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Né le 15 juin 1927 à Rimini et mort le 20 août 1995 à Pully, en Suisse, Hugo Pratt est l’un des grands maîtres de la bande dessinée européenne, père de Corto Maltese. Franc-maçon, il a demandé son entrée dans une loge vénitienne en 1976, à l’époque même où il imaginait Fable de Venise (1977), sans doute l’aventure de Corto la plus chargée de symboles initiatiques : une quête de la « Clavicule de Salomon » dans une Venise où se croisent francs-maçons, fascistes, kabbale et hermétisme.
De Venise à l’Abyssinie, une jeunesse d’aventures

Né Ugo Eugenio Prat à Rimini, Hugo Pratt grandit à Venise, ville cosmopolite dont les ruelles, le vieux ghetto et les cours cachées nourriront toute son œuvre. Son père, officier et fasciste convaincu, l’emmène à dix ans en Abyssinie, au moment de l’invasion italienne de l’Éthiopie. Le jeune garçon y vit la guerre, assiste au retour d’Hailé Sélassié à Addis-Abeba en 1941, perd son père mort en captivité en 1942, puis connaît l’internement avant d’être rapatrié en 1943.
Après des débuts en 1945 avec L’As de Pique, il part pour l’Argentine (1949-1962), où il travaille notamment avec le scénariste Héctor Oesterheld (Sergent Kirk, Ticonderoga, Ernie Pike). Rentré en Italie en 1963, il s’installe à Paris en 1969, puis en Suisse, au bord du Léman, à partir de 1984.
Corto Maltese, le marin des songes
Le personnage de Corto Maltese apparaît dans Una ballata del mare salato (1967-1969), publiée en France sous le titre La Ballade de la mer salée (album Casterman, 1975). Marin sans attaches, gentilhomme de fortune ironique et lettré, Corto traverse les grands bouleversements du début du XXe siècle, de la Sibérie à l’Éthiopie. L’œuvre de Pratt, pétrie d’érudition, de poésie et de mystique, fait une large place aux légendes, aux sociétés secrètes et aux traditions ésotériques.
Fable de Venise, l’album maçonnique
Publiée dans l’hebdomadaire italien L’Europeo en 1977, puis en France dans le mensuel (À suivre) et en album chez Casterman en 1981, Fable de Venise (Favola di Venezia) entraîne Corto dans la ville de l’enfance de Pratt, sur la piste d’une émeraude légendaire, la « Clavicule de Salomon », dont une énigme laissée par le baron Corvo indique la cachette. Au fil de l’enquête, il croise des francs-maçons vénitiens, des chemises noires, la philosophe Hipazia et une galerie de personnages énigmatiques.
La légende qui sous-tend le récit est directement maçonnique : la pierre aurait été offerte par le roi Salomon à Hiram, l’architecte du Temple, en remerciement de son œuvre. Escaliers secrets, maîtres cachés, références hermétiques et gnostiques (Abraxas, kabbale) composent une Venise initiatique, souvenir des promenades du jeune Pratt dans le ghetto et la « Corte sconta », la cour secrète. Le récit fait aussi écho à la répression fasciste des loges dans l’Italie des années 1920.
Un frère discret de la Grande Loge d’Italie

Hugo Pratt rencontre la franc-maçonnerie dans les années 1970 et fait sa demande, le 8 juin 1976, à la loge Hermès Trismégiste de Venise, relevant de la Grande Loge d’Italie. Interrogé à l’époque de Fable de Venise, il se gardait de répondre clairement sur son appartenance ; après le scandale de la loge P2 (1981), il expliquera qu’il lui aurait semblé trahir les frères qui l’avaient aidé dans sa documentation de nier son engagement.
En 1989, il est élevé au 4e degré du Rite écossais ancien et accepté dans une loge de Nice. Ironie de l’histoire, son père avait participé en 1925 aux pillages des temples maçonniques ordonnés par Mussolini et en avait rapporté l’épée flamboyante d’un vénérable maître : Pratt la retrouvera et en fera don à sa loge. En 2012, le Musée de la franc-maçonnerie, à Paris, lui a consacré une exposition.
Principaux ouvrages
- La Ballade de la mer salée, Casterman, 1975 (prépublication italienne 1967-1969)
- Corto Maltese en Sibérie (prépublication 1974-1977)
- Fable de Venise, Casterman, coll. « Les romans (À suivre) », 1981 (prépublication dans L’Europeo, 1977)
- La Maison dorée de Samarkand (1980)
- Les Scorpions du désert
- Morgan
La Venise initiatique d’un conteur
Hugo Pratt n’a rien d’un historien de la maçonnerie : c’est un conteur, qui a fait passer dans la culture populaire le vocabulaire symbolique des loges. Avec Fable de Venise, il offre à des générations de lecteurs une porte d’entrée romanesque vers la légende d’Hiram, le Temple de Salomon et l’ésotérisme vénitien, tout en rappelant la persécution des francs-maçons sous le fascisme. Son parcours de frère, assumé à mots couverts puis revendiqué, et l’hommage que lui a rendu le Musée de la franc-maçonnerie en font l’une des figures les plus attachantes du dialogue entre l’art du récit et la tradition maçonnique.
À lire sur 450.fm : Francs-maçons célèbres… : Hugo Pratt.
Voir aussi dans le glossaire : Hiram, Épée flamboyante.

