L’Art au compas – Hilma af Klint : la femme qui peignait le Temple de l’invisible

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

Non pas représenter le monde, mais donner une forme à ce qui demeure derrière les apparences.

Bien avant que l’abstraction ne s’impose comme l’une des grandes révolutions artistiques du XXᵉ siècle, une peintre suédoise entreprenait, dans la solitude féconde de son atelier, une aventure qui ressemblait moins à une conquête esthétique qu’à une exploration des territoires invisibles de l’existence. Hilma af Klint (1862-1944) cherchait à donner des couleurs à l’esprit, à inscrire dans les cercles, les spirales et les métamorphoses de la matière les signes d’une harmonie universelle. Son ambition dépassait la toile, puisqu’elle imaginait un Temple où ses peintures accompagneraient l’élévation intérieure de l’être humain.

À la croisée de l’art, de la théosophie, de la science et des traditions spirituelles, cette œuvre longtemps méconnue nous conduit vers une question que les Francs-Maçons connaissent bien : comment donner une forme visible à ce qui, en nous, demande encore à être construit ?

Une femme en avance sur le regard de son siècle

Il est des artistes qui accompagnent leur époque et d’autres dont l’œuvre semble attendre que les siècles apprennent enfin à la regarder. Hilma af Klint appartient à ces créateurs singuliers qui ne se contentent pas de renouveler les formes de l’art, mais interrogent la nature même de ce que signifie voir, connaître et représenter. Son destin possède quelque chose d’un paradoxe : alors qu’elle participe à l’une des transformations les plus radicales de la peinture occidentale, elle poursuit une recherche que ses contemporains ne disposent guère des instruments intellectuels nécessaires pour comprendre.

Née le 26 octobre 1862 à Solna, près de Stockholm, elle reçoit une solide formation à l’Académie royale des beaux-arts, dont elle sort diplômée en 1887. Elle peint des paysages, des portraits, des fleurs et des études botaniques avec une précision qui témoigne d’une connaissance intime des formes naturelles. Cette attention au vivant n’est pas un simple prélude académique à son œuvre abstraite, car l’observation des plantes, des graines, des organismes et de leurs transformations nourrit déjà une interrogation fondamentale : la nature visible ne serait-elle que la manifestation extérieure de lois plus profondes ?

À la fin du XIXᵉ siècle, cette question traverse une Europe dont les certitudes scientifiques, religieuses et philosophiques connaissent de profonds bouleversements. La découverte des rayons X, l’étude des phénomènes électriques et les nouvelles conceptions de la matière révèlent un univers dont une grande partie échappe aux sens ordinaires. Parallèlement, les courants spiritualistes, la théosophie et les recherches psychiques proposent d’autres manières d’interroger les rapports entre conscience et réalité.

Hilma af Klint évolue à la rencontre de ces mondes, sans considérer nécessairement que la science et la spiritualité doivent se combattre. Elle cherche plutôt à comprendre comment des réalités apparemment séparées pourraient relever d’une même architecture universelle.

Cette quête la rapproche d’une tradition intellectuelle ancienne, celle qui refuse de réduire le monde à sa seule surface sensible et considère la connaissance comme un chemin de transformation intérieure. Pour elle, peindre ne consiste bientôt plus à reproduire fidèlement les apparences, mais à rendre perceptibles les relations secrètes qui les unissent.

Les Cinq, ou la naissance d’un atelier de l’invisible

Le_cercle_des_Cinq

En 1896, Hilma af Klint participe à la fondation d’un cercle de recherches spirituelles composé de cinq femmes, connu sous le nom de De Fem, « Les Cinq », avec Anna Cassel, Cornelia Cederberg, Sigrid Hedman et Mathilda Nilsson. Dans une société où les institutions artistiques et intellectuelles demeurent largement dominées par les hommes, ce groupe constitue un espace singulier de recherche, d’expérimentation et de création collective.

Leurs réunions associent méditations, prières, lectures spirituelles, pratiques médiumniques et exercices d’écriture ou de dessin automatiques. Les participantes pensent recevoir des messages d’entités appartenant à des plans supérieurs de l’existence, auxquelles elles donnent notamment les noms d’Amaliel, d’Ananda ou de Gregor.

Il serait facile de sourire de ces pratiques en les considérant depuis les certitudes de notre présent. Ce serait pourtant méconnaître une époque où la frontière entre expérimentation psychique, recherche religieuse et invention esthétique demeure beaucoup plus poreuse qu’aujourd’hui. Les artistes, les écrivains et certains penseurs de la modernité participent alors à un vaste questionnement sur les dimensions invisibles de l’expérience humaine.

Les dessins exécutés dans ce cercle présentent un intérêt particulier, puisqu’ils témoignent d’une volonté de suspendre le contrôle habituel de la main et de laisser apparaître des formes que la conscience rationnelle ne semblait pas avoir préalablement conçues. Plusieurs décennies avant les expériences surréalistes, ces femmes explorent ainsi une forme de création où l’artiste cesse de se penser comme l’unique maître de l’image.

Cette pratique trouve un écho troublant dans certaines conceptions initiatiques de l’inspiration, lorsque l’être humain ne prétend plus posséder la vérité, mais travaille à se rendre disponible à ce qui pourrait le dépasser.

Encore faut-il distinguer les domaines. Le travail médiumnique revendiqué par Hilma af Klint relève de son propre univers spirituel et non des pratiques rituelles maçonniques. La comparaison ne saurait effacer cette différence, mais elle permet d’interroger une disposition intérieure commune à plusieurs traditions : l’apprentissage du silence, la discipline de l’attention et l’acceptation de ce qui échappe à la maîtrise immédiate.

Les-Peintures-du-Temple

Les Peintures du Temple, une commande venue de l’invisible

En 1906 survient l’événement décisif de sa carrière. Hilma af Klint affirme recevoir d’une entité spirituelle nommée Amaliel la mission de réaliser un vaste ensemble pictural destiné à transmettre à l’humanité une connaissance des réalités spirituelles.

Il importe de respecter la nature de ce témoignage : l’artiste décrit une expérience intime, interprétée à travers les croyances de son temps, et non un événement dont l’origine surnaturelle pourrait être historiquement démontrée. Mais cette conviction devient le moteur d’une entreprise artistique d’une ampleur extraordinaire.

Entre 1906 et 1915, avec une interruption de plusieurs années, elle réalise les 193 œuvres des Peintures du Temple. L’ensemble compose moins une succession de tableaux indépendants qu’un immense récit symbolique consacré à l’origine du monde, à la formation de la vie, aux étapes de l’existence humaine et à la recherche d’une unité spirituelle.

Dès les premières compositions du Chaos originel, la peinture semble assister à la naissance des formes. Des lignes se croisent, des cercles émergent, des couleurs se répondent, tandis que les figures demeurent parfois dans un état d’indétermination qui évoque les premiers mouvements d’un univers en gestation.

Cette naissance progressive de l’ordre à partir de l’indifférencié n’est pas sans rappeler certaines représentations cosmologiques et hermétiques. La matière n’y apparaît pas comme une réalité achevée, mais comme le théâtre d’une formation permanente, où l’unité se déploie dans la multiplicité sans jamais cesser de la traverser.

Dans plusieurs tableaux, les lignes se prolongent en volutes, les fleurs deviennent des formes cosmiques, les courbes se transforment en lettres, tandis que des signes mystérieux semblent appartenir à une langue dont le sens ne peut être immédiatement déchiffré.

La peinture se fait écriture, mais une écriture qui demande au regard de renoncer à la lecture ordinaire. Elle sollicite une attention nouvelle, comme si l’image ne devait plus être simplement comprise, mais traversée.

Le_compas_et_le_cercle

Le compas, le cercle et la géométrie de l’âme

Pour qui connaît la tradition symbolique du compas, l’univers pictural de Hilma af Klint possède une résonance particulière. Les cercles, les spirales, les axes et les compositions géométriques semblent chercher une harmonie qui ne relève pas de la seule organisation esthétique, mais d’une volonté de comprendre les rapports entre les êtres et le cosmos.

Toutefois, aucune appartenance de l’artiste à la Franc-Maçonnerie n’est historiquement établie, et rien ne permet d’affirmer que ses compositions reproduiraient volontairement un langage rituel maçonnique. Le rapprochement appartient ici à l’interprétation symbolique, non à la généalogie documentaire.

Le cercle appartient d’ailleurs à un patrimoine spirituel infiniment plus vaste qu’une seule institution. Présent dans les cosmologies anciennes, les mandalas orientaux, les constructions géométriques de la Renaissance et les traditions hermétiques, il évoque tour à tour la totalité, le mouvement cyclique, la perfection ou l’unité fondamentale du vivant.

Son centre possède une signification plus profonde encore, puisqu’il invite à chercher ce qui demeure immobile au sein du mouvement, ce qui rassemble les éléments dispersés et leur confère une orientation.

Naissance_du_cosmos

Dans une lecture initiatique, le compas devient ainsi l’image d’une intelligence capable de tracer des limites sans abolir l’infini, d’ordonner sans enfermer et de mesurer sans réduire l’existence à ce qui se laisse calculer.

Les spirales de Hilma af Klint introduisent une autre dimension. Là où le cercle suggère le retour, elles expriment une transformation, un déploiement, parfois une ascension. Elles évoquent les mouvements de croissance du végétal, les formations naturelles et ces représentations anciennes dans lesquelles le chemin de la connaissance ne suit pas une ligne droite, mais revient sur lui-même à des niveaux successifs de compréhension.

Le regard chemine alors de la périphérie vers le centre, ou du centre vers l’infini, sans que ces deux directions s’excluent nécessairement.

L’œuvre devient une invitation à penser que toute élévation véritable suppose également un approfondissement.

Les Dix plus grands, ou les quatre saisons de l’existence

Parmi les ensembles les plus saisissants des Peintures du Temple, la série des Dix plus grands, réalisée en 1907, occupe une place singulière. Ces dix compositions monumentales, dont certaines dépassent trois mètres de hauteur, représentent les quatre grandes étapes de la vie humaine : l’enfance, la jeunesse, l’âge adulte et la vieillesse.

L_enfance

Mais Hilma af Klint ne raconte pas l’existence à travers des personnages, des événements ou des paysages. Elle la transforme en une vaste circulation de couleurs, de signes et de formes organiques, comme si l’être humain devait être compris moins par son apparence que par les forces qui accompagnent ses métamorphoses.

Les deux premières œuvres, consacrées à l’enfance, déploient un univers de germination où les formes végétales, les courbes et les mouvements circulaires suggèrent les promesses encore indéterminées de la vie. La jeunesse, évoquée dans les deux tableaux suivants, introduit des tonalités plus ardentes et des rythmes plus expansifs, tandis que les quatre compositions de l’âge adulte multiplient les relations entre les figures, comme si l’existence devenait progressivement plus complexe à mesure que les expériences s’accumulent.

La_vieillesse

La vieillesse, enfin, représentée par les tableaux neuf et dix, ne constitue pas un simple effacement des formes précédentes. Elle paraît au contraire conduire la peinture vers une économie plus silencieuse, où l’essentiel ne demande plus nécessairement l’abondance pour se manifester.

Le tableau n° 9 retient particulièrement l’attention. Sur un fond aux nuances roses et ocrées, de grandes figures circulaires, des ovales et des formes répétées composent une architecture de correspondances. Certaines se superposent, d’autres semblent se répondre à distance, et plusieurs motifs suggèrent une union qui ne détruit pas la singularité des éléments rapprochés.

Il serait excessif d’attribuer à chacune de ces figures une signification définitive, mais leur organisation permet une lecture féconde : au terme de l’existence, l’être humain ne découvre peut-être pas une vérité absolument nouvelle, mais la relation secrète entre les expériences dont sa vie fut composée.

Cette intuition rencontre l’un des thèmes majeurs de la démarche initiatique, celui d’une transformation progressive du regard. La connaissance n’y résulte pas seulement de l’accumulation des savoirs, mais de leur lente mise en ordre, lorsque l’expérience devient discernement et que le temps se transforme en conscience.

La_jeunesse

L’enfance reçoit, la jeunesse explore, la maturité construit ; quant à la sagesse, elle commence peut-être lorsque nous découvrons que posséder moins de certitudes permet parfois de mieux comprendre l’unité du monde.

Le langage secret des couleurs et des signes

L’œuvre de Hilma af Klint possède une véritable grammaire symbolique, dans laquelle les couleurs ne sont jamais de simples ornements. Le jaune est fréquemment associé au principe masculin, le bleu au principe féminin, tandis que le vert peut figurer leur union, leur équilibre ou leur réconciliation.

Ces correspondances appartiennent au vocabulaire personnel de l’artiste et aux conceptions spiritualistes qui nourrissent son travail. Elles ne doivent pas être transformées en un dictionnaire universel où chaque nuance posséderait partout une signification identique.

Leur intérêt réside précisément dans la manière dont elles permettent à la peinture de représenter les relations entre des forces apparemment opposées. Les couleurs ne s’affrontent pas seulement ; elles se rencontrent, se traversent et donnent naissance à d’autres équilibres.

Les lettres, elles aussi, participent à cette organisation. Certaines renvoient à des catégories spirituelles ou matérielles, tandis que d’autres appartiennent à un langage plus personnel, développé dans les nombreux carnets où Hilma af Klint consigne ses recherches.

L’âge_adulte

Ses tableaux ressemblent parfois à des pages arrachées à un livre dont l’alphabet serait encore à découvrir, mais cette impression d’énigme ne doit pas nous faire oublier que la peintre construit avec une grande rigueur ses compositions.

L’invisible n’est pas ici synonyme de confusion. Il appelle au contraire une discipline du regard, une recherche des relations et une volonté de donner à l’intuition une forme suffisamment précise pour qu’elle puisse devenir partageable.

Le Cygne et la Colombe, ou l’alchimie des contraires

Dans les dernières années du cycle, les séries du Cygne et de la Colombe approfondissent la réflexion sur les polarités et leur possible dépassement.

Le Cygne, développé principalement entre 1914 et 1915, présente notamment la rencontre de deux oiseaux opposés par leurs couleurs, l’un noir et l’autre blanc. À mesure que la série progresse, les silhouettes reconnaissables cèdent la place à des compositions plus géométriques, comme si les formes visibles de l’antagonisme devaient peu à peu révéler une structure plus profonde.

Le masculin et le féminin, la lumière et l’obscurité, le matériel et le spirituel participent à cette dramaturgie de la séparation et de la réunion.

Le rapprochement avec l’alchimie prend ici une force particulière. Dans ses lectures spirituelles, le Grand Œuvre ne consiste pas seulement à transformer une matière extérieure, mais à accomplir une mutation de la conscience. La dissolution précède la recomposition, les contraires sont appelés à se reconnaître, et l’unité recherchée ne saurait être une simple suppression des différences.

La coniunctio oppositorum, cette réunion symbolique des opposés, offre ainsi une grille de lecture possible de ces tableaux, sans qu’il soit nécessaire de faire de chaque œuvre l’illustration d’une doctrine alchimique déterminée.

La série de la Colombe prolonge cette interrogation dans un registre où le mouvement, la lumière et l’aspiration spirituelle semblent rechercher une forme d’apaisement.

L’image possède une résonance particulière pour les traditions religieuses, dans lesquelles la colombe peut évoquer l’esprit, la paix ou la présence divine. Chez Hilma af Klint, elle s’inscrit dans un ensemble plus personnel de signes et de correspondances.

Cette peinture des contraires nous rappelle que l’harmonie ne naît pas nécessairement de leur disparition, mais de leur juste relation. La sagesse ne consiste pas toujours à choisir entre les pôles qui structurent l’existence, mais à comprendre ce qui permet de les tenir ensemble sans les confondre.

Les_Retables

Les Retables, ou la lumière au terme du chemin

En 1915, les Peintures du Temple trouvent leur accomplissement dans les trois œuvres de la série des Retables, où la géométrie acquiert une puissance presque architecturale.

Des pyramides, des disques lumineux et de grandes figures ordonnées composent un langage visuel d’une remarquable solennité. La peinture semble désormais abandonner les métamorphoses foisonnantes de ses premières années pour rechercher une forme de concentration ultime.

Le disque solaire, la verticalité des compositions et la présence de l’or suggèrent une élévation qui dépasse la simple organisation des figures.

À travers une lecture symbolique, la pyramide peut évoquer un mouvement de la multiplicité vers l’unité, tandis que le cercle lumineux renvoie à une totalité qui n’a plus besoin de se fragmenter pour exister.

Ces tableaux conduisent naturellement à une interrogation familière aux traditions initiatiques : que signifie parvenir au terme d’un chemin lorsque celui-ci ne consiste pas à atteindre un lieu, mais à transformer l’être qui l’a parcouru ?

La lumière représentée par Hilma af Klint ne doit pas être assimilée à celle d’un rituel particulier. Mais elle participe à cette vaste histoire des représentations spirituelles dans laquelle la clarté devient la métaphore d’une connaissance qui illumine sans nécessairement dissiper tous les mystères.

La peinture ne proclame pas que l’énigme est résolue. Elle donne plutôt à contempler la possibilité d’un ordre retrouvé.

Le Temple qui ne fut jamais construit

Le_Temple_spirale

L’ambition de Hilma af Klint dépasse considérablement la création d’un ensemble de tableaux. Son projet devait trouver son accomplissement dans un édifice spécialement conçu pour les accueillir, où l’architecture et la peinture participeraient à une même expérience spirituelle.

En 1931, elle élabore notamment des esquisses pour un Temple spiralé, envisagé sur l’île suédoise de Ven, dans le détroit de l’Öresund. L’édifice aurait offert un cadre matériel à cette vision d’une connaissance progressive, dans laquelle le cheminement du visiteur correspondrait symboliquement à un mouvement d’élévation.

Le Temple ne sera jamais construit, mais son absence matérielle ne diminue en rien la portée du projet, car l’architecture peut exister d’abord comme une idée, une représentation de l’ordre auquel l’être humain aspire et une tentative pour rendre habitable une conception du monde.

C’est ici que le regard maçonnique découvre une proximité particulièrement féconde, sans qu’il faille confondre les traditions.

Le Temple de Salomon, dans sa lecture initiatique, dépasse sa réalité biblique et historique pour devenir l’image d’une construction morale et spirituelle. La pierre, l’outil, la mesure et l’orientation y expriment la nécessité d’un travail sur soi, dont l’édifice visible constitue la représentation symbolique.

De même, chez Hilma af Klint, le Temple imaginé ne peut être réduit à un bâtiment destiné à abriter des œuvres. Il devient l’expression d’une aspiration à réunir ce que l’existence ordinaire disperse : la matière et l’esprit, la connaissance et l’intuition, le devenir individuel et l’harmonie cosmique.

La comparaison trouve toutefois sa limite dans la différence des démarches. L’artiste appartient à un univers marqué par la théosophie, puis par l’anthroposophie de Rudolf Steiner, tandis que la construction du Temple maçonnique relève d’une tradition rituelle et symbolique distincte.

Mais cette différence rend précisément le rapprochement intéressant, parce qu’elle révèle la permanence d’une interrogation humaine : pourquoi avons-nous si souvent besoin d’imaginer un édifice pour représenter ce que nous désirons accomplir intérieurement ?

Le Temple rêvé par Hilma af Klint n’a jamais reçu ses visiteurs. Pourtant, ses peintures continuent d’ouvrir un espace où le regard peut entreprendre ce voyage.

Rudolf Steiner et les chemins d’une spiritualité moderne

L’itinéraire de la peintre ne saurait être pleinement compris sans évoquer sa rencontre avec Rudolf Steiner, dont les enseignements consacrés à la vie spirituelle, à la connaissance et à l’évolution de la conscience exercent sur elle une influence durable.

Le 1er Goetheanum

Elle assiste à ses conférences, lui présente certaines œuvres et approfondit progressivement sa connaissance de l’anthroposophie, à laquelle elle adhère officiellement en 1920. Ses voyages à Dornach, en Suisse, où se trouve le Goetheanum, témoignent de l’importance acquise par ce courant dans sa pensée.

La relation avec Steiner n’est cependant ni simple ni entièrement harmonieuse, et les récits présentant ce dernier comme celui qui aurait définitivement interdit à l’artiste de montrer ses œuvres méritent d’être accueillis avec prudence.

Goetheanum_Dornach2

L’essentiel se situe ailleurs : Hilma af Klint ne cesse de chercher un langage capable d’exprimer les relations entre la matière, la conscience et l’esprit, tout en conservant une liberté créatrice qui ne saurait être réduite à l’application docile d’un système philosophique.

Cette tension entre fidélité à une tradition spirituelle et invention personnelle constitue l’une des dimensions les plus riches de son parcours. Elle rappelle qu’une recherche intérieure devient véritablement féconde lorsqu’elle ne se limite pas à répéter des réponses déjà formulées, mais cherche à les éprouver dans l’expérience.

Une œuvre cachée, une révolution retrouvée

Pendant des décennies, l’histoire de l’abstraction européenne s’est principalement écrite autour de quelques grandes figures masculines, parmi lesquelles Kandinsky, Kupka, Malevitch et Mondrian. La reconnaissance de Hilma af Klint a profondément renouvelé ce récit, en révélant qu’une autre modernité s’était développée dans des espaces restés longtemps à l’écart des institutions dominantes.

Steiner_mit_Annie_Besant

Il serait cependant réducteur de vouloir simplement lui attribuer le titre de première artiste abstraite, comme si l’histoire de l’art devait nécessairement se résumer à une compétition chronologique.

L’originalité de Hilma af Klint tient autant à la précocité de certaines compositions qu’à leur ambition spirituelle. Là où plusieurs artistes de son temps interrogent l’autonomie de la couleur et de la forme, elle entreprend de construire un langage destiné à représenter des réalités dont elle croit percevoir l’existence derrière le monde sensible.

Son œuvre abstraite demeure largement confidentielle de son vivant, même si certaines peintures sont présentées dans des milieux théosophiques ou anthroposophiques. En 1932, elle consigne dans ses carnets des instructions destinées à différer de vingt ans après sa mort l’ouverture de certains ensembles documentaires et artistiques.

La véritable reconnaissance publique ne survient que plusieurs décennies plus tard, notamment avec l’exposition The Spiritual in Art, organisée à Los Angeles en 1986, puis avec les grandes rétrospectives internationales qui révèlent l’ampleur de sa production.

photo The Moderna Museet, Stockholm

Du 6 mai au 30 août 2026, le Grand Palais, en collaboration avec le Centre Pompidou, lui a consacré à Paris une exposition majeure, Hilma af Klint. Les peintures du Temple (1906-1915), sous le commissariat de Pascal Rousseau.

Cette manifestation a permis au public français de découvrir l’exceptionnelle puissance des Dix plus grands et de mieux comprendre les sources multiples d’un langage pictural où les traditions ésotériques, la culture scientifique, l’art populaire et les interrogations métaphysiques participent à une invention artistique profondément originale.

La reconnaissance tardive de Hilma af Klint ne répare pas seulement un oubli. Elle transforme notre manière de raconter la naissance de la modernité, en montrant que celle-ci ne s’est pas uniquement élaborée dans les manifestes, les salons et les écoles d’avant-garde, mais également dans des ateliers silencieux, des cercles féminins et des recherches spirituelles longtemps considérées comme étrangères à l’histoire officielle de l’art.

Lorsque le regard devient lui-même un Temple

La_spirale_initiatique

Il existe une manière de contempler la peinture qui consiste à identifier ses formes, à reconnaître ses influences et à situer l’artiste dans une succession de mouvements. Cette lecture demeure nécessaire, mais les compositions de Hilma af Klint semblent demander davantage, puisqu’elles invitent celui qui les regarde à interroger les conditions mêmes de sa perception.

Devant ses cercles, ses spirales et ses architectures de couleurs, l’œil ne rencontre pas simplement des objets à décrire. Il découvre des relations à éprouver, des équilibres à rechercher, des oppositions à comprendre et des mouvements qui semblent prolonger intérieurement leur propre trajectoire.

L’œuvre cesse alors d’être un spectacle extérieur pour devenir l’occasion d’une expérience intellectuelle et sensible.

04_Dessins_et_ecriture_automatiques

La démarche initiatique connaît cette exigence, lorsqu’elle rappelle que les symboles ne valent pas seulement par les significations qu’on leur attribue, mais par le travail qu’ils rendent possible chez celui qui les médite.

Il ne suffit pas de reconnaître un cercle pour avoir découvert son centre, pas plus qu’il ne suffit de contempler une lumière pour avoir appris à voir.

Hilma af Klint nous rappelle, avec la force silencieuse de ses peintures, que la connaissance ne se réduit pas à l’accumulation des certitudes et que certaines vérités ne se laissent approcher qu’à travers une lente transformation de notre manière d’habiter le monde.

Son Temple n’a jamais été édifié, mais ses tableaux demeurent comme les fragments d’une architecture dont les fondations ne se trouvent peut-être pas dans la pierre.

Et si son œuvre continue de nous atteindre, plus d’un siècle après ses premières compositions abstraites, c’est peut-être parce qu’elle nous confronte à cette question essentielle : lorsque nous croyons contempler une œuvre d’art, ne sommes-nous pas parfois devant le plan encore inachevé de notre propre transformation ?

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES