La préface de Yonnel Ghernaouti, que nous connaissons comme l’un des chroniqueurs littéraires les plus attentifs de la franc-maçonnerie française, donne d’emblée le ton juste, celui d’une parole qui ne commente pas de l’extérieur mais qui cherche la note intérieure d’un ouvrage. Yonnel Ghernaouti écrit, avec une sobriété qui n’exclut jamais la ferveur, que « En ces temps de dispersion et de bruit, il est bon qu’un tel livre nous reconduise au centre ».

Ce centre n’a rien d’un confort et rien d’un repli. Il désigne un point de tenue, un lieu de vérité où l’esprit cesse de se dissoudre dans l’accessoire, où l’âme cesse de se divertir de sa propre exigence, où la Loge retrouve la gravité de sa vocation. Dans ce cadre, Yonnel Ghernaouti n’introduit pas seulement un livre, il introduit une manière de lire. Il nous rappelle que l’acte de lecture peut devenir un exercice spirituel lorsque le texte rend à l’initiation sa lenteur et sa précision, lorsque les signes cessent d’être des ornements pour redevenir des obligations.
Cette préface tient aussi une affirmation décisive, parce qu’elle récuse la tentation décorative avec une clarté sans appel. « Le Tapis de Loge n’est pas un décor. C’est une présence qui précède nos pas et recueille nos intentions ».
Tout est là. Le Tapis ne vient pas illustrer le Rite, il le rend praticable
Il n’est pas ajouté au travail, il l’ordonne. Il ne s’offre pas au regard comme une image à consommer, il résiste, il impose une distance, il oblige à une tenue intérieure. Lorsque Yonnel Ghernaouti affirme que le Tapis « oriente la pensée » et « vérifie l’intention », nous entendons une idée rarement assumée avec cette netteté dans la littérature maçonnique. Le symbole n’est pas d’abord un discours, il est un instrument de vérification. Il mesure ce que nous sommes au moment où nous prétendons chercher. Il révèle les écarts, il montre les facilités, il démasque les complaisances, et il le fait sans humiliation, par la seule rigueur de sa forme.
Dans cette lumière préfacielle, l’ouvrage de Olivier Chebrou de Lespinats, Tapis de Loge REAA du 4ème au 33ème degré, apparaît pour ce qu’il veut être, non une compilation mais un chemin de regard.
Nous retrouvons chez Olivier Chebrou de Lespinats une ambition qui ne se paie pas de mots, parce qu’elle s’enracine dans la pratique et dans la durée, et parce qu’elle refuse de confondre interprétation et projection. L’auteur l’énonce lui-même avec une phrase qui dit une éthique. « Je n’ai pas cherché à imposer un sens. Mais à écouter ce que chaque Tapis me disait ». Cette écoute change la nature du livre. Elle transforme l’étude en méditation tenue, et la méditation en école de responsabilité.

Écouter un Tapis, ce n’est pas se laisser aller au rêve, c’est accepter d’être repris par la figure, par sa géométrie, par ses couleurs, par ses placements, par les rapports qu’elle instaure entre le centre et la périphérie, entre l’axe et l’horizon, entre le proche et le lointain. Nous sommes alors convoqués à une grammaire du regard, au sens où regarder devient apprendre à lire un ordre, et où lire devient apprendre à se laisser ordonner.
Ce que Olivier Chebrou de Lespinats nomme Tapis, nous pouvons aussi le comprendre comme un plan opératif de l’âme
Ce n’est pas un plan abstrait. C’est un plan posé au sol, donc exposé à nos pas, à nos hésitations, à nos angles morts. Il oblige le corps à se régler avant même que l’intellect ne s’empare des symboles. C’est peut-être là l’une des grandes justesses du livre. Olivier Chebrou de Lespinats rappelle constamment, par sa manière de décrire et de relier, que l’initiation ne se réduit pas à des idées. Elle passe par des distances, des orientations, des manières de se tenir autour du centre. Une Loge qui se contente d’expliquer ses symboles sans consentir à leur discipline devient bavarde. Un Tapis qui n’est plus regardé comme un instrument de rectification devient une illustration, donc une perte.
Le livre déploie ainsi une tension que nous reconnaissons comme profondément initiatique

D’un côté, la précision rituelle, la fidélité aux éléments, la nécessité de ne pas trahir la langue des signes. De l’autre, l’ouverture intérieure, la lente transformation, la part de mystère que nul commentaire ne doit capturer. Olivier Chebrou de Lespinats cherche ce point d’équilibre où le symbole reste stable sans devenir rigide, où la méditation reste libre sans devenir arbitraire. Nous sentons une même exigence lorsqu’il affirme vouloir transmettre ce qui l’a transformé, non pas pour fabriquer des certitudes mais pour rendre possible une expérience. Cette posture protège l’ouvrage de deux dérives opposées. La première serait l’érudition sans vie, le commentaire qui empile des références et finit par recouvrir le Tapis au lieu de le révéler. La seconde serait la fantaisie interprétative, l’imaginaire qui se regarde lui-même et s’oublie devant la Tradition. Olivier Chebrou de Lespinats refuse ces deux facilités et propose une troisième voie, une voie de service du signe.
Cette voie se perçoit avec force dès le 4e degré, parce que Olivier Chebrou de Lespinats ne présente pas cette étape comme une simple marche, mais comme une inflexion du destin intérieur.
« Ce n’est pas une simple progression numérique, c’est une inflexion du chemin, un appel à descendre plus profondément en soi »
Descendre plus profondément, cela ne signifie pas s’enfermer, cela signifie quitter le bruit intérieur, quitter la vanité d’être vu, quitter l’illusion que la connaissance serait une conquête.

Le 4e degré, dans cette lecture, installe une vigilance. Il donne au silence une densité. Il apprend que la fidélité n’est pas une fidélité de façade, mais une fidélité de veille. Nous retrouvons ici une tonalité hermétique, parce que le noir du Tapis devient un creuset, une matrice, un lieu de dépouillement où l’âme cesse de se raconter sa propre histoire pour consentir à une écoute plus nue. Le livre insiste sur cette idée, le silence n’est pas absence, il est une manière de rendre possible la parole vraie. Il ne s’agit pas de se taire pour se taire, il s’agit de laisser se former en nous une parole plus droite, donc plus rare.
À partir de là, le parcours du Rite s’organise comme une architecture où chaque Tapis est une pierre posée dans un édifice intérieur

Olivier Chebrou de Lespinats nous fait sentir que les degrés de perfection prolongent le travail du Maître non comme une répétition, mais comme une purification. Les outils se spiritualisent, la mesure devient morale, la rectitude devient exigence de conscience. Nous percevons, au fil de sa lecture, que la symbolique des hauts grades n’ajoute pas seulement des emblèmes, elle ajoute des devoirs. Elle demande que la force soit tenue par la sagesse, que la sagesse soit tenue par l’humilité, que l’humilité soit tenue par le service. Le Tapis devient alors une scène sans théâtre, où le drame se joue en nous, dans la manière dont nous assumons la responsabilité de ce que nous voyons.
Lorsque l’ouvrage parvient au 18e degré, il entre dans une zone de haute intensité spirituelle, et Olivier Chebrou de Lespinats choisit une formulation qui dit l’essence de ce palier
« Ce degré réconcilie la connaissance et la foi, l’action et la contemplation, le silence du tombeau et le chant de la Résurrection ». La phrase porte une théologie intérieure. Elle ne demande pas l’adhésion dogmatique. Elle décrit une alchimie, celle qui transforme la séparation en union, celle qui refuse que la pensée et la ferveur s’excluent, celle qui refuse que l’action devienne agitation et que la contemplation devienne fuite. Olivier Chebrou de Lespinats affirme d’ailleurs que le 18e degré « n’enseigne pas une foi religieuse imposée » mais propose une lecture symbolique et intérieure. Nous pouvons entendre ici une fidélité très maçonnique, celle qui reconnaît la puissance des formes religieuses sans accepter leur confiscation. Le Christ y apparaît comme figure du Juste, non pour enfermer l’initiation dans une confession, mais pour offrir un archétype de transfiguration, un modèle de passage où la souffrance ne se change pas en ressentiment, où la nuit ne se change pas en nihilisme, où l’espérance ne se change pas en naïveté. Le Tapis du 18e degré, tel que Olivier Chebrou de Lespinats le lit, devient un lieu où la blessure est travaillée comme une porte, et où la lumière n’est pas un éclat extérieur mais une conversion du dedans.

Cette logique de conversion intérieure se radicalise encore lorsque le livre aborde le 30e degré
Le texte insiste sur l’exigence, sur la dimension énigmatique, sur la nécessité d’un combat qui ne se réduit jamais à une posture. Nous retenons cette phrase, presque austère. « Ici, l’action dans le monde s’efface devant l’agir intérieur, et la chevalerie prend une forme invisible, anonyme, sacrificielle ». La chevalerie, dans cette lecture, n’est pas une nostalgie. Elle est une discipline. Elle demande de vaincre ce qui en nous veut dominer. Elle demande de dissocier la force de la violence, le zèle de l’orgueil, la justice de la vengeance. Elle demande de consentir à une sainteté comprise non comme une supériorité, mais comme une purification. Le Tapis devient alors un miroir impitoyable, non parce qu’il condamne, mais parce qu’il refuse les arrangements. Il oblige à reconnaître que la justice la plus difficile commence par la justice envers soi-même, et que la vérité la plus exigeante consiste à ne pas maquiller nos passions sous des habits de vertu.

Au sommet du parcours, le 33e degré apparaît comme l’épreuve du dépouillement ultime
Olivier Chebrou de Lespinats en parle dans une langue qui refuse l’enflure. « Il ne se revendique pas, il se reçoit. Il est appel et consécration, non récompense ». Cette formulation est capitale, parce qu’elle détruit l’imaginaire profane de l’élévation comme carrière. Elle rend à l’initiation sa vérité, celle d’une charge, donc d’un poids, donc d’un service. Le 33e degré, dans cette lecture, ne couronne pas un individu, il responsabilise une conscience. Il ne confère pas une domination, il exige un effacement. Le livre dit encore que ce degré ne rajoute pas un titre, mais transfigure l’ensemble du parcours. Nous retrouvons ici une grande loi initiatique, ce qui compte n’est pas ce que nous accumulons, ce qui compte est ce que nous devenons capables de porter sans bruit. Le Tapis, à ce point, devient presque une leçon de silence. Il apprend à gouverner par l’exemple, à rayonner sans imposer, à servir la sagesse sans la revendiquer.
Ce qui nous touche, au fil de l’ouvrage, c’est la cohérence d’ensemble, la manière dont Olivier Chebrou de Lespinats relie les degrés non par un système de correspondances plaquées, mais par une continuité intérieure.
Nous sentons qu’il ne veut pas faire briller une érudition, il veut rendre visible une architecture du cœur
Le Tapis, ici, ne sert pas seulement à reconnaître des symboles, il sert à reconnaître des états. Un état de veille, un état de fidélité, un état de réconciliation, un état de combat purifié, un état de service. Et cette justesse se trouve encore accrue par un choix décisif, chaque lecture de degré s’accompagne du Tapis en couleur, et cette présence visuelle, tenue à hauteur du regard, dit d’un seul coup la richesse de l’apport. La couleur n’ajoute pas un agrément, elle restitue une profondeur, elle rend sensibles les tensions, les équilibres, les hiérarchies de lumière, et elle nous aide à comprendre que le symbole ne parle jamais pareil lorsqu’il est seulement décrit ou lorsqu’il est réellement vu.

Dans cette perspective, le livre devient un compagnon de travail, au sens fort
Il ne s’épuise pas dans une lecture unique, parce qu’il accompagne des reprises, des retours, des approfondissements. Il accepte que la même figure ne dise pas la même chose à deux moments de notre vie, parce que nous ne la regardons pas avec la même vérité. Et le Tapis en couleur, retrouvé à chaque étape, renforce cette loi intérieure, il nous rappelle que le chemin n’est pas une collection d’enseignements, mais une maturation du regard, jusqu’à ce que la forme devienne en nous une manière d’être.
La préface de Yonnel Ghernaouti disait que le Tapis « vérifie l’intention ». Nous pouvons ajouter que le livre de Olivier Chebrou de Lespinats vérifie notre manière de lire. Il nous empêche de survoler. Il nous force à honorer la lenteur. Il nous rappelle que la symbolique n’est pas un langage de décoration, mais une discipline de transformation. Il nous replace devant une évidence que nous oublions parfois dans la répétition des Tenues. La Tradition n’est pas un patrimoine, elle est une exigence qui réclame de nous une fidélité vivante.

Il est juste, enfin, de situer l’homme derrière ce travail, parce que la voix du livre porte une longue pratique
Olivier Chebrou de Lespinats est ce que nous pourrions nommer un « humaniste spiritualiste » et un « chevalier du XXIe siècle », se consacrant « depuis 35 ans à l’étude approfondie des rites et des symboles ». Cette durée se sent, non comme une accumulation, mais comme une maturation. La transmission, pour Olivier Chebrou de Lespinats, n’est pas une diffusion de connaissances, elle est une participation à l’épanouissement intérieur, et cette conviction traverse tout l’ouvrage.
Sa bibliographie confirme l’ampleur de son chantier. Nous trouvons notamment Olivier Chebrou de Lespinats, auteur, entre autres, de Rugby et franc-maçonnerie – L’ovalie intérieure, de Dieu et la conscience maçonnique, nominé à Masonica Nice 2025, ainsi que de Le 33e degré – Du nombre à l’Être, de la structure au Principe (Cépaduès, coll. de Midi, 2025).

Olivier Chebrou de Lespinats est aussi présenté comme fondateur et rédacteur en chef de la revue « Le Symbolisme des Rites » et de la revue historique « Le Messager de la Croix-Verte ». Cette constellation de titres éclaire le livre que nous lisons ici, parce qu’elle montre une même obsession féconde, unir la rigueur du symbole, l’exigence de la conscience, et une chevalerie comprise comme service.
Nous comprenons alors, avec Yonnel Ghernaouti, pourquoi un tel ouvrage peut « nous reconduire au centre ». Le centre n’est pas une place, c’est une rectification. Le centre n’est pas un privilège, c’est une charge. Le centre n’est pas un point où nous nous admirons, c’est un point où nous cessons de mentir. Le Tapis, dans ce livre, demeure ce qu’il doit être, une présence posée à terre, humble et souveraine, qui nous demande de tenir ensemble la forme et l’esprit, la Tradition et la liberté intérieure, la lumière et la responsabilité. Et si nous cherchons ce que l’ouvrage laisse en nous après la lecture, nous pouvons le dire sans grandiloquence, il nous laisse une exigence plus calme, une attention plus droite, et cette fidélité rare à laquelle nous reconnaissons la vraie transmission.

Tapis de Loge REAA du 4ème au 33ème degré – Lecture symbolique, spirituelle, initiatique et mystique
Olivier Chebrou de Lespinats – Yonnel Ghernaouti (préf.)
Le compas dans l’œil, coll. L’initiée, 2026, 338 pages, 39 €

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