ven 13 février 2026 - 13:02

Robert Mingam : « La régularité maçonnique est devenue une affaire de pouvoir »

Dans le cadre d’une série d’entretiens sur les grands débats qui traversent la Franc-maçonnerie contemporaine, nous avons rencontré Robert Mingam, Franc-maçon depuis des décennies. Connu pour sa franchise et sa profonde exigence spirituelle, il accepte de s’exprimer publiquement sur un sujet qui reste l’un des plus sensibles de l’Ordre : la régularité. Entretien sans concession.

Monsieur Mingam, vous qualifiez la régularité de « principal facteur de division préjudiciable à notre Ordre ». Pourquoi un tel jugement ?

Robert Mingam : Ce simple mot éveille en moi des années de souffrance morale et de révolte. Il m’a fallu travailler longtemps sur moi-même pour en extirper l’essence positive. Il est à l’origine de tous mes doutes. Et aujourd’hui encore, après tout ce temps passé sur nos colonnes, après avoir rempli tous les offices et devoirs de charge, je ne me suis toujours pas résigné à tout accepter de cet Ordre dont je ne respecte que l’esprit. Suis-je pour autant un mauvais Maçon ? Je me pose encore la question.

Vous avez donc vécu cette question de la régularité comme une forme de conditionnement ?

Robert Mingam : Pendant dix-huit ans, on a voulu me faire croire qu’être soumis à la Grande Loge d’Angleterre et nommer Dieu Grand Architecte de l’Univers faisait de moi un maçon respectable. On m’a appris à déconsidérer tout prétendu maçon qui ne suivrait pas aveuglément sa règle dite en douze points qui, après mûres réflexions, s’est avérée n’être qu’un règlement. On a cherché à me convaincre que les femmes ne pouvaient partager nos travaux sous le prétexte futile qu’elles n’apportent que conflits de personnes.

Un maçon libre doit-il toujours se soumettre ? Un maçon libre peut-il aujourd’hui rester Maçon ? Voilà les questions qui me hantent.

Comment réagissez-vous à la formule classique : « Mes Sœurs et mes Frères me reconnaissent pour tel » ?

Robert Mingam : À la question « êtes-vous Franc-maçon ? », on m’a enseigné de répondre : « mes Sœurs et mes Frères me reconnaissent pour tel ». Les mots, les signes et les attouchements ne devraient-ils pas suffire à cette reconnaissance, puisqu’ils sont tirés de nos rituels communs et réputés secrets ?

Cependant, si nous maçons nous satisfaisons des réponses apportées par ce succinct tuilage, il en va tout autrement pour les obédiences qui sont censées nous administrer. Car si traditionnellement sept Sœurs ou Frères régulièrement initiés et élevés au grade de Maître peuvent légitimement créer une Loge juste et parfaite, si trois ateliers peuvent s’organiser en Grande Loge dite « régulière » et donc former une obédience, celle-ci sera toujours considérée comme irrégulière tant que d’autres Grandes Loges, plus anciennes, ne l’auront pas reconnue pour telle.

Cette « oligarchie autoproclamée » que vous évoquez, vous la jugez utile ou dangereuse ?

Robert Mingam : Cette oligarchie autoproclamée peut être utile pour garantir les valeurs de l’Ordre contre toute dérive sectaire – quoi que ! – mais pour toute Grande Loge qui se considérerait légitime et régulière, cette reconnaissance est la condition nécessaire à sa survie. Si les Grandes Loges se définissent certains critères qui leur sont propres, comme un rite ou un certain niveau de spiritualité, elles se doivent cependant d’adopter un schéma directeur compatible avec celui des autres administrations maçonniques.

C’est pourquoi, quelle que soit la langue et le rite choisi, nous nous reconnaissons grâce à la fonction fédératrice de l’Esprit Maçonnique Mondial qui règne dans nos Loges, d’où la nécessité de ne pas altérer inconsidérément nos rituels. Malheureusement, certaines Grandes Loges, et non des moindres, font du protectorat une affaire personnelle en s’excommuniant les unes les autres, ou en se liguant pour écarter les impudents qui oseraient revendiquer le droit d’exister indépendamment de leur juridiction.

Le Grand Orient de France et le Droit Humain ont-ils particulièrement souffert de cette situation ?

Robert Mingam : Ainsi, avant de devenir la plus grande obédience française, le Grand Orient, qui en 1877 refusa l’allégeance à la Grande Loge d’Angleterre en proposant le choix de la laïcité, fut considéré – et l’est encore aujourd’hui – comme irrégulier par la maçonnerie mondiale. Pour des raisons différentes, le Droit Humain a lui aussi souffert de ce même ostracisme avant de se soumettre à lui pour s’en faire reconnaître !On nous parle de maçonnerie « traditionnelle voire spiritualiste », attachée aux anciens principes généraux de l’Ordre, opposée à une maçonnerie « progressiste et libérale », ayant un point de vue plus social sur ces mêmes principes. Cependant, même si ces deux points de vue amènent à des controverses parfois assez vives, les tendances qui s’expriment ne font jamais oublier aux uns et aux autres que ce qui les réunit – c’est-à-dire la fraternité – est plus important que ce qui les sépare.

Pour vous, la Franc-maçonnerie ne doit donc pas se réduire à une structure administrative ?

Robert Mingam : À mon sens, la Franc-maçonnerie n’est et ne peut pas n’être « qu’administrative et obédientielle ». La légitimité est accordée à qui reçoit et transmet ses principes, ses valeurs, et respecte ses rituels. Je veux espérer qu’aujourd’hui, la régularité n’est pas qu’appartenir à une administration puissante et organisée dont les dirigeants, comme nos élus politiques, se prétendent parfois les porte-parole.

Personnellement, je me refuse de n’être qu’un maçon séculier travaillant au progrès de l’humanité, et c’est pourquoi je répugne à réfléchir sur les questions sociales politiquement ciblées et parfois trompeusement maçonniques proposées par nos obédiences. Ce n’est pas que je m’en désintéresse pour autant, mais si je dois m’engager socialement ou politiquement, je préfère être libre, et certainement plus opératif, en adhérant à des mouvements sociaux plus spécialisés que la maçonnerie.

Quelle place accordez-vous au spirituel dans tout cela ?

Robert Mingam : Je souhaite continuer d’appartenir à cette fraternité de « maçons dits réguliers », c’est-à-dire attachés aux valeurs d’une règle spirituelle et initiatique. Si pour moi la maçonnerie n’est pas une religion, « elle se doit d’être la tolérance religieuse », c’est-à-dire « qu’elle doit avoir pour toutes les religions une sympathie générale, et pour chacune le respect que lui impose l’élément de vérité qu’elle renferme ».

Pour être contre quelque chose, il faut en avoir plus qu’une intuitive connaissance, et surtout ne pas confondre le symbole avec l’une de ses interprétations plus ou moins corrompue. Je prendrai pour exemple la Bible ou tout autre livre réputé sacré, généralement posé sur l’autel des serments de nos Loges, sous le compas et l’équerre au degré d’Apprenti. Bien qu’emblématique d’une révélation religieuse, elle symbolisait tout autre chose pour les maçons d’hier, grands bâtisseurs de nos cathédrales.

L’Ancien Testament pouvait représenter la vie pré-initiatique et profane, l’histoire sombre de l’humanité avec ses passions et ses erreurs. Puis venait la révélation, c’est-à-dire l’initiation à une autre perception de l’existence par un message, un vécu ou une expérience. Le Nouveau Testament pouvait lui-même symboliquement représenter la vie post-initiatique du maçon, ses doutes, ses interrogations, la diversité de ses enseignements. L’ouverture sur le prologue de saint Jean symbolisait la lumière, c’est-à-dire l’illumination par une certaine connaissance acquise au contact de cette « parole » qui élève l’âme et enrichit l’esprit.

Les maçons quelque peu hérétiques du Moyen Âge voyaient dans la Bible tout autre chose que la religion officielle de leur pays, mais ils se devaient d’en respecter la forme et d’en symboliser l’esprit. C’est pourquoi, dans certaines de nos Loges, la présence d’un livre blanc sur les Grandes Constitutions posé sur l’autel des serments me gêne considérablement.

Est-ce au nom de la liberté de conscience que nous devons pervertir ce spirituel héritage qui nous a été confié, ou pour satisfaire au plus grand nombre et faire de notre Ordre un outil de pouvoir ?

En conclusion, quel regard portez-vous sur la régularité d’aujourd’hui ?

Robert Mingam : En résumé, la régularité ne dépend malheureusement plus du suivi de la règle édictée par les Landmarks, anciens devoirs des compagnons bâtisseurs, mais d’une politique plus pragmatique dérivant sensiblement de son objet. Trop idéaliste peut-être, je me suis toujours attaché à ne voir que ce pourquoi j’étais entré en maçonnerie. Et si j’ai pu avoir la faiblesse d’accepter certains artifices du pouvoir, ceux-ci ne m’ont encore jamais corrompu.

Parfois déçu par les hommes qui ont accompagné ma quête, jamais je ne l’ai été par l’idéal qui m’a été proposé lors de mon initiation. Mais la régularité d’aujourd’hui n’est plus celle d’autrefois, j’en ai bien peur !

Je reste cependant convaincu que l’esprit maçonnique, lorsqu’il est vécu avec sincérité et exigence intérieure, transcende toutes les querelles de reconnaissance. C’est cet esprit que je continue de servir, au-delà des étiquettes et des administrations. Car au fond, ce qui fait un vrai Maçon, ce n’est pas le tampon d’une obédience, mais la lumière qu’il porte en lui et qu’il sait transmettre.

Merci, Robert Mingam, pour cette parole libre et engagée.

Cet entretien nous rappelle que, derrière les débats institutionnels, la Franc-maçonnerie reste avant tout une quête intérieure. Une quête que certains frères, comme Robert Mingam, entendent préserver coûte que coûte.

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