connaissance cachée». Prétendument en or (ce ne fut qu’un projet), protégeant intérieurement l’arche, cet or représenterait les forces bénéfiques mises en jeu pour édifier l’univers ; l’or extérieur, les forces contraires qui sont vouées à sa perte. L’acacia lui-même devait être autant protégé que la Loi conservée dans l’Arche, d’où les deux couches d’or. L’acacia aurait alors le sens de connaissance ésotérique avec ses deux facettes dorées. L’acacia serait donc l’image du libre choix qu’on ferait de la connaissance et, d’une façon générale, du libre-arbitre de l’homme qu’il y a lieu de protéger.

L’acacia méconnu, (l’acacia m’est connu), celui de la Bible, le Sittâh ou shittim (ou sethim), ne correspond à aucune des variétés présentes en France. C’est un arbre du désert, au tronc tourmenté et noueux, d’un bois très serré, extrêmement dur dont les branches sont recouvertes d’épines de trois à cinq centimètres. C’est avec le bois de shittim que les Hébreux firent certaines parties du mobilier sacré comprenant le tabernacle, l’autel des sacrifices, la table des pains de proposition et l’Arche de l’Alliance.

L’aspect déchiqueté des branches n’est pas sans poser de problèmes aux exégètes dont certains pensent qu’il a pu, aux temps bibliques, exister un acacia d’une variété plus élancée, aux branches droites, alors que d’autres se réfèrent aux légendes rapportant que le nom de shittim évoque des cèdres qui auraient été plantés dans le désert en vue de la construction de l’Arche par des ancêtres visionnaires[2].

Dans le Sinaï, on raconte que l’acacia représente la mort parce que rien ne pousse aux alentours tant ses longues racines (plus de cinq mètres parfois) sont avides de la moindre trace d’humidité. On dit aussi que c’est un symbole d’immortalité, de pureté, car il est réputé imputrescible.

En Inde et en Afrique,  presque tous les objets rituéliques sont faits en bois d’acacia. Chez les Bambaras d’Afrique par exemple, un rituel spécial était fait durant la saison sèche, car c’est à ce moment-là que l’acacia refleurit après avoir perdu ses fruits et ses feuilles durant l’hiver ; chez eux les vieillards en fin de vie dormaient sur un lit d’acacia, préfigurant une vie éternelle dans l’autre monde.

Certains arabes consacraient à l’acacia un culte jusqu’au jour où Kaleb reçut l’ordre de Mahomet de l’anéantir[3].

Le terme sanscrit qui désigne l’acacia est saplaparna qui veut dire «plante à sept feuilles, les sept folioles».

Les savants l’appellent Cercis siliquastrum. Mais, dans la tradition, il reste l’Arbre de Judée, l’arbre célébré dans le Temple de Jérusalem. La Bible cite 29 fois l’acacia dans l’Ancien Testament. Ces occurrences se trouvent principalement dans le livre de l’Exode et se rapportent essentiellement à la construction de l’Arche (Ex 25.26.36) ainsi qu’à celle de l’autel (Ex 27. Ex 38). En Israël, les Bédouins reconnaissent au moins cinq espèces d’acacia ; certains proches du mimosa des quatre saisons de la méditerranée, les autres de l’acacia d’hiver, moins feuillus et pourvus d’épines simples ou doubles.

Les épines creuses de cet arbre pionnier (l’un des premiers à coloniser les espaces ouverts) d’Amérique latine, offrent un refuge et une nourriture aux fourmis lesquelles, en retour, protègent l’acacia de ses prédateurs et de ses concurrents. La relation est devenue tellement étroite entre la fourmi et la plante qu’elle en est symbiotique : l’acacia est dit myrmécophyte. Les acacias peuvent former une communauté. Lorsque leurs feuilles sont attaquées par les koudous qui viennent les brouter, ces arbres émettent un message d’alerte qui rend leurs feuilles toxiques, ce message, sous forme gazeuse (l’éthylène), est porté par le vent.

Les constructeurs des cathédrales, inspirés par les symboles de la Shékhina, ont souvent sculpté sur les piliers la feuille de saule qui représente l’immortalité et la lumière divine. Dans les mystères antiques, cette feuille était le rameau d’or, qui devient l’acacia dans la Franc-Maçonnerie portant les significations d’innocence et de pureté. Cette présence de l’acacia rappelle les vertus du fondateur Hiram, censé immortaliser celui qui est pourvu de tous les mérites.

C’est avec ses branches qu’aurait été tressée la couronne d’épines du Christ. Le Recueil Précieux de la Maçonnerie Adonhiramite [4] explique que l’acacia est là en mémoire de la croix du Sauveur, elle-même faite de ce bois très commun en Galilée.

Dans les traditions de sacralisation de l’acacia, on le trouve comme rameau sur la tombe d’Hiram, couronne d’épines du Christ, croix du Christ, cercueil d’Osiris, Arche d’Alliance des Hébreux, arche de Noé, Tabernacle de Moïse. Avant Irénée, l’acacia était un emblème importé par les pythagoriciens qu’ils auraient reçu des Esséniens[5].

L’Acacia est l’analogue de l’aubépine, de la Croix égyptienne et chrétienne, de la lettre hébraïque Vav, qui veut dire «lien». C’est le symbole du lien qui unit le Visible à l’Invisible, cette vie à la suivante ; c’est le gage de l’immortalité.

René Guénon fait remarquer que beaucoup de plantes symboliques sont des espèces épineuses comme la rose, le chardon, l’acanthe. Pour lui, les épines comme les pointes ou cornes évoquent l’idée d’une élévation et peuvent, dans certains cas, être prises pour figurer des rayons lumineux. À noter en ce sens qu’Al Uzza veut dire acacia, «épine d’Égypte» et que c’est un symbole solaire.

L’importance du symbole de l’acacia au 3ème degré a permis à William Hutchinson (1732-1814), membre de la Royal Society of Antiquaries, de surnommer les francs-maçons les Acacians, les Acaciens.

On notera ainsi que sur un tableau allégorique de 1753 intitulé Les mystères montrés ici sont ceux que seul un maçon peut connaître, le Roi Salomon y dessine le théorème de Pythagore, il a le regard tourné vers deux personnages assis dans le ciel sur des nuages. L’un d’eux est sans conteste le temps Chronos qui tient dans sa main droite la faux de la mort avec un ouroboros et une branche d’acacia dans sa main gauche.

L’acacia maçonnique pourrait bien ne pas être un arbre tel que présenté ci-dessus. Il pourrait s’agir de la déformation d’ascia. On distingue deux asciae. L’une, herminette opposée à un marteau, servait au travail du bois et de la pierre. L’autre, hoyau opposée à un râteau bifide, à remuer la terre. L’ascia funéraire, ne portant pas le râteau bifide, serait donc l’herminette à marteau. Elle aurait servi à tailler les stèles funéraires. Le verbe deasciare qualifie évidemment l’acte inverse d’asciare dont le sens second, symbolique, pourrait être «sceller une tombe sous l’ascia pour lui conférer un caractère inviolable». Le sens premier serait : dédier la tombe en aplanissant le bloc funéraire avec l’ascia. Deasciare serait alors : détruire cette dédicace en martelant la stèle. Donc le mot déformé acacia serait un outil doté d’une dimension symbolique, troqué dans le Manuscrit Masonery Dissected (1730) de Prichard par «cassia».


[1] Albert G. Mackey, The symbolism of Freemansonry, Chap. XXVIII. Le brin d’acacia, <sacred-texts.com/mas/sof/sof30.htm>.

[2] p.12 : <lesconfins.com/ARCHEALLIANCE.pdf>.

[3] Consulter l’article L’acacia par Henry Bac à  partie de la page 72 du n° 2 en 1981 de la Revue Initiation : <linitiation.eu/telechargement/L-Initiation-1981-2.pdf>

[4] Louis Guillemain de Saint-Victor, 1787.

[5] Nouvelles considérations sur l’ascia : <persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1957_num_152_2_8749>.

Solange Sudarskis
Maître de conférence honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", lauréat de l'Académie maçonnique de France (Essais et symbolisme)

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2 Commentaires

  1. Il semble qu’il pourrait s’agir encore une fois d’une erreur de traduction ou de transcription sans doute fort ancienne. L’accacia dont nous parlons serait plutôt un “cassia” c’est à dire un cannelier ou arbre à cannelle, épice utilisée pour l’embaumement. Voilà qui serait plus en rapport avec le 3ème degré et le mythe concerné.

  2. Il est de fait que les grands symboles ont tous une multi-interprétation, sinon ce ne seraient pas des grands symboles. Ce travail en rend compte. Pour l’accacia, tout simplement “on” m’a ditlors demon élévation (il y a 36 ans… ça a dû changer !) que l’accacia étant un bois imputrescible, il a été choisi comme symbole d’immortalité…

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