mer 11 février 2026 - 13:02

Averroès : Le philosophe insuffisamment connu des Francs-maçons

Averroès, de son nom arabe Ibn Rushd, né à Cordoue en 1126 et mort à Marrakech en 1198, demeure l’un des penseurs les plus fascinants et les plus mal compris du Moyen Âge. Juriste, médecin, savant et philosophe andalou, il incarne l’âge d’or de la civilisation islamique en al-Andalus. Pourtant, en dehors des cercles spécialisés, sa pensée reste souvent réduite à des caricatures : le « commentateur » servile d’Aristote, le défenseur supposé d’une « double vérité » ou l’incarnation d’un rationalisme radical opposé à la foi. Rien n’est plus éloigné de la réalité.

Averroès ne se contente pas de transmettre la philosophie grecque ; il la défend avec rigueur, la précise et en tire des conséquences audacieuses qui ont marqué l’histoire de la pensée occidentale, souvent à son corps défendant.

Averroès et l’héritage aristotélicien

Au 12e siècle, dans l’Espagne musulmane, Averroès s’inscrit dans la grande tradition de la falsafa, cette philosophie arabe nourrie des textes grecs traduits en arabe. Il admire profondément Aristote, qu’il considère comme le sommet de la raison humaine. Ses commentaires, surtout le Grand Commentaire sur le Traité de l’âme, ne visent pas seulement à expliquer le Stagirite : ils cherchent à en restaurer la cohérence face aux interprétations antérieures, qu’elles soient celles d’Alexandre d’Aphrodise ou d’Avicenne.

Aristote pose un problème délicat. L’âme est la forme du corps, solidaire de lui selon la théorie hylémorphique. À la mort du corps, l’âme individuelle devrait disparaître. Pourtant, l’homme possède l’intellect, faculté des concepts et de l’universel, qui semble échapper à cette matérialité. Cet intellect peut-il avoir un organe corporel ? Non, car il saisit l’universel, non le singulier. Il apparaît donc « séparé ». Mais séparé de quoi ? Et comment s’unit-il à l’individu ? Ces questions taraudent les commentateurs depuis l’Antiquité.

L’intellect selon Averroès : unique, séparé et éternel

Averroès propose une solution radicale et subtile. L’intellect dont parle Aristote dans le Traité de l’âme est, selon lui, substantiellement séparé du corps. Il n’est pas une puissance individuelle logée dans chaque âme humaine, mais une réalité unique, commune à toute l’espèce humaine, éternelle et incorruptible. Il n’est ni engendré ni périssable ; il préexiste aux individus et leur survivra.

Cette unicité ne signifie pas pour autant que la pensée soit impersonnelle ou déconnectée du vécu singulier. Au contraire. Averroès insiste : l’intellect unique ne fonctionne qu’en s’appuyant sur les images (phantasmata) produites par chaque individu à partir de son expérience sensible, de son corps, de son histoire et de ses désirs. La pensée est toujours un composé : d’un côté, l’universel saisi par l’intellect commun ; de l’autre, le chemin singulier, incarné, qui y conduit. Même les vérités les plus abstraites, comme les opérations arithmétiques, passent par des images ou des schèmes issus de notre sensibilité.

Ainsi, le « je pense » cartésien trouve des racines bien antérieures dans cette tradition. Comme l’a montré Jean-Baptiste Brenet, Averroès permet de comprendre que le cogito n’est pas une invention purement occidentale : chacun peut dire « je pense » parce qu’il accède à l’intelligible par son propre chemin, même si l’intelligible lui-même est partagé.

Le scandale latin : Thomas d’Aquin contre les averroïstes

Saint Thomas d’Aquin

Cette doctrine de l’intellect unique a provoqué un véritable séisme dans le monde chrétien du 13e siècle. Traduits en latin, les commentaires d’Averroès deviennent la référence majeure pour Aristote, surnommé « le Commentateur ». Mais ses thèses heurtent de plein fouet la conception chrétienne de la personne : immortalité individuelle de l’âme, responsabilité personnelle, relation singulière à Dieu.

Thomas d’Aquin, dans son traité De unitate intellectus contra Averroistas (1270), mène une attaque frontale. Il accuse Averroès d’avoir mal compris Aristote et surtout de rendre impossible que « cet homme-ci pense ». Si l’intellect est unique et séparé, la pensée n’est plus vraiment mienne ; je ne suis plus sujet pensant, mais simple réceptacle ou objet pensé. Pire, l’unicité supprime l’individualité intellectuelle, donc la dignité de la personne créée à l’image de Dieu. L’éternité de l’intellect semble aussi interdire toute nouveauté, toute invention véritable.

Thomas comprend parfaitement la subtilité averroïste – le rôle des images singulières – mais la rejette. Pour lui, chaque âme humaine possède son propre intellect possible, individuel dès l’origine. Deux aristotélismes s’affrontent : celui d’Averroès, qui préserve l’universalité et l’objectivité de la pensée au prix de son ancrage substantiel dans l’individu, et celui de Thomas, qui sauvegarde l’individualité au prix d’une certaine tension avec la lettre d’Aristote.

La « double vérité » : un malentendu persistant

Averroès, détail de L’École d’Athènes de Raphaël. Musées du Vatican

Un second scandale accompagne le premier : l’accusation de défendre une « double vérité ». Selon cette thèse, forgée par ses adversaires latins, Averroès aurait soutenu que certaines propositions peuvent être vraies en philosophie et fausses en théologie (et vice versa), sans contradiction, car relevant de domaines séparés. Rien n’est plus faux. Dans le Discours décisif (Fasl al-maqal, vers 1179), Averroès affirme au contraire qu’il n’existe qu’une seule vérité. Mais cette vérité unique est accessible par des voies différentes selon les capacités intellectuelles des hommes.

Il distingue trois modes d’assentiment, tous rationnels en leur genre :

  • La démonstration, voie des philosophes et de l’élite.
  • La dialectique, voie des théologiens et des esprits formés.
  • La rhétorique, voie de la masse, à laquelle la révélation coranique s’adresse de manière persuasive et imagée.

La religion n’est pas irrationnelle ; elle est une pédagogie divine adaptée au plus grand nombre. Elle transmet les mêmes vérités que la philosophie, mais sous une forme accessible, souvent métaphorique. Quand le texte révélé semble contredire la démonstration, il faut l’interpréter (ta’wil) pour rétablir l’harmonie. La vérité philosophique et la vérité révélée ne peuvent s’opposer, car « la vérité ne contredit pas la vérité ».

Cette hiérarchie des accès n’implique aucune dissimulation ni relativisme. Elle reflète simplement la diversité naturelle des esprits. Averroès critique d’ailleurs vivement les théologiens (mutakallimun) du kalam, notamment Al-Ghazâlî, qu’il accuse de raisonner mal et de divulguer imprudemment des débats complexes au peuple, risquant ainsi de semer le trouble.

Raison et révélation : une harmonie exigée

Platon et Aristote philosophant

Pour Averroès, la philosophie n’est pas seulement permise ; elle est obligatoire pour ceux qui en ont la capacité. Le Coran lui-même invite à la réflexion et à la démonstration. L’étude d’Aristote permet de mieux comprendre les intentions profondes de la révélation. Inversement, la loi religieuse structure la société et protège l’exercice de la philosophie, réservée à une élite.

Cette harmonie n’est pas naïve. Averroès affronte les points les plus délicats : la création du monde, la connaissance divine des singuliers, la nature de l’au-delà. Il propose des interprétations qui préservent la lettre du Coran tout en la conciliant avec la physique et la métaphysique aristotéliciennes. Les descriptions paradisiaques, par exemple, sont des images persuasives destinées à inciter la masse à la vertu ; pour le philosophe, le bonheur ultime réside dans la jonction avec l’intellect et la contemplation des intelligibles.

La réception contrastée d’Averroès

Dans le monde latin, Averroès devient à la fois une autorité incontournable et une figure sulfureuse. Les « averroïstes » des universités de Paris et de Padoue sont accusés de saper la foi. En 1277, l’évêque de Paris Étienne Tempier condamne de nombreuses thèses, dont certaines d’inspiration averroïste. La légende de la « double vérité » et de l’incrédulité masquée collera longtemps à son nom.

Les deux maîtres grecs d’Averroès : Platon et surtout Aristote. Panneau en marbre provenant de la façade nord, registre inférieur, du campanile de Florence. Attribué à Luca della Robbia, vers 1437-1439.

Dans le monde arabe, la réception est différente. Le Grand Commentaire sur le Traité de l’âme, texte central de la doctrine de l’intellect unique, n’a guère circulé en arabe. La pensée philosophique orientale reste davantage marquée par Avicenne. Averroès est respecté comme juriste et commentateur, mais ses thèses les plus audacieuses sur l’intellect passent relativement inaperçues. À la fin de sa vie, il subit un exil temporaire (vers 1195-1197) pour des raisons politiques et des intrigues de cour, dans un contexte de durcissement almohade contre la philosophie. Ses livres sont un temps proscrits, mais l’épisode reste limité.

Redécouvert au 19e siècle lors de la Nahda (renaissance arabe), Averroès inspire les réformateurs rationalistes. Aujourd’hui encore, il symbolise la possibilité d’une pensée islamique ouverte à la raison universelle.

Averroès et la franc-maçonnerie : une filiation symbolique

Il n’existe aucun lien historique direct entre Averroès et la franc-maçonnerie, institution qui naît sous sa forme spéculative au début du 18e siècle en Angleterre, soit plus de cinq siècles après la mort du philosophe andalou. Toute affirmation d’une affiliation ou d’une transmission initiatique concrète relèverait de la légende ou de la reconstruction a posteriori. Cependant, à partir du 19e siècle et surtout au 20e siècle, une réception symbolique et philosophique s’est développée dans certains milieux maçonniques, particulièrement en France, où Averroès est parfois invoqué comme précurseur d’idéaux chers à l’Ordre : la primauté de la raison, la tolérance, l’harmonie possible entre savoir philosophique et spiritualité, et la distinction entre niveaux d’enseignement adaptés aux différents degrés de compréhension.

Portrait of Aristoteles. Copy of the Imperial era (1st or 2nd century) of a lost bronze sculpture made by Lysippos

Cette filiation symbolique repose d’abord sur la transmission médiévale des idées. Les commentaires averroïstes d’Aristote, introduits en Europe latine, ont nourri la scolastique, puis la Renaissance et les Lumières. Des penseurs comme Ernest Renan, admirateur d’Averroès, ont popularisé l’image d’un rationalisme arabe libérateur face au dogmatisme. Cette vision a influencé des francs-maçons attachés à l’idée d’une raison universelle transcendant les dogmes particuliers.

Concrètement, plusieurs loges ont choisi de porter son nom pour marquer cette affinité intellectuelle. À Lille, une loge « Averroès » a été fondée, soulignant explicitement la défense du libre-arbitre et la recherche d’une vérité accessible par différents chemins – démonstratif pour les uns, rhétorique ou symbolique pour les autres. À Paris, des frères musulmans et non musulmans ont également honoré des figures islamiques rationalistes, comme l’émir Abdelkader, dans un esprit proche. Ces choix ne relèvent pas d’une filiation historique mais d’une reconnaissance d’un « substrat spiritualiste et philosophique commun », selon les termes employés par certains auteurs maçonniques.

Dans la littérature ésotérique et maçonnique plus large, Averroès est parfois cité pour sa doctrine de l’intellect et sa conception du bonheur suprême comme union contemplative avec l’intelligible. Des textes du 18e et 19e siècles, dans la veine du Comte de Gabalis ou d’auteurs occultistes, évoquent la jonction de l’âme à un intellect unique et continu comme une forme de réalisation spirituelle supérieure, résonnant avec certaines lectures symboliques des hauts grades. De même, sa distinction entre voies d’accès à la vérité (démonstration, dialectique, rhétorique) a pu être rapprochée de la progression initiatique maçonnique, où le symbole et l’allégorie parlent à différents degrés d’initiation.

Enfin, dans le contexte des relations entre franc-maçonnerie et islam, étudiées notamment par des historiens comme Thierry Zarcone, Averroès apparaît comme une figure de pont : rationaliste musulman dont la pensée a favorisé, indirectement, l’émergence d’un esprit critique qui nourrit l’humanisme maçonnique. Cela reste cependant une construction moderne, souvent portée par des obédiences libérales ou adogmatiques attachées à la laïcité et au dialogue interreligieux.En somme, le lien est symbolique, philosophique et rétrospectif. Il témoigne de la capacité d’Averroès à incarner, bien au-delà de son époque, l’idéal d’une raison éclairée conciliée avec une quête spirituelle non dogmatique.

Un héritage vivant

Averroès nous a laissé un commentaire de la Poétique d’Aristote (ici une édition de 1780).

Averroès nous rappelle que raison et révélation ne sont pas condamnées à s’opposer. Sa pensée exigeante invite à distinguer les niveaux de discours sans les séparer artificiellement. Elle pose aussi la question de l’universalité de l’intellect : la pensée est-elle fondamentalement partagée ou radicalement individuelle ? Dans un monde où les débats sur la raison publique, la laïcité et le pluralisme demeurent vifs, Averroès offre une ressource précieuse, loin des simplifications.

Insuffisamment connu du grand public, il mérite pourtant d’être lu et relu. Non comme un adversaire de la foi, mais comme un penseur qui a cherché, avec une honnêteté intellectuelle rare, à concilier les exigences de la raison démonstrative et la nécessité sociale et spirituelle de la révélation. Son œuvre, exigeante et nuancée, reste un modèle de dialogue entre traditions.

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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