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La diabolisation est le processus par lequel la franc-maçonnerie est déplacée du champ de la discussion vers celui du mal absolu. Il ne s’agit plus de dire que les francs-maçons auraient tort, qu’ils défendraient des positions contestables, qu’ils porteraient une vision discutable du monde ou que leurs institutions mériteraient examen. Il s’agit de les présenter comme des agents du démon, de la destruction, de la corruption morale, de l’anti-religion, de la trahison ou de la dissolution de la société.
Une simplification radicale

La diabolisation simplifie tout. Elle dispense de lire les textes, de comprendre les rites, de reconnaître la diversité des obédiences, d’écouter les itinéraires individuels. Elle place l’adversaire hors de l’humanité ordinaire. Celui que l’on diabolise n’est plus un interlocuteur. Il devient un danger. Il ne faut plus lui répondre. Il faut le neutraliser, l’exclure, le dénoncer, parfois le purifier du corps social.
Cette logique est ancienne. Dans certains discours religieux, la loge est présentée comme temple luciférien, contre-Église ou lieu d’une fausse lumière. Dans certains discours politiques, le franc-maçon devient traître à la nation, agent de l’étranger, complice d’un pouvoir occulte. Dans certains discours moraux, il est accusé de corrompre la famille, la jeunesse, l’école ou les fondements sociaux. Dans l’espace numérique, quelques images suffisent parfois à le faire entrer dans une mythologie de l’ombre.
Fermer la nuance
La diabolisation a pour fonction de fermer la nuance. Une institution humaine peut être critiquée. Un symbole peut être interprété. Un rite peut être étudié. Une décision publique peut être discutée. Mais lorsque la franc-maçonnerie est placée du côté du démon ou du mal absolu, la critique disparaît. Le langage n’est plus celui de l’examen.
Il devient celui de l’exorcisme. Il ne cherche plus des faits. Il cherche des signes de possession.
Préparer la violence

Elle prépare aussi la violence. Avant d’exclure, il faut rendre suspect. Avant de persécuter, il faut déshumaniser. Avant de publier des noms, il faut convaincre que ceux que l’on nomme sont dangereux. La diabolisation fabrique cette permission intérieure. Elle rend l’injustice supportable, parfois même vertueuse, parce qu’elle présente la victime comme menace. Celui qui frappe croit défendre le bien.
L’histoire antimaçonnique montre ce passage. Les pamphlets, les ligues, les revues, les films de propagande, les listes, les campagnes de presse ont souvent commencé par produire une image monstrueuse du franc-maçon. Il était l’homme de l’ombre, le corrupteur, le traître, l’agent de l’anti-France, le complice des Juifs, le serviteur du démon ou du cosmopolitisme. Une fois cette image installée, l’exclusion paraît moins grave. La loi contre les sociétés secrètes paraît presque nécessaire. La fermeture du Temple devient mesure de salut.
La diabolisation est donc une machine à déshumaniser. Elle retire à l’autre sa complexité. Elle le prive de visage. Elle fait de lui un rôle dans une dramaturgie du mal. Le franc-maçon réel disparaît. Il n’est plus un homme avec ses contradictions, sa vie, ses convictions, ses doutes, ses fidélités, ses limites. Il devient personnage noir d’une fiction accusatoire. Il devient utile à la peur.
La réponse maçonnique
La réponse maçonnique consiste à ramener l’homme là où l’accusation voulait placer un monstre. Elle ne consiste pas à nier toute critique. Elle consiste à refuser la réduction démonologique, politique ou morale. La fraternité, même ferme et lucide, refuse cette dégradation. Elle rappelle que la vérité se cherche entre des consciences, non contre des caricatures. Elle refuse de répondre à la diabolisation par une diabolisation inverse. Dans une perspective initiatique, la diabolisation révèle une projection. Ce que l’on refuse de regarder en soi, on le place dans l’autre. La haine, la peur, l’orgueil, la volonté de pureté, le désir d’ennemi, toutes ces forces peuvent se déguiser en combat du bien. Le cabinet de réflexion demande pourtant l’inverse. Avant d’accuser l’ombre chez l’autre, il faut reconnaître l’ombre en soi. Cette exigence est difficile, mais elle seule empêche la morale de devenir persécution.
La diabolisation défigure aussi le symbole. Elle prend la Lumière et l’appelle Lucifer. Elle prend le Temple et l’appelle sanctuaire noir. Elle prend le serment et l’appelle pacte. Elle prend la fraternité et l’appelle clan. Elle prend le secret et l’appelle complot. Elle prend la recherche et l’appelle orgueil. Tout est inversé. Le langage initiatique est retourné comme un gant pour servir l’accusation.
Défendre la dignité du langage
Lutter contre la diabolisation, c’est donc défendre la dignité du langage. Les mots ne sont pas indifférents. Dire qu’un adversaire se trompe n’est pas dire qu’il sert le démon. Dire qu’une institution doit être critiquée n’est pas dire qu’elle est corruptrice par essence. Dire qu’un rite est incompris n’est pas le transformer en culte noir. La mesure des mots est une condition de la justice.
La franc-maçonnerie doit répondre à cette violence symbolique par la clarté, la mémoire et la tenue. Clarté sur ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. Mémoire des moments où la diabolisation a préparé des violences concrètes. Tenue intérieure pour ne pas se laisser entraîner dans la haine symétrique. Car la diabolisation cherche aussi à déstabiliser celui qu’elle vise. Elle veut le pousser à répondre trop fort, trop vite, trop mal, afin de confirmer l’image qu’elle a fabriquée.
La réponse la plus profonde demeure la fidélité au travail. Une franc-maçonnerie qui cultive la mesure, la justice, la fraternité, la liberté de conscience et la rectitude désarme plus sûrement la caricature qu’une indignation désordonnée. Elle ne convaincra pas toujours ceux qui ont besoin de croire au monstre. Mais elle gardera son axe. Et dans les temps de soupçon, garder son axe est déjà une victoire.
Voir aussi : Démonologie, Accusation de satanisme, Croisade morale, Calomnie, Violence symbolique, Mal absolu.

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.
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