Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?
La liberté ne se conserve pas par proclamation. Elle se travaille, se vérifie et se mesure à la manière dont chacun exerce l’autorité, reçoit la parole contraire, résiste au confort de l’obéissance et transforme le travail intérieur en responsabilité vécue. Le numéro 5 de 2026 d’Alpina place cette question au centre d’un ensemble où philosophie, symbolisme, histoire, vie des Loges et inquiétudes contemporaines se répondent. Sous la figure du Léviathan, l’enjeu devient moins la dénonciation d’un pouvoir extérieur que l’apprentissage d’une liberté capable de ne pas se livrer elle-même.

Alpina, n° 5, septembre 2026, magazine de la Grande Loge Suisse Alpina, compte 52 pages.

Placé sous la responsabilité de Jean-Daniel Sauterel, ce numéro plurilingue fait dialoguer plusieurs traditions intellectuelles, culturelles et maçonniques. Pour l’espace francophone, la rédaction est assurée par Didier Planche, dont le regard accompagne avec cohérence plusieurs des contributions du numéro.
Le Léviathan paraît lorsque la conscience délègue son propre jugement
La couverture donne sa clef symbolique. Le monstre marin du Livre de Job, repris par Thomas Hobbes comme image de l’État souverain, devient l’emblème d’une interrogation sur l’ordre, la sécurité et le risque de voir l’autorité se détacher de ceux qu’elle prétend protéger. Gregor Lüthy installe ainsi une question de fond sur la place de la Franc-Maçonnerie lorsque les espaces de libre parole se réduisent et lorsque la peur rend séduisante la délégation de conscience. L’éditorial revendique la Loge comme lieu où la discussion demeure exercice de discernement et où la chaîne fraternelle peut acquérir une portée qui dépasse la sociabilité initiatique.

La partie consacrée à la Franc-Maçonnerie dans un monde devenant plus autocratique évite heureusement l’opposition commode entre des régimes extérieurs et une institution maçonnique supposée naturellement vertueuse. Sam Noshadha place la question là où elle devient réellement initiatique. Une Loge possède des offices, une hiérarchie, des règles, des obligations et un Vénérable Maître chargé de gouverner les Travaux. L’enjeu n’est donc pas de supprimer l’autorité, mais de savoir ce qui l’empêche de devenir arbitraire. Le pouvoir n’est pas nié, il est placé sous la mesure. Le respect dû à une fonction ne dispense ni celui qui l’exerce de retenue ni celui qui s’y soumet librement de jugement moral. La fraternité commence à se vérifier lorsque survient le désaccord.
Tailler la pierre brute signifie aussi apprendre à ne plus obéir mécaniquement à soi-même

Le texte consacré à Michel Foucault donne à cette problématique une profondeur philosophique plus intérieure. Gregor Lüthy relit la pierre brute à partir des derniers travaux du philosophe sur le souci de soi, les pratiques de liberté et la constitution éthique du sujet. La liberté n’y apparaît pas comme une absence de contraintes. Elle exige un travail par lequel l’être humain examine les normes, les habitudes, les vérités reçues et les formes d’assujettissement qui l’ont constitué. Dégrossir la pierre ne revient donc pas à découvrir un moi intact caché sous les scories sociales. Il s’agit de discerner ce qui, dans notre formation, mérite d’être assumé, rectifié ou dépassé, puis de donner une forme consciente à l’existence.
Chez Michel Foucault, le souci de soi vaut parce qu’il ouvre à une conduite éthique et à une capacité plus grande de relation. La maîtrise de soi devient condition d’une liberté responsable. Éric Chatelain prolonge cette idée par une lecture maçonnique du discernement. La pierre brute représente l’être encore soumis à ses peurs, à ses réflexes et à ses illusions. Recevoir la Lumière ne signifie alors pas posséder la vérité, mais devenir plus exigeant envers les conditions dans lesquelles une conviction se forme.

La fraternité ne demande pas l’effacement des différences mais leur juste relation

L’étude de Sam Noshadha sur le triangle apporte une architecture symbolique cohérente. La stabilité de la figure naît de la relation entre ses points. Une structure ne tient pas par la seule qualité de ses éléments, mais par l’ordre qui permet à chacun de transmettre et de recevoir des forces. Transposée au travail maçonnique, cette idée devient féconde. La fraternité n’exige pas que les individualités se confondent. Une Loge vivante suppose des différences de tempérament, de conviction et d’expérience qui trouvent une forme commune sans perdre leur singularité.
Andreas Pflüger relit Le Voyage en Orient de Hermann Hesse sous l’angle de l’initiation, du service et de l’épreuve. Leo, serviteur devenu centre spirituel de la communauté, rappelle que la maîtrise se reconnaît moins à l’autorité qu’à la capacité de servir. L’égarement et la réintégration rejoignent ici la logique initiatique de la mort et de la renaissance symboliques.

Mauro Rossi, nouveau Grand Maître de la Grande Loge Suisse Alpina, choisit la grenade comme image d’une unité sans uniformité. Chaque grain demeure distinct, mais l’ensemble compose un fruit. L’Harmonie, l’Instruction maçonnique et l’Ouverture au monde profane deviennent les directions d’une Obédience qui cherche à demeurer enracinée sans se refermer. Dans l’entretien accordé à la revue, Massimo Caimi insiste sur la circulation horizontale des expériences entre Loges et sur une fraternité capable de maintenir le respect lorsque les convictions divergent. Sa remarque sur l’intelligence artificielle touche également juste. L’outil peut assister la recherche documentaire, mais il ne saurait accomplir à la place du Frère le travail initiatique qui donne à une Planche sa valeur personnelle.
Le secret ne protège la Tradition que s’il ne devient pas le masque de l’absence de parole

La contribution consacrée à Mozart et à La Flûte enchantée pose la frontière entre secret, discrétion et transmission. Les motifs initiatiques de l’œuvre sont depuis longtemps accessibles au public et le secret maçonnique ne saurait être confondu avec la conservation jalouse d’informations. Ce qui demeure réellement incommunicable dans l’expérience initiatique tient moins à des signes ou à des mots qu’à la transformation vécue par celui qui traverse le rite. La discrétion peut protéger l’intimité de cette expérience. Elle devient contre-productive lorsqu’elle nourrit l’imaginaire d’une institution incapable d’expliquer ce qu’elle est.

Les pages consacrées aux musées, bibliothèques et archives maçonniques prolongent cette question. La mémoire y devient responsabilité publique, capable d’opposer des connaissances vérifiables aux récits complotistes. Cette tension trouve une expression particulièrement nette dans la chronique de Didier Planche intitulée « Vers une logique d’intelligence collective ». Elle rapproche deux publications récentes consacrées à l’antimaçonnisme contemporain et retient notamment Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon de Yonnel Ghernaouti, publié aux Éditions L.O.L. en 2026. Didier Planche souligne le passage d’un antimaçonnisme ancien, nourri de récits religieux, politiques et complotistes, à une fabrique numérique où l’accusation circule, se répète et devient habitude. La Franc-Maçonnerie y apparaît comme une cible d’autant plus commode que sa discrétion, ses rites et ses symboles offrent une matière abondante aux fantasmes.
La chronique déplace ensuite la question de la plainte vers la méthode. Elle évoque la nécessité de corriger le faux sans alimenter sa diffusion, de comprendre les mécanismes de manipulation avant qu’ils n’agissent et d’envisager un observatoire capable de substituer la donnée à l’émotion, de cartographier les flux d’hostilité et de construire une mémoire juridique partagée.

Cette perspective rejoint l’orientation générale d’Alpina. Face à la rumeur comme face aux formes autoritaires, la réponse maçonnique la plus cohérente réside dans la qualité du discernement, la précision des faits et la capacité d’organiser une intelligence collective sans transformer la défense de l’Ordre en réflexe de citadelle.
L’ésotérisme gagne en profondeur lorsqu’il distingue le symbole de la légende
Le numéro n’est pourtant pas exempt de tensions. Elles apparaissent lorsque la revue quitte la philosophie, l’histoire ou l’analyse institutionnelle pour s’aventurer sur les chemins de la « Turin ésotérique ». Le récit accumule traditions occultes, figures lucifériennes, légendes urbaines, supposées lignes énergétiques et lectures initiatiques de monuments. La matière possède un charme narratif réel, mais elle relève d’un autre régime de vérité que les études consacrées à Foucault ou à Alfons Mucha. La distinction entre fait établi, interprétation symbolique et légende aurait mérité d’être davantage marquée. L’ésotérisme gagne en densité lorsque le symbole assume sa fonction de médiation entre l’imaginaire et la conscience sans prétendre à la preuve.

L’étude sur Alfons Mucha montre ce qu’une articulation plus ferme entre histoire et symbolisme peut produire. L’artiste y apparaît dans son engagement maçonnique, sa quête de vérité et la violence historique qui s’abat sur lui sous le pouvoir nazi. L’étude des trois, cinq et sept officiers transforme une formule rituelle en méditation sur la direction, la mémoire et la garde de la Tradition. Le texte italien sur les nœuds d’amour fait de la corde une image de responsabilité mutuelle, tandis que l’Orient et l’Occident deviennent deux pôles à unir par l’action et la contemplation.
La Loge ne défend la liberté qu’en acceptant sa propre épreuve de vérité
La principale qualité de ce numéro tient à la convergence de ses lignes de force. Autorité, désinformation, transmission, mémoire, ouverture au monde et travail sur soi se rejoignent autour d’une interrogation commune sur la manière dont un être humain devient capable de rester libre sans confondre liberté et absence de règle. Sa limite se trouve parfois dans la confiance accordée à l’idée que la Franc-Maçonnerie porterait naturellement les anticorps nécessaires contre l’autoritarisme. L’histoire maçonnique, comme toute histoire humaine, comporte ses conformismes, ses exclusions et ses luttes de pouvoir. Le mérite des meilleurs textes d’Alpina est précisément de laisser cette difficulté affleurer. La mesure du pouvoir doit s’appliquer au Temple autant qu’à la cité. La fraternité ne vaut que si elle protège la possibilité de contredire. La transmission ne vaut que si elle ne transforme pas l’héritage en argument d’autorité. Le secret ne vaut que s’il garde une expérience et non une position.
Reste la question que la figure du Léviathan laisse ouverte. La Franc-Maçonnerie ne sauvera aucune société par la noblesse de ses symboles, et nul rituel ne garantit à celui qui l’accomplit qu’il demeurera libre. Son apport possible se situe ailleurs, dans cet apprentissage patient par lequel un être humain découvre que la première servitude commence lorsqu’il renonce à examiner ce qu’il croit, ce qu’il craint et ce à quoi il consent.
Peut-être le Temple intérieur commence-t-il exactement là, au point où la Lumière cesse d’être un privilège reçu pour devenir une responsabilité envers soi-même, envers les autres et envers le monde.
