jeu 12 février 2026 - 13:02

De la fiction… à la réalité

« Le mensonge n’est un vice que quand il fait du mal ; c’est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours ».

Voltaire
Statue de Voltaire

François-Marie Arouet, dit Voltaire, ne savait pas, en valorisant ainsi l’un des aspects de l’art de mentir, dans une lettre à son ami de toujours Nicolas-Claude Thiériot, datée du 21 octobre 1736, qu’il décrivait d’une certaine façon… une des particularités lexicales de la franc-maçonnerie ! Il ne savait pas non plus qu’il intègrerait cette institution – la « loge des 9 sœurs » – à Paris, quelques semaines avant sa mort, le 30 mai 1778.

Paradoxalement, en effet, le véritable génie de la franc-maçonnerie spéculative – dont l’une des motivations, outre l’amélioration de la condition humaine, est la recherche de la vérité ! – se déploie dans l’exercice de la fiction. Laquelle, par définition, est toujours un mensonge en soi. De la sorte, à partir de l’hypothétique Temple du roi Salomon, qui, aux dires même des archéologues, n’existerait que dans la Bible, apparaît, – provenant du même livre – l’artisan bronzier Hiram Abi, promu architecte. Dont l’assassinat par trois mauvais Compagnons une sinistre nuit, déclenche étonnamment, une aventure narrative mythologique, à visée de transformation bénéfique du franc-maçon, de la franc-maçonne.

Une « menterie » fabriquée

Est-ce vraiment possible ? Comment peut-on espérer agir positivement sur un individu en lui racontant une histoire tragique, fictive de surcroît ?! Parce que, depuis qu’il a inventé l’alphabet, le mot et la langue pour communiquer avec son semblable, l’Homme, par manque d’origine, (il ne s’est pas créé lui-même !) ignorant à jamais du mystère de l’univers, a besoin de récits compensateurs, pour se construire. Donc il est preneur de mensonges, en quelque sorte « acceptés » ! Comme de nourritures corporelles, lui sont fondamentalement nécessaires des nutriments intellectuels, même inventés.

Hiram et les 3 mauvais Compagnons

Il ne faut donc pas entendre ici le mensonge, en tant que fiction, comme une tromperie. Le « non-vrai », le « non-réel » des péripéties hiramiques, ne relèvent pas de l’ordre du faux, du factice, de la contrefaçon, en clair d’une malhonnêteté. Bien au contraire, cette « menterie fabriquée », par les évènements imaginaires qu’elle engendre, suggère des possibilités, des faits surprenants, des réalités circonstancielles, bonheurs et malheurs. Donc « de la vérité de l’existence » ! Afin d’être racontée, une situation cohérente pour l’esprit, à même de se produire et reproduire, n’a pas besoin d’être authentique. Ainsi, le roman, le film, le théâtre, en utilisant le « faire-semblant » du jeu, de l’invention, de la créativité, donnent vie à des histoires, enregistrées comme telles par notre cerveau, véritable cinéma mental. « L’imagination est plus importante que la connaissance », a dit le savant Albert Einstein. Parce que cette faculté spécifique de représentation et d’abstraction que nous possédons, homo sapiens que nous sommes, peut donner à penser, à peser, à réfléchir, à faire. Ou ne pas faire !

Certes, aujourd’hui, la littérature, l’informatique, la télévision, la radio et toutes les techniques fictionnelles « donnant à voir et à entendre », telles le cinéma et le théâtre précités, deviendraient réellement mensonges, si l’on prétendait que ces supports et techniques, contribuent toutes, en même temps, au progrès moral humain ! Soyons justes, elles apportent essentiellement et avant tout de l’information sur la marche du monde, de la distraction, du bien-être. C’est important !

L’Homme les a inventés d’abord parce que notre cerveau, prisonnier de ce scaphandre qu’est notre corps, a besoin d’évasion, « d’élargissement » de sa pensée, autant que de la nourriture précitée. L’amplitude supprime la claustrophobie !

Un Être d’émotions

Cette nécessité impérieuse de « sortir de soi », d’être « hors de soi », au sens littéral du terme, indique que sa propre vie « cloisonnée » ne lui suffit pas : il est appétant – éclosion de l’esprit commande – d’autres vies à connaître, d’autres situations à imaginer, d’autres lieux où se transporter, même virtuellement. Et il apparaît que l’image, fut-elle en relief, le son, fut-il en stéréophonie, la couleur, fut-elle en multichromie, ne le comblent pas complètement !

L’Homme, en l’occurrence, l’initié, est un Être d’émotions. Il a besoin de ressentis, au plus profond de sa conscience, dans son Temple intérieur – que d’aucuns appellent l’âme – de sensations, de vibrations, d’identifications vécues. Animal « religieux », en termes de reliance, il éprouve aussi un désir, déiste ou laïque, de spiritualité (de la racine spir, respiration, inspiration). Et il semble bien alors, quoiqu’on en dise, qu’une littérature dédiée soit plus efficace pour satisfaire ses sens et procurer du sens, que du simple « donné à voir ou à entendre ».

Mythes, légendes, allégories, symboles, métaphores… C’est bien avec la proposition de ces « matériaux fictifs » à ses « pratiquants » que la franc-maçonnerie devient ingénieuse et productive ! Si ses rites et rituels qui les contiennent – selon les Obédiences en cause – sont excellemment écrits, compris, mis en scène, interprétés, incorporés, ils remplissent cet office de « dispensateurs ». A la fois d’un enseignement, d’une éthique et d’un plaisir individuels. Lesdits rites et rituels, perçus par les uns tels des recueils de morale, par les autres, comme des conducteurs de vie, par d’autres encore à l’image de « poupées gigognes », comme des suites exemplaires d’aventures humaines interdépendantes antérieures, « revécues » aujourd’hui par le récit. Des fervents tailleurs de pierre élevant vers le ciel les cathédrales européennes jusqu’aux Templiers, à la fois hospitaliers et guerriers, pendant les Croisades successives en terre orientale. Rencontres de la foi, victoires et défaites du Bien et du Mal, confrontation de la justice et de l’injustice, selon les croyances. Désastre politico-éclesial, pour nombre d’historiens. Au final, d’Hiram à Jacques de Molay, héros puis victimes, les temps de guerre et de paix, d’amour et de haine, semblent bien constituer le destin binaire de l’Être humain.

Grandir

Notre cerveau, à l’étroit dans sa boîte crânienne, a besoin de cette imagerie mentale. La dualité de la vie et de la mort, avec ses multiples facettes d’actions de personnages en mouvement, devient un kaléidoscope qui lui permet « d’écarter les murs » de sa psyché. Rappelez-vous, dans notre enfance, garçons et filles, nous étions friands de contes de fées. Avec eux, évasion assurée ! Bien que connus par cœur, nous demandions sans cesse à nos parents de nous les raconter, vivant ainsi avec bonheur une identification interminable. « Dis-moi quel était ton conte de fée préféré, et je te dirai qui tu es » disait à ses patients, le psychologue Bruno Bettelheim. Pertinente affirmation !

Au vrai, notre vie quotidienne, rythmée par la satisfaction de nos besoins fondamentaux – qui peut être vécue comme une survie – ne nous contente pas forcément ! Nous avons besoin, je me répète ici, de « penser » la vie des autres pour nous « élargir ». Non de nous mettre à leur place, ce qui est impossible, mais, ainsi inspirés, de prendre plus d’espace vital en débordant de nos limites. Et partant, de satisfaire notre précieuse curiosité, en imagination. Pour « persévérer dans notre être » dirait le philosophe Baruch Spinoza. Processus que son collègue Frédéric Nietzsche nomme « la volonté de puissance », expression souvent mal interprétée. Il ne s’agit pas, dans l’esprit de ce penseur, de vouloir dominer quiconque mais de croître. De s’épanouir. J’ajoute : de grandir.

Des Hommes de paroles

Ce que nous permet donc la fiction de l’Art Royal, en nous proposant, non une escalade sportive, mais une calme montée progressive de l’échelle initiatique. De degrés en degrés, de nouveaux personnages, de nouvelles situations, apparaissent, de nouvelles transpositions nous sont offertes. Chacun, chacune de nous, n’est-il, n’est-elle, à l’image cette fois d’une échelle descendante, l’acteur, l’actrice de généalogies fictionnelles précédentes ? Notre vie n’est-elle le résultat d’un roman familial ? Par notre nom, appellation ancestrale imposée ; par notre prénom, attribution issue d’un choix parental ; par notre parcours, personnel, professionnel, associatif, tracé lui par nos dispositions et nos goûts. Ceux-là même qui, de croisements en rencontres, nous ont guidés vers la franc-maçonnerie. Et des frères et des sœurs de hasard. Sans « appartenir » (nous n’appartenons à personne !) mais en étant membres de l’Organisation, nous y « faisons famille » chaleureuse.

Vanités – Philippe de Champaigne

A notre façon, nous incrustons passagèrement notre histoire individuelle, dans celle de la franc-maçonnerie, une poétique en soi. Celle-ci n’est-elle pas, riches de ses fictions, tant en termes de personnages que de situations, un conte majestueux qui traverse le temps et les évènements ?!

Puissions-nous, en Hommes de paroles que nous sommes, et dans le cadre de notre mission de « transmetteurs de concorde » : parvenir au sein du monde profane, à réaliser cette utopie : la guérison de l’« hubris » (arrogance) qui y règne encore ! Vanité des vanités ! Non, il n’est pas sûr que « l’Homme soit la mesure de toute chose, » n’en déplaise au philosophe antique Protagoras ! L’actualité en témoigne.

Nous ne faisons jamais vraiment le deuil de notre enfance. Alors si le Petit Poucet ou la Belle au Bois dormant nous ont joué un tour, nous pouvons encore devenir, « fictionnellement », le Chat Botté. Pour franchir les obstacles d’une vie actuelle qui n’en manque pas et continuer une route heureuse avec cette tricentenaire « à l’équerre et au compas » sur laquelle les années n’ont pas de prise ! Une longévité qui rime, allez savoir, avec « éternité » !

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Gilbert Garibal
Gilbert Garibal
Gilbert Garibal, docteur en philosophie, psychosociologue et ancien psychanalyste en milieu hospitalier, est spécialisé dans l'écriture d'ouvrages pratiques sur le développement personnel, les faits de société et la franc-maçonnerie ( parus, entre autres, chez Marabout, Hachette, De Vecchi, Dangles, Dervy, Grancher, Numérilivre, Cosmogone), Il a écrit une trentaine d’ouvrages dont une quinzaine sur la franc-maçonnerie. Ses deux livres maçonniques récents sont : Une traversée de l’Art Royal ( Numérilivre - 2022) et La Franc-maçonnerie, une école de vie à découvrir (Cosmogone-2023).

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