Une phrase de Raymond Radiguet suffit parfois à remettre d’aplomb notre boussole intérieure. « La puissance ne se montre que si l’on en use avec injustice » et, soudain, le décor du pouvoir craque, la scène se vide, il ne reste que la mesure, la règle commune et cette humilité que tant oublient quand la fonction grise. Entre le « tout-à-l’ego » et sa rapide dégénérescence en « tout-à-l’égout », nous tenons ici une maxime de vigilance, observable aussi bien dans la Cité que dans l’Atelier.

Sur 450.fm, nous aimons ces phrases qui claquent comme un maillet sur la pierre brute. Elles ne rassurent pas, elles réveillent. Celle-ci, signée Raymond Radiguet, frappe par sa sécheresse quasi juridique et par sa lucidité d’enfant terrible.
« La puissance ne se montre que si l’on en use avec injustice. »

À première lecture, nous croyons entendre un moraliste classique
À la seconde, nous percevons une observation de praticien. Le pouvoir qui a besoin de se montrer, de se faire sentir, de se mettre en scène, avoue qu’il ne tient pas par la justice mais par la contrainte, la peur, l’écrasement, l’exception. La puissance droite n’a rien à prouver. Elle agit sans bruit. Elle s’efface derrière l’œuvre. Elle ne réclame pas l’attention, elle réclame la mesure.


Cette intuition, Montesquieu la formule autrement lorsqu’il écrit que « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». Et Blaise Pascal, plus sombre, pointe la ruse des sociétés qui renversent la boussole et finissent par faire croire que « ce qui est fort » serait « juste ». Raymond Radiguet, lui, choisit un angle presque clinique. Il ne dit pas seulement que le pouvoir abuse. Il dit que le pouvoir se révèle surtout lorsqu’il devient abus. Autrement dit, l’exhibition est un symptôme. La mise en spectacle est déjà une confession.
Un météore nommé Raymond Radiguet

Ce jugement n’est pas celui d’un vieux sage. Il sort d’une vie fulgurante. Né à Saint-Maur-des-Fossés en 1903, fils du caricaturiste Maurice Radiguet, le jeune homme publie très tôt, dessine, écrit, fréquente la presse et les cénacles, et laisse en quelques années une œuvre qui semble disproportionnée à son âge. Un témoin comme Joseph Kessel s’émerveille de ce départ prématuré en saluant « l’écrivain-né » qui s’en va trop tôt. Il meurt en 1923, à vingt ans, et cette brièveté n’a rien d’un simple fait divers littéraire. Elle donne à sa prose une tension particulière, comme si chaque phrase devait payer comptant, dans une urgence impénitente.
Dans le Paris des années folles, sous l’aile voire l’ombre de Jean Cocteau, Raymond Radiguet publie Le Diable au corps, roman qui choque et fascine, non parce qu’il cherche le scandale, mais parce qu’il montre l’amour comme un acte sans innocence et la société comme un théâtre où l’autorité morale se fissure, dès qu’elle se croit invulnérable.
La FORMULe sur la puissance s’inscrit dans cette veine. Elle ressemble à une maxime sortie d’un procès intérieur.
Même son image publique dit quelque chose de cette époque. Les portraits de Radiguet par Man Ray, conservés au Centre Pompidou, montrent un visage tendu, jeune, comme déjà saisi par une vitesse qui dépasse l’intrépidité juvénile.
Lecture maçonnique, la charge ou l’ego
Transposons maintenant la maxime dans notre grammaire initiatique. Dans la loge, la puissance n’est pas un privilège. Elle est une charge. Elle n’est pas un droit, elle est un service. Quand l’autorité devient besoin d’être vue, applaudie, crainte, quand elle se met à parler plus fort que le rituel, plus haut que la règle, alors nous retrouvons Raymond Radiguet. La puissance commence à « se montrer », parce qu’elle a déjà quitté la justice du cadre, la justice du travail, la justice de la place.

L’humilité revient ici, non comme une vertu d’apparat, mais comme une discipline de lucidité. Elle ne consiste ni à s’effacer par posture, ni à se rapetisser pour plaire. Elle consiste à connaître la juste mesure, à sentir l’endroit précis où la limite protège, où la règle demeure plus haute que le désir.
Elle refuse l’ivresse des charges, ce doux vertige qui fait confondre une fonction avec une personne, un service avec un pouvoir. Elle admet surtout ceci : la lumière ne se brandit pas comme un trophée, elle se laisse passer, elle éclaire et se retire. Ainsi, l’humilité devient un art de garde, tenir la porte sans s’en proclamer le maître, veiller sans posséder, être garant sans jamais devenir propriétaire.
Et nous savons combien l’époque pousse en sens inverse, jusqu’à son contraire le plus achevé. La scène publique adore le moi qui s’exhibe. Régis Debray déduit ainsi du diagnostic un pronostic : ce tout-à-l’ego conduit « droit au tout-à-l’égout ».
La trouvaille fait rire, puis elle blesse, parce qu’elle vise juste. Quand le moi devient l’unique centre, tout se dégrade en déversement.
Dans le monde maçonnique, cette expression a circulé parce qu’elle décrit un danger connu.
Elle résonnait déjà au second dîner de la Grande Loge de France, où Régis Debray l’employait devant un auditoire réuni sous la présidence du Grand Maître d’alors.

Ce Grand Maître, Marc Henry, rappellera plus tard dans un entretien l’essentiel du message initiatique : commencer par se regarder soi-même pour espérer changer quelque chose au monde.
Nous sommes exactement dans la même ligne que Raymond Radiguet. La puissance juste ne se montre pas. Elle se travaille. Elle s’éprouve. Elle se contrôle.
De l’injustice qui dévoile le pouvoir
Raymond Radiguet écrit « injustice », pas « violence ». Cela compte. L’injustice est plus large. Elle inclut la violence, mais elle inclut aussi l’arbitraire, le passe-droit, le favoritisme, la décision prise sans règle commune, la parole qui humilie, la main qui confisque. Dans la loge comme dans la cité, la puissance injuste adore les zones grises, parce que la zone grise permet de régner sans répondre. C’est pourquoi Jean-Jacques Rousseau avertit que « le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître », s’il ne transforme pas sa force en droit. Le pouvoir se déguise en légitimité. Il fabrique du récit. Il réclame l’adhésion. Il veut être cru.

L’historien et homme politique britannique Lord Acton (1834-1902) résumait le mécanisme en un raccourci saisissant devenu proverbial : « Power tends to corrupt and absolute power corrupts absolutely », citation que l’on peut traduire littéralement, certes, mais que l’on a souvent coutume d’exprimer en français par : « Le pouvoir rend fou, le pouvoir absolu rend absolument fou ». Raymond Radiguet ajoute une fine nuance à pareil propos : ce n’est pas seulement que la puissance corrompt, c’est qu’elle s’affiche quand elle a besoin de franchir la justice. La puissance se rend visible au moment où elle franchit le seuil, comme si l’injustice était la rampe d’éclairage du pouvoir.
Une maxime pour notre temps
Nous vivons une époque où la démonstration de force est un langage. Elle passe par les écrans, par la vitesse, par la brutalité assumée, par la posture, par le sarcasme. Dans ce climat, Raymond Radiguet est un antidote. Il nous dit de regarder non ce que le pouvoir prétend être, mais la manière dont il agit, lorsqu’il croit pouvoir agir sans limite. La puissance ne se montre que si l’on en use avec injustice. Donc la justice est le test, le révélateur, le miroir noir.
En loge, cela nous oblige à une vigilance concrète
Sur nos propres réflexes. Sur notre goût de « gagner ». Sur la tentation de confondre la fonction et la personne. Sur les petites injustices qui paraissent mineures et qui, pourtant, installent une souveraineté de l’ego. Car il n’existe pas de grand abus qui ne commence par une petite exemption accordée au moi.

Raymond Radiguet, mort trop jeune, nous lègue un viatique paradoxal. Il ne moralise pas. Il éclaire. Il nous tend un fil à plomb pour reconnaître la fausse verticalité. Là où la puissance se montre, nous devons chercher l’injustice. Là où l’injustice s’installe, nous devons suspecter la puissance. Et, à rebours, là où règnent la mesure, la retenue, le service, nous reconnaissons cette force silencieuse qui n’a pas besoin d’être vue pour être réelle.
Si la puissance a besoin d’être vue, c’est qu’elle cherche déjà à s’excuser de ce qu’elle s’apprête à faire. La justice, quant à elle, n’a pas de costume, elle n’a pas de mise en scène, elle ne réclame pas l’applaudissement. Elle travaille. Nous pouvons donc retourner la phrase comme un outil de chantier et nous l’appliquer sans indulgence. Quand la voix se fait tonnerre, quand l’ego prend la place du service, quand le geste devient domination, nous savons où regarder. Là où l’injustice commence, la puissance se trahit. Là où l’humilité demeure, la force n’a nul besoin de se montrer.

Illustrations générées par IA : direction artistique et sélection Alexandre Jones
