mer 11 février 2026 - 17:02

Le corps du Franc-maçon

« Les Francs-Maçons, pour se reconnaître entre eux, ont un attouchement »

Rituel

« Nul ne sait ce que peut le corps » Baruch Spinoza, Éthique.

« Je vais voir si votre corps sera aussi résistant à l’épreuve que votre âme » Rituel.

La question est simple : mon corps, ce corps, est-il un ami ou un ennemi ? Est-il à perfectionner ou à vaincre ? Plus encore : n’est-ce pas une erreur de perspective de dire : « avoir un corps » quand il serait plus exact de dire : « être son corps » ?

Sur Descartes : séparation corps/esprit

René Descartes

« Il est certain que moi, c’est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu’elle peut être ou exister sans lui » Méditations métaphysiques.

L’enchaînement admis est le suivant :

1 Dieu est créateur de toute « chose » au monde,
2 On doit respecter l’œuvre de Dieu,
3 La connaissance ne saurait s’attaquer à l’âme du monde.

Descartes va lever cet obstacle à la recherche scientifique. Il instaure une séparation entre l’âme, domaine de la pensée, et le corps, domaine de « l’étendue » ; l’esprit et ses opérations intellectuelles d’une part, le corps et son aspect objet étudié par l’esprit d’autre part. Il y a bien d’un côté le mot « je » – res cogitans (la chose pensante) – esprit libre et hors étendue, et de l’autre le monde des corps extérieurs – res extensa – corps en extension, quantifiable, déterminé, soumis aux principes mécanistes. La vision du corps comme une machine et de l’animal comme un objet découle du dualisme cartésien âme/corps. Percevoir, sentir, imaginer, vouloir sont des actes rationnels. La science va pouvoir s’emparer du monde matériel. La distinction de l’âme et du corps est pour permettre l’étude scientifique du corps. La modernité est née.

« Séparation du corps et de l’esprit » issue de l’ouvrage chinois sur la méditation Le secret de la fleur d’or.

Mais il ne faut pas chercher à comprendre de la même manière ces deux propositions également vraies : que l’âme et le corps sont réellement distincts et qu’ils ne forment qu’un seul tout dans l’homme.

Pour l’unité, il en appelle à l’expérience que chaque homme fait tous les jours de l’union intime de son âme et de son corps : « Que l’esprit, qui est incorporel, puisse faire mouvoir le corps, nous n’en pouvons douter » (lettre à Arnauld du 29 juillet 1648). « Les choses qui appartiennent à l’union de l’âme et du corps se connaissent très clairement par les sens. » Il écrit un Traité des passions pour analyser cette zone où agit le composé âme-corps. C’est sur l’unité de l’homme qu’il insiste, unité toujours-déjà-là et qui n’est pas un résultat ou un effet du composé.

La séparation du corps et de l’âme interrogée

« L’affranchissement de l’âme, sa séparation d’avec le corps, n’est-ce pas là l’occupation même du philosophe ? »

Platon, Phédon.

« Mourir aux limitations de votre corps physique et vous éveiller à la vie de l’esprit »

Rituel.

Statut de Platon en marbre blanc
Statut de Platon assis en marbre blanc devant un chapiteau de Temple

Selon Platon, l’âme, lors de sa chute dans un corps, a oublié les Idées. Seule la Beauté a le privilège de lui apparaître encore, à travers les beaux corps. Dans le Banquet, l’éloge du corps est sans réserve : « Il faut commencer dès son jeune âge à rechercher la beauté physique dans un seul corps. Ensuite, il convient de rechercher la beauté des formes, celle qui se trouve dans tous les corps. Puis on considérera la beauté de l’âme et alors la Beauté des actions et des lois. Enfin on passera aux sciences. Le véritable chemin de l’amour, c’est monter sans cesse vers la Beauté naturelle, la Beauté absolue, le Beau tel qu’il est en soi » (le Banquet).

L’érotisme, la démarche de l’Amour par la recherche de la Beauté, élève l’homme du corps à l’âme, du sensible à l’absolu, à l’Idée. « L’amour est dans cette vie le souvenir d’une autre vie et l’espoir d’une vie véritable » (Phèdre).

Aristote fait de l’âme pour le corps ce que le pilote est au navire. Il conclut qu’il n’existe pas de distinction substantielle entre le corps et l’âme. Tous les deux contiennent le principe de vie ; une unité, un corps-matière et une âme-forme, siège dans le cœur. Chaque homme est unique dans une liaison harmonieuse.

La résurrection est clivante ; qu’est-ce qui renaît, seulement l’esprit ou le corps aussi « La chair est l’axe du salut : lorsque l’âme est choisie par Dieu en vue de ce salut, c’est la chair qui fait que l’âme peut être ainsi choisie par Dieu… Cette chair que Dieu a, de ses mains, fabriquée à l’image de Dieu… ne ressuscitera-t-elle pas, elle qui, à tant de titres, appartient à Dieu ? II est exclu, absolument exclu, que … Dieu l’abandonne à la mort éternelle ! » (Tertullien, 160-240, La Résurrection de la chair).

Le rejet du corps

« Assujettie, comme tous les autres à ce corps fragile, comment pouvez-vous dire que vous êtes libre ? J’ai secoué le joug des passions ; la raison est venue m’éclairer… »

Rituel de La vraie maçonnerie d’adoption, 1787.

Sous l’influence d’une certaine vision chrétienne, le rejet du corps comme de la nudité s’installe en Occident. « Toute chair est impure à mes yeux » (Faustus de Milève, 350-400, évêque des manichéens d’Occident). Illustration : « La beauté du corps est tout entière dans la peau. En effet, si les hommes voyaient ce qui est sous la peau, doués comme les lynx de Béotie d’intérieure pénétration visuelle, la vue seule des femmes leur serait nauséabonde : cette grâce féminine n’est que saburre, sang, humeur, fiel. Considérez ce qui se cache dans les narines, dans la gorge, dans le ventre : saletés partout … Et nous qui répugnons à toucher même du bout du doigt de la vomissure ou du fumier, comment donc pouvons-nous désirer de serrer dans nos bras le sac d’excréments lui-même ? » (Odon de Cluny IX-Xe siècles, cité par Johan Huizinga, Le déclin du Moyen-Âge).

L’arche de Noé

Être confronté au corps dénudé peut être cataclysmique. « Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père, et il le rapporta dehors à ses deux frères. Alors Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent sur leurs épaules, marchèrent à reculons, et couvrirent la nudité de leur père ; comme leur visage était détourné, ils ne virent point la nudité de leur père. Lorsque Noé se réveilla de son vin, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet. Et il dit : Maudit soit Canaan ! qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! (Genèse).

Le manuscrit anglais Graham de 1726 fait référence à Noé et à ses trois fils. L’initiation maçonnique garde une égale distance entre le nu inconcevable et la vêture qui dissimule ; elle applique sa méthode de pensée qui garde le même intervalle entre les deux extrémités du segment pour s’élever au-dessus par un triangle en sagesse.

« La question du costume est énorme chez ceux qui veulent paraître avoir ce qu’ils n’ont pas, car c’est souvent le moyen de le posséder plus tard »

Balzac, Les Illusions perdues, 1843.

« Comment voyageais-tu ? Ni nu ni vêtu. » Rituel.

Honoré de Balzac (1799-1850)

Philosophie comme franc-maçonnerie paraissent vouloir éloigner toute question vestimentaire de leurs recherches. Sujet trop superficiel ? Sujet trop difficile ? Dans son Traité de la vie élégante, Balzac forme le néologisme « vestignomonie », pour dire combien l’étude des vêtements d’un individu, d’un peuple, d’une civilisation, peut en dire long sur la nature de chacun d’eux. « Vous verrez toujours un progrès social, un système rétrograde ou quelque lutte acharnée se formuler à l’aide d’une partie quelconque du vêtement. » Le vêtement est une possibilité de connaissance de soi. Il est à la fois notre vitrine et notre gardien. Il nous révèle comme il constitue un rempart. On s’habille pour être présentable car il est plus aisé de présenter un vêtement qu’un corps nu, le nôtre surtout. »

Finalement

« Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, mais parce qu’il est le plus intelligent des êtres qu’il a des mains. » (Aristote, Les parties des animaux).

« Votre corps dans cette attitude est le symbole de la rectitude de votre esprit »

Rituel

Quel émerveillement que la contemplation du corps humain, étonnante composition hiérarchique formée d’organes (cœur, reins), de tissus (peau, os), de 100 000 milliards de cellules. Chaque cellule est à son tour formée de macromolécules (les protéines surtout ; 100 000 constituent le corps humain), composées de molécules (les acides aminés), composées d’atomes (azote, carbone, hydrogène, oxygène). Dans le noyau de chaque cellule se trouvent 23 paires de chromosomes composés chacun d’une molécule d’ADN.

La pensée antique distinguait trois niveaux dans le corps :

– la tête, siège de l’esprit, de la raison, séparée par le cou du
– cœur, siège du courage et de l’âme, séparé par le diaphragme ou la taille du
– ventre, siège du désir. Cette distribution des parties du corps est identique aux postures que met en œuvre le franc-maçon pour se faire reconnaître comme tel.

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René Rampnoux
René Rampnoux
René Rampnoux, né à Périgueux, agrégé d'économie et de gestion, licencié en droit. Coordinateur des ouvrages Ellipses de préparation au Concours commun IEP, essayiste, il est ancien Grand Maître adjoint du Grand Orient de France.

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