De notre confrère germanique siebenbuerger.de – Par Josef Balazs
Durant l’automne 2025, la ville de Kronstadt (Brașov) en Roumanie a accueilli une exposition remarquable intitulée « Istorie și simbol » – Histoire et symbole. Organisée dans l’enceinte historique de l’hôtel de ville, cette manifestation, fruit d’une coopération entre le musée Brukenthal de Hermannstadt (Sibiu) et le musée d’histoire du district de Kronstadt, s’inscrit dans un mouvement plus large de redécouverte de la Franc-maçonnerie en Europe du Sud-Est.
Longtemps considéré comme une zone périphérique de l’histoire maçonnique, le territoire de l’ancienne Transylvanie (Siebenbürgen) révèle, à travers cette exposition, son rôle discret mais réel au sein des réseaux européens des Lumières.
Kronstadt, berceau de la Franc-maçonnerie transylvaine
Kronstadt occupe une place fondatrice dans l’histoire de la Franc-maçonnerie en Transylvanie. C’est en effet ici que, en 1749, Martin Gottlieb Seuler von Seulen (1730-1772) créa la première loge de la région : la loge « Zu den drei Säulen » (Aux trois colonnes), placée sous l’obédience de la grande loge berlinoise « Zu den drei Weltkugeln ». Seuler, premier Franc-maçon documenté de Siebenbürgen, incarne l’arrivée précoce des idéaux maçonniques dans cette province multiculturelle de l’Empire des Habsbourg. L’exposition a présenté son blason ainsi que les documents originaux de la fondation, permettant aux visiteurs de mesurer l’ancrage historique de ces premières initiatives.
La loge « St. Andreas zu den drei Seeblättern » à Hermannstadt

Une deuxième ligne narrative conduit à Hermannstadt, où fut fondée en 1767 la loge « St. Andreas zu den drei Seeblättern » (Saint André aux trois feuilles de nénuphar). Neuf étudiants transylvains-saxons, formés dans les universités allemandes de Dresde, Erlangen, Iéna et Tübingen, en furent à l’origine. Ces jeunes hommes rapportèrent non seulement les rituels, mais aussi les pratiques scientifiques et philosophiques de l’Aufklärung. L’exposition a mis en lumière ces transferts culturels, montrant comment la Franc-maçonnerie transylvaine s’insérait dans un vaste espace de circulation des idées qui reliait Vienne, Berlin, les universités protestantes allemandes et les provinces danubiennes.
Figures emblématiques : Samuel von Brukenthal et Franz Joseph Sulzer

Deux personnalités dominent le récit de cette exposition. La première est le baron Samuel von Brukenthal (1721-1803), gouverneur de Transylvanie de 1777 à 1787. Étudiant à Halle, il y fonda et dirigea la loge « Aux trois clefs d’or ». Homme des Lumières, collectionneur et mécène, Brukenthal incarne le lien entre pouvoir politique, culture et Franc-maçonnerie. Une médaille maçonnique frappée en 1744 à Halle, alors qu’il était maître de la loge, figurait parmi les pièces maîtresses de l’exposition.
La seconde figure est Franz Joseph Sulzer (1727-1791), auteur de l’ouvrage en trois volumes Geschichte des transalpinischen Daciens (1781-1782). Sulzer joua un rôle clé dans la réorganisation de la loge de Kronstadt en 1777 et dans le rapprochement avec celle de Hermannstadt. Son travail historiographique, présenté dans l’exposition, dépasse le cadre local pour s’inscrire dans la grande entreprise européenne de connaissance et de classification des peuples et des territoires.
Des objets qui parlent : entre symbole et réalité sociale

Loin des clichés ésotériques ou sensationnalistes, les commissaires ont choisi de présenter les collections maçonniques du musée Brukenthal – bijoux de loge, tabliers, insignes de grade, sceaux et objets rituels – comme des témoignages matériels de pratiques sociales. Cette approche sobre et scientifique évite le piège du mystère pour insister sur la dimension historique : la Franc-maçonnerie comme réseau intellectuel, lieu de sociabilité éclairée et vecteur de modernisation dans une région multiconfessionnelle.
L’exposition intègre également des pièces provenant de la Grande Loge de Roumanie, permettant de suivre l’évolution de la Franc-maçonnerie transylvaine jusqu’à l’époque post-communiste, après les décennies de répression sous le régime de Ceaușescu.
Entre centre et périphérie : une Franc-maçonnerie transrégionale
Le grand mérite de « Istorie și symbol » est d’avoir refusé l’enfermement régional. La Franc-maçonnerie de Siebenbürgen n’apparaît plus comme un phénomène isolé, mais comme une périphérie active d’un centre européen des Lumières. Les loges de Kronstadt et Hermannstadt entretenaient des liens étroits avec Berlin, Vienne, les universités allemandes et les cercles éclairés de l’Empire. Elles participaient à cette « infrastructure intellectuelle » qui permit la circulation des idées de raison, de tolérance et de progrès.
Cette perspective « centre-périphérie » renouvelle le regard sur l’histoire maçonnique de l’Europe du Sud-Est, longtemps négligée au profit des grands foyers occidentaux (Londres, Paris, La Haye). L’exposition démontre que la périphérie n’est pas synonyme de retard, mais souvent de creuset original où se mêlent influences germaniques, hongroises, roumaines et saxonnes.
Une exposition discrète mais nécessaire
Dirigée par la docteure Raluca Frîncu, avec le soutien de Ramona Muntean et Camelia Dordea du côté du musée Brukenthal, et par une équipe kronstadtoise composée de Voica Istrate, Rozalinda Posea, Cătălina Dumitrescu et Monica Popoacă, cette manifestation s’est distinguée par sa rigueur scientifique et sa retenue. Elle n’a pas cherché le spectaculaire, mais la compréhension précise d’un phénomène historique complexe.
Dans un contexte où la Franc-maçonnerie roumaine cherche à reconstruire sa mémoire après les années de clandestinité, cette exposition constitue un jalon important. Elle rappelle que l’histoire de la Franc-maçonnerie en Transylvanie n’est pas seulement locale : elle fait pleinement partie de l’histoire européenne des idées.
Sachons regarder ces balises discrètes laissées par nos Frères d’autrefois. Elles nous enseignent que la Lumière n’a pas toujours brillé depuis les grands centres, mais parfois depuis les marges, là où les échanges culturels étaient les plus féconds. L’exposition « Istorie și symbol » à Kronstadt en est une belle illustration.

