dim 20 juin 2021 - 23:06

Beaucoup de bruit pour rien…

J’étais en loge hier soir et la Tenue a failli dégénérer en foire d’empoigne. On se serait cru à l’Assemblée Nationale. Ou en réunion de copropriétaires, ce qui revient au même. On notera à l’intention des partisans de la théorie du complot illuminati-reptilien–maçonnique qu’il suffit d’assister à ce type de réunion pour se rendre compte de l’inanité de ces théories. Des Frères qui n’avaient pas la parole ont exigé et pris la parole sans l’autorisation du Vénérable pour donner leur avis (non sollicité) sur une décision dudit Vénérable. D’autres, plus dissipés, bavardaient allègrement sur les Colonnes. Tout cela a brisé le fragile égrégore de la Loge. Il est très malheureux de voir que les travers du monde profane se sont installés en Loge. Le Vénérable a dû faire usage de son autorité et faire taire les vieux maçons aussi dissipés qu’indisciplinés.

Si dans la vie courante, on tend à ne pas respecter la parole d’autrui en le coupant, ou en parlant en même temps que lui, il n’en est pas de même en Loge. Normalement. Nous pratiquons une prise de parole particulière, la « triangulation de la parole ». Le Vénérable dit que la parole circule, et chacun peut s’exprimer, après avoir reçu l’autorisation du Vénérable, autorisation elle-même transmise par le Surveillant de la colonne. Le Frère qui souhaite parler peut alors exprimer ce qu’il a à dire, à la condition expresse de ne s’adresser qu’au Vénérable et à l’ensemble des Frères. Le but est de rendre le discours inclusif, autrement dit, de n’exclure personne. Le Vénérable doit alors reformuler ce qui a été dit et le transmettre au Frère concerné, très souvent le conférencier du soir. Autrement dit, tout dialogue exclusif entre deux Frères est proscrit. Le Vénérable a ici un rôle de modérateur. Il doit temporiser les échanges parfois vifs. Mais il revient à chacun de faire l’effort de se modérer, de « rester à l’ordre » et de formuler son discours de manière à s’adresser à tous, et non à un seul, ce qui requiert l’utilisation du style indirect. Une petite gymnastique à faire, mais qui en vaut la peine. Inutile de dire que mes dents d’Expert grincent quand les Frères de ma Loge commencent à dialoguer d’une Colonne à l’autre ou pire, à bavarder sur les Colonnes !

Notre individualisme exacerbé nous incite à donner notre opinion, et parfois à sortir du cadre du débat. Nous pensons que ce que nous disons est important, quitte à sortir du cadre et digresser, parfois au détriment du temps passé en loge. Je pense qu’il s’agit d’un désir de briller. En général, c’est la preuve que le Frère n’a pas déposé tous ses métaux. D’ailleurs, ça me rappelle un Vénérable qui fit un jour un long discours pour nous vanter l’éloge de la synthèse, montrant ainsi combien nous étions tous perfectibles… Mais dans le fond, donner son opinion, exposer ce qu’on pense d’un sujet, est-ce si important ? Dans quelle mesure cela peut-il faire avancer les choses ? Venons-nous en Loge pour briller ou pour éclairer ?
Voilà une série de bonnes questions qu’il faut se poser. Une Sœur que j’ai bien connue parlait volontiers d’éthique du silence.

En un sens, s’écouter parler, c’est faire du bruit. En effet, on peut définir le bruit comme une information non sollicitée envahissant la zone propre du sujet. Si l’on va plus loin, nous vivons dans un monde de bruit : bruits mécaniques en villes, musiques ou paroles non sollicitées, publicités envahissantes sur nos ordinateurs et tablettes, écrans publicitaires à cristaux liquides installés partout (au détriment du dogme d’économie d’énergie, applicable aux citoyens mais pas aux professionnels…).

En Loge, nous devons aussi faire silence, au moins le temps de notre apprentissage. Faire silence permet d’accueillir ce que l’Autre a à dire, sans juger. En nous taisant, nous apprenons à écouter, ce qui est très important à notre époque de bruit permanent. En fait, l’écoute constitue la première éthique et une lutte contre la violence. Écouter l’Autre permet de l’accueillir, et de le reconnaître comme sujet. Bien sûr, cela n’est possible que dans le cadre privilégié de la Loge, qui est normalement protégée de toute sorte de bruit -d’où l’importance de bien déconnecter ses appareils et surtout de se taire. Dominer son envie de briller et laisser ainsi l’Autre exister, n’est-ce pas là un bel exemple de Fraternité au quotidien ?

Et moi, je vais profiter du calme de ma soirée, et écouter le silence de mon salon une aurore boréale pour mieux me ressourcer.

 

Josselin Morand
Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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1 COMMENTAIRE

  1. J’étais en Tenue dans ma Loge-mère, et on a travaillé en procédant à la triangulation de la parole. C’était bien. Vraiment.

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