La griffe n’est pas ici une image de surface. Elle nomme l’empreinte d’une lumière qui ne console pas, qui marque, qui oblige. Valérie Thévenot déploie un poème de marche et de danse, et le héros danseur y avance comme un être mis au travail. Son regard n’observe pas, il décide, « le vortex de sa pupille décidait du possible ».

Les grandes eaux, le vent, la pierre, la brume, le lac, la neige, deviennent autant de matières d’atelier, et le corps, soumis à l’épreuve, apprend à répondre plutôt qu’à se raconter.
La discipline intérieure gouverne tout. La voie commence par l’attente, « sans espérer, sans vouloir, sans craindre », attente sans marchandage, patience sans demande, où la Connaissance cesse d’être un trophée pour devenir une maturation.
Dans cette ascèse, nous reconnaissons une éthique initiatique, celle qui refuse la pose et préfère la preuve
Le héros doute, hésite, résiste, accoudé au puits, au bord de la vague, au revers de la peur, et pourtant il continue, non par bravade, mais par fidélité à une source intérieure qui le tient. Quand le texte rappelle que l’acharnement ne suffit pas et que seule « la Porte qui s’ouvre du Dedans » consent, il trace une loi secrète du chemin, la volonté ne force pas le centre, elle s’y rend juste, jusqu’à coïncider.
Le soleil, dès lors, règne comme un maître d’atelier
Il chauffe, il mord, il transforme. La langue fait sentir une alchimie de la chair, calcination des illusions, rubéfaction des colères, puis une eau blanche, lustrale, qui traverse l’être « en une myriade de cristaux scintillants ». Le héros rejette l’ancienne peau, non par caprice, mais parce qu’elle n’adhère plus à l’appel. La danse devient une méthode de survie et de prière, et le temps lui-même se laisse saisir quand il « empoignait le temps par les cheveux », comme si la durée cessait d’être un gouffre pour devenir une matière à sculpter. Nous lisons alors une poésie de transmutation, où chaque pas retire une épaisseur d’ombre et rend à la lumière sa fonction vraie, non l’éclat, la rectification.
La profondeur maçonnique affleure avec justesse parce qu’elle est vécue
Les « arêtes de la pierre cubique » résonnent dans les membres, le miroir cassé taillade l’image de l’ego, et l’être découvre un autre visage, plus nu, plus vrai. Plus loin, il « retraçait à l’équerre les traits estompés », geste de rectitude retrouvée, ligne juste reprise dans un monde brouillé. Même la mesure du temps devient outil, sablier, cadran solaire, tours de ronde, épuisement rituel, comme si la durée polissait la pierre jusqu’à la netteté. Et quand surgissent la « porte d’obsidienne », Sirius, ou ce « centre du centre » que le poème nomme sans l’exhiber, nous comprenons que l’orientation n’est pas affaire de direction extérieure, mais d’alignement intime, une étoile tenue dans la poitrine.

Autour de cette quête, Valérie Thévenot convoque des mémoires plus vastes, serpent, aigle, roue, et cette « Grande Roue Médecine Universelle » qui élargit l’horizon sans faire basculer le poème dans le syncrétisme.
Tout demeure tenu par une exigence de dépouillement, et par une douceur invincible qui n’est pas faiblesse, mais force de réconciliation. Au bout de l’épreuve, « un possible flottait dans l’air », non comme une promesse facile, mais comme une respiration rendue au monde.
Valérie Thévenot, enseignante auprès des très jeunes et plasticienne, porte dans son écriture ce sens du symbole qui forme sans enfermer, et cette attention au regard qui apprend à voir avant de nommer. Sa bibliographie prolonge ce travail de transformation, notamment avec Tendre mélancolie (éd. Les 3 Colonnes, 2023) et Entre l’éclair et l’arc-en-ciel (éd unicité, coll. le metteur en signe, 2025), où la brûlure et l’éclaircie cherchent déjà leur tenue intérieure.

La griffe du Soleil
Valérie Thévenot – Éditions L.O.L., coll. poésie, 2026, 112 pages, 14 €
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