lun 09 février 2026 - 23:02

Immortalité, le mirage qui nous oblige à vivre juste

Immortalité – Histoire d’un rêve éternel, de Jean-François Blondel, avance avec une gravité calme, comme un livre qui connaît la force des mirages et qui refuse pourtant de s’y soumettre. La question de l’immortalité n’y devient jamais une réclame contre la mort. Elle demeure ce qu’elle a toujours été, un tremblement de l’esprit humain, une inquiétude qui cherche sa forme, une espérance qui se contredit dès qu’elle prétend se faire certitude.

Jean-François Blondel tient ensemble les registres sans les mêler

Le mythe, la foi, la spéculation philosophique, la tentation scientifique, les visions hermétiques se répondent, non pour fabriquer un syncrétisme de confort, mais pour faire apparaître la vraie ligne de force. Le sujet n’est pas l’abolition de la fin. Le sujet est la manière dont l’homme apprend à habiter le temps, à mesurer l’usure, à convertir l’effroi en œuvre, et parfois en lumière intérieure.

Dans cette perspective, Gilgamesh cesse d’être un monument de musée

Il redevient une matrice vive. La mort d’Enkidu n’y agit pas comme un ressort narratif. Elle ouvre une blessure qui oblige le roi à devenir pèlerin, à quitter l’homme ancien, à perdre la lourde armure de la puissance pour entrer dans l’exigence de la question.

Épopée-de-Gilgamesh-relatant-le-déluge, British-Museum

La traversée des ténèbres, l’épreuve du sommeil impossible, la rencontre avec l’immortel qui ne donne aucune formule, puis la plante de jouvence arrachée au fond des eaux et reprise par le serpent, tout cela compose une grammaire initiatique d’une sobriété implacable. Nous lisons alors l’immortalité comme un mirage nécessaire qui, au lieu d’être obtenu, instruit. Le serpent ne vient pas tant voler une promesse qu’enseigner que l’éternité n’est pas coagulation mais mouvement, que la vie persiste en muant, en se transmettant, en changeant de peau. Et le retour à Uruk n’est plus un retour vaincu. Il devient la découverte d’une autre durée, celle que donne l’œuvre juste, la mesure gravée, la pierre posée, la mémoire partagée. Le rêve d’abolir la mort se renverse, il devient capacité de donner sens à la mort, donc de rendre la vie plus exacte.

C’est ici que la lecture maçonnique trouve sa respiration naturelle, sans que le livre ait besoin d’insister.

Nous reconnaissons, derrière les images, l’ancienne pédagogie du dépouillement, celle qui ne promet pas de durer davantage, mais d’être davantage présent à ce qui compte

Le sablier et le sel, la méditation sur le temps qui cesse d’être un prédateur pour devenir un allié, la nécessité de « mourir » à ce qui en nous demeure injuste, l’orgueil, la possession, la peur, tout cela rejoint la logique du travail intérieur, non comme décor, mais comme opération. L’immortalité, dès lors, n’est plus un chiffre à arracher au monde. Elle devient une qualité de présence, une intensité, un axe. Nous passons de la survie à ce que Jean-François Blondel nomme une « sur-vie », non pas une fuite hors du réel, mais une élévation de l’existence au-dessus d’elle-même par le service, l’art, la parole tenue, la cité bâtie, la transmission. Cette transmutation, nous la reconnaissons comme l’une des lois secrètes de l’initiation. Elle ne nie jamais la nuit. Elle lui donne place afin que le jour ait un sens.

Memento-mori-par-Johann-Andreas-Graff,-XVIIIe-siècle

Le livre sait aussi que notre époque réclame des images qui frappent, parce que la pensée pure ne suffit plus à contenir l’angoisse. Jean-François Blondel s’arrête sur ces figures où la mort devient leçon de mesure, et l’on songe à cette mosaïque romaine conservée au musée de Naples, qui porte le nom de « Memento Mori ». Une roue de Fortune, un papillon posé sur l’instable, une tête de mort, et, sur le crâne, un niveau, tandis que le plomb du fil à plomb vient se poser au sommet comme une condamnation silencieuse de nos déséquilibres. L’image ne menace pas. L’image rectifie. Elle dit que l’égalité devant la mort est peut-être la dernière justice indiscutable, et que cette justice, loin de désespérer, peut nous rendre plus exacts. Même la culture populaire, lorsque Jean-François Blondel convoque le Tarot de Marseille ou l’Ankou des traditions bretonnes, révèle une intelligence ancienne. Nommer la mort autrement, la représenter, l’encadrer, la ritualiser, tout cela revient à empêcher qu’elle ne devienne un trou noir. La mort, lorsqu’elle est pensée, cesse d’être une pure terreur. Elle devient un outil de vérité.

Le livre n’évacue pourtant pas la tentation la plus contemporaine, celle d’une immortalité fabriquée, produite, promise par l’alliance des sciences et des techniques

Jean-François Blondel sait que notre culture occidentale regarde d’abord la courbe des progrès, les investissements, la panacée attendue, et il prévient avec franchise que ce chemin-là, pris comme unique horizon, risque de laisser le lecteur sur sa faim. Ce qui l’intéresse davantage, c’est l’homme qui lève la tête vers les étoiles un soir d’été et qui, devant l’écoulement du temps, cherche une signification plutôt qu’un simple allongement. Le transhumanisme devient alors une figure moderne d’une vieille tentation, celle d’une pierre philosophale déplacée dans les laboratoires. Le livre a l’intelligence de ne pas ridiculiser le désir de guérir. Il le replace dans une interrogation plus ancienne que nos machines, et plus exigeante que nos mythologies de performance. Prolonger la durée n’équivaut pas à toucher l’éternité, et l’éternité, si elle existe pour nous, relève d’une élévation intérieure bien plus que d’une addition d’années.

La-légende-de-la-Mort-l-Ankou-Pleumeur-Bodou

À mesure que la réflexion avance, les symboles se mettent à parler avec leur langage propre L’eau, si présente dans les imaginaires d’immortalité, ne se réduit pas à une substance. Elle devient signe. Jean-François Blondel parcourt la fontaine de jouvence, les récits qui la rattachent au jardin d’Éden et aux traditions antiques, le désir de rajeunir comme rêve d’une renaissance sans fin, puis l’eau comme élément alchimique, jusqu’à des spéculations modernes autour d’une mémoire de l’eau. Ce passage vaut moins pour sa conclusion que pour ce qu’il met à nu. L’humanité ne cherche pas seulement à éviter la mort. L’humanité cherche une source, donc un recommencement, donc une possibilité de ne pas être enfermée dans l’irréversible. Et lorsque surgit le phénix qui renaît de ses cendres, une constante s’impose. L’essentiel n’est pas l’effacement de la fin, l’essentiel est la transmutation de la fin en passage, en relève, en feu qui purifie.

Ce mouvement s’accompagne d’une tonalité spirituelle qui ne cherche pas à faire croire

Elle cherche à faire contempler. Une parole de Jean-Emile Charon évoque la remontée d’images d’un autre âge dans le rêve intérieur. Une sentence attribuée à Siddhartha Gautama rapproche les phénomènes de la vie d’une ombre, d’une rosée, d’un éclair. Nous ne lisons pas cela comme un décor lointain. Nous y lisons une invitation à considérer que l’immortalité pourrait relever de notre manière de regarder, et non de notre capacité à durer. Tant que nous voulons vaincre la mort comme un adversaire, nous demeurons prisonniers d’un duel. Dès que nous cherchons ce qui, en nous, peut devenir bien commun, fidélité, beauté, justice, œuvre, transmission, nous quittons la possession pour entrer dans une autre forme d’éternité, plus discrète, plus exigeante, plus partageable.

Il nous faut aussi dire ce que ce livre doit à l’homme qui l’a écrit

Jean-François Blondel vient d’un monde où la durée se mesure, où l’on sait ce que signifie inscrire une action dans un territoire et dans une histoire, puisqu’il a accompli l’essentiel de sa carrière au sein d’une grande banque née au dix-neuvième siècle d’un projet de justice envers les agriculteurs. Cette origine explique l’équilibre du regard. La quête d’immortalité ne reste pas suspendue dans le ciel des idées. Elle redescend dans la vie des métiers, des corporations, des confréries, des sociétés initiatiques, donc dans des formes de transmission où l’homme tente de durer autrement que par sa biologie. Historien de l’art, conférencier, spécialiste du Moyen Âge, auteur prolifique, Jean-François Blondel a travaillé la pierre, la cathédrale, l’outil, l’alchimie, le symbolisme, et cette longue familiarité avec les bâtisseurs se sent ici comme une discipline du réel. Quand Jean-François Blondel parle d’élévation, il ne parle pas d’évasion. Il parle d’ouvrage.

Nous retrouvons cette cohérence dans une bibliographie qui dessine une fidélité, et non une dispersion

L’Encyclopédie du compagnonnage – Histoire, symboles et légendes, Le Moyen Âge des cathédrales, Le Guide des grands sites sacrés en France, Le symbolisme de la pierre à travers l’Histoire, Les Outils et leurs symboles, Les Cathédrales et l’Alchimie, L’alchimie éclaire-t-elle la démarche maçonnique ?, Les grands mystères de la Franc-maçonnerie coécrit avec Yonnel Ghernaouti, et Notre-Dame de Paris – Lorsqu’une cathédrale renaît de ses cendres, forment une constellation où la matière et l’esprit se cherchent sans se trahir. Sa contribution régulière aux Cahiers Villard de Honnecourt de la Grande Loge Nationale Française, son lien avec Liber Mirabilis, et son appartenance à la Société des Gens de Lettres complètent le portrait d’un auteur pour qui l’ésotérisme ne se réduit jamais à un magasin d’effets. Il demeure une manière de lire le monde et de s’y tenir.

J.-F. Blondel, photo © Yonnel Ghernaouti

Enfin, un détail matériel, discret mais parlant, accompagne la lecture, ce cahier central en couleurs qui rappelle que l’immortalité, dans notre imaginaire, a toujours eu besoin d’images pour travailler notre esprit. Nous savons, en Maçons, que l’image n’est pas une décoration. Elle est une épreuve. Elle exige de nous une lecture, donc une conversion. C’est peut-être la manière la plus juste de rendre hommage à ce livre. Immortalité – Histoire d’un rêve éternel ne cherche pas à nous persuader que nous vivrons sans fin. Il cherche à rendre notre finitude digne, consciente, capable d’œuvre. Et si un rêve éternel demeure, il ne réside pas d’abord dans la victoire sur la mort. Il réside dans la possibilité de transformer la peur en justesse, l’angoisse en mesure, la fuite en travail, afin que ce qui passe en nous ne passe pas en vain.

Immortalité – Histoire d’un rêve éternel
Jean-François Blondel

Éditions Dervy, 2026, 176 pages, 19,90 € – numérique 13,99 €

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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