ven 09 janvier 2026 - 11:01

Le Cahier de vacances du Franc-maçon – Apprenti

Il y a, dans l’idée même d’un « cahier de vacances » maçonnique (à partir de 3 ans), une promesse malicieuse : celle de décharger l’initiation de sa gravité trop souvent empesée, de rappeler qu’un chemin spirituel ne se nourrit pas seulement de silence et de lenteur, mais aussi de respiration, de jeu, de sourire. Bref, d’une forme de légèreté qui n’est pas le contraire du sérieux, mais son contrepoids.

Sur ce point, l’ouvrage tient… à une condition : qu’on le lise comme un objet graphique

Car la réussite du livre, la vraie, tient d’abord à Jiho. Son trait, net, immédiatement lisible, tendrement ironique, fait exactement ce que la pédagogie symbolique attend d’une image : elle ne « décore » pas, elle désencombre. Elle ouvre des portes là où le texte, souvent, les referme. Les dessins installent un second niveau de lecture, plus juste parce que plus humble : l’humour y devient outil, au sens opératif du terme. Une vignette bien trouvée dit parfois mieux qu’un paragraphe ce que l’Apprenti doit pressentir : la disproportion comique entre nos certitudes et notre ignorance, l’écart entre le tablier porté et le travail réel, la tentation permanente de « paraître » plutôt que d’« être ».

Chez Jiho, le rire n’écrase pas ; il rectifie. Il met d’équerre sans humilier. Il rappelle que l’initiation n’est pas un costume, mais une métamorphose intérieure, et qu’une métamorphose commence toujours par accepter d’être un peu maladroit.

En ce sens, Jiho fait œuvre de transmission : il dessine comme on trace une planche au tableau, avec cette précision d’artisan qui sait que le symbole doit rester simple pour demeurer fertile. Ses images jouent le rôle de petites respirations, plus justes que les effets annoncés : des indices qui n’expliquent pas tout, mais qui orientent, comme des cailloux blancs sur le chemin. C’est lui qui donne au cahier sa tenue, son rythme, son souffle. C’est lui, surtout, qui empêche l’ensemble de basculer dans la plaisanterie facile ou la satire de comptoir.

Hélas, le texte, et singulièrement la posture d’auteur de Jiri Pragman, tire l’ouvrage vers une tout autre énergie : une ironie plus sèche, parfois franchement condescendante, qui ressemble moins à la fraternelle taquinerie qu’à une manière de prendre l’Apprenti de haut.

Dès l’« Avant-propos », le ton est donné : l’initié à peine né est déclaré « déjà abandonné », les vacances deviennent prétexte à moquer la disponibilité des maçons, et l’on promet des « réponses » qui fourniront « un vernis bien utile si tu veux paraître » – aveu troublant. On peut lire cela comme une provocation humoristique ; on peut aussi y voir une petite musique plus gênante : celle d’un cynisme qui s’accommode très bien du décor initiatique.

Or l’Apprenti n’a pas besoin qu’on lui apprenne à « paraître ». Le monde profane le fait déjà très bien. Il a besoin, au contraire, qu’on l’aide à distinguer l’apparence de la transformation, le vocabulaire de l’expérience, l’érudition de la lente maturation. Là où Jiho éclaire, Pragman brouille : non par manque de sujets, mais par manque d’exigence. On sent souvent une mécanique de questions-réponses conçue pour produire du clin d’œil, du “bon mot”, du reconnaissable et trop rarement une véritable montée en profondeur. Le cahier se présente comme un outil d’enrichissement ; il finit par ressembler à une collection de signaux, utiles pour se repérer socialement, moins pour travailler intérieurement.

Cette faiblesse apparaît de manière éclatante dans la bibliographie, annoncée comme si elle devait donner de l’épaisseur au propos. Elle est, en réalité, pauvre, non pas en nombre de titres seulement, mais en ambition. On y trouve, sans surprise, des références très générales et très convenues : ouvrages d’initiation “grand public”, lexiques, quelques titres de symbolisme, des dictionnaires, Anderson, deux ou trois incontournables. Mais rien n’est véritablement pensé, ni hiérarchisé, ni problématisé. Une bibliographie initiatique devrait être une carte : elle montre des sources, des courants, des débats, des ruptures, des précautions de lecture. Ici, elle tient davantage du présentoir : quelques titres connus, posés là comme un alibi de sérieux.

Surtout, elle laisse un vide : où sont les grands repères historiques et critiques, ceux qui évitent justement à l’Apprenti de prendre le “folklore” pour le fond ? Où sont les travaux exigeants, les perspectives comparées, les sources primaires mises en contexte, les auteurs qui contredisent, ceux qui obligent à discerner ? Le résultat est paradoxal : un cahier censé accompagner l’entrée en initiation propose une bibliographie qui, au lieu d’ouvrir, confirme. Elle rassure plus qu’elle n’instruit. Elle ne forme pas l’esprit ; elle le meuble.

Le livre aurait pu être autre chose : un vrai cahier d’exercices symboliques, un compagnon de route estival, un jeu sérieux qui apprend à observer, à se taire, à relier, à questionner sans conclure trop vite. Il en reste des éclats — et ces éclats portent majoritairement la signature de Jiho. Car lui seul semble avoir compris que l’humour maçonnique n’est pas une posture, mais une hygiène : une manière d’empêcher l’ego de prendre la loge pour une scène, et le tablier pour un grade social.

En définitive, Le Cahier de vacances du Franc-maçon – Apprenti se lit comme un livre à deux vitesses :

  • réussi chaque fois que le dessin reprend la main, qu’il rend l’initiation respirable, qu’il parle au regard et non au vernis ;
  • décevant chaque fois que le texte se contente d’une familiarité un peu facile, d’un second degré qui tourne court, et d’un outillage bibliographique trop maigre pour soutenir une prétention pédagogique.

Si l’on devait résumer d’une formule : Jiho construit ; Pragman commente. Et dans un ouvrage qui prétend accompagner l’Apprenti, on attendait l’inverse : moins de commentaire, plus de construction.

Pour être juste avec l’objet éditorial, il faut rappeler que le “cahier de vacances” ne s’arrête pas à l’Apprenti.

Les auteurs déclinent le même dispositif — ton complice, apostrophe directe, humour de connivence — pour les degrés suivants. Et c’est précisément là que l’on voit plus nettement, comme en surimpression, ce que ce projet cherche à faire… et ce qu’il risque aussi de rater.

L’Avant-propos « Compagnon » : le thème de la liberté… tournée en consigne

On quitte l’Apprenti « abandonné » pour un Compagnon présenté comme “libéré de sa loge”, presque “mis dehors”, avec l’injonction de visiter ailleurs et l’interdiction de “remettre les pieds chez toi”. L’idée est claire : faire sourire sur la mobilité, l’ouverture, la découverte des usages, des styles, des rituels, des manières de travailler. On suggère même que le Compagnon, désormais, se confronte à la diversité : “plus belles ? simplement différentes ?”

Puis vient le passage le plus parlant : l’appel à la curiosité, au temps long, et cette image du bâton de Compagnon qu’il ne faudrait pas utiliser “pour se taper dessus” – rappel gentiment grotesque qu’aucun Temple ne se construit en un jour. Tout cela, pris isolément, est plutôt bien vu : on retrouve une morale de chantier, une pédagogie de patience.

Mais le procédé reste identique : une initiation réduite à des signaux, un “clin d’œil” qui fait sourire ceux qui savent déjà… et qui risque de laisser les autres au bord du chemin.

L’Avant-propos « Maître » : la même mécanique, le même risque

Dans le troisième cahier, on devine la même recette : relancer la connivence, épaissir le jeu de miroirs, promettre un cap supérieur – avec, en filigrane, cette tentation de confondre profondeur et allusion. Or plus on monte, plus la matière demande autre chose qu’un sourire : elle demande une densité, une retenue, une gravité juste. Le « cahier de vacances », à ce stade, devrait réussir un tour délicat : rester ludique sans devenir superficiel.

Et c’est exactement là que le projet, tel qu’il est posé, nous semble fragile.

Pourquoi nous n’irons pas plus loin

Je le dis clairement : je n’irai pas plus loin et je ne ferai pas de note de lecture consacrée à ces deux cahiers (Compagnon et Maître). Non par mépris, mais par cohérence : ce sont des cahiers de vacances, au sens strict, et ils assument cette filiation. On tourne des pages comme on coche des cases : un peu pour s’amuser, un peu pour se reconnaître, un peu pour “réviser” le vocabulaire et les usages. Très bien.

Mais plus on avance, plus la tournure générale laisse une impression mitigée : comme si l’on cherchait à faire “malin”, à produire du signe, au lieu de laisser l’outil faire son travail. L’humour, quand il devient système, finit par se regarder fonctionner.

Et la question du succès presse…

Au fond, tout se joue là : est-ce que ce concept peut faire un vrai succès presse ? Je n’en suis pas certain. Parce que le “cahier de vacances” marche quand il est à la fois populaire, évident, généreux. Ici, la connivence est parfois trop interne, le clin d’œil trop fabriqué, et l’ensemble, au lieu d’ouvrir largement la porte, donne parfois l’impression de la tenir entrouverte — pour ceux qui savent déjà comment entrer.

En résumé

L’idée est amusante, l’objet peut se vendre par curiosité et par cadeau d’été, mais je doute que la formule, dans cette tournure-là, devienne un succès médiatique durable, au-delà de la niche qui aime précisément ce type de clin d’œil.

Le Cahier de vacances du Franc-maçon – Apprenti
Jiho – Jiri Pragman / Dervy, 2018, 80 pages, 9,90 €

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