mar 20 janvier 2026 - 17:01

Nouvelle histoire de France, un chantier de mémoire

Ce livre n’avance pas comme un manuel qui viendrait ranger la France dans une vitrine, il avance comme un chantier où l’on entend encore le bruit des outils. La Nouvelle histoire de France dirigée par Éric Anceau a ceci de rare qu’elle refuse le confort du récit unique.

La nouvelle histoire de France

Elle ne cherche pas à faire rentrer le pays dans une formule, ni à distribuer des bons et des mauvais points selon les passions du moment. Elle travaille autrement, par strates, par éclairages successifs, par retours de perspectives, comme si l’histoire n’était pas une ligne mais une profondeur. Et cette profondeur, tu la sens immédiatement, parce que l’ouvrage n’a pas l’ambition de convaincre par la posture, il veut convaincre par la méthode. Ce n’est pas une France exhibée, c’est une France examinée.

Le choix d’une entreprise chorale, vaste, rigoureuse, dit déjà quelque chose de l’intention

Ici, la France n’est pas confisquée par une voix souveraine. Elle est rendue à sa pluralité, non pour dissoudre toute cohérence, mais pour rappeler que la cohérence nationale s’est toujours construite dans la contradiction, dans l’assemblage, dans le frottement des provinces et du centre, des élites et des marges, des croyances et des institutions, des rêves d’unité et des réalités de fracture. L’effet d’ensemble est très particulier. On lit, et l’on comprend que l’histoire ne sert pas à se donner raison. Elle sert à apprendre à voir.

Nouvelle histoire de France sous la direction d’Éric Anceau

Elle oblige à tenir deux choses à la fois, la fidélité aux faits, et l’acceptation que ces faits produisent plusieurs vérités de lecture selon l’échelle, le contexte, l’angle. L’ouvrage embrasse ainsi la longue durée, des origines et des héritages antiques à la lente cristallisation des pouvoirs médiévaux, des métamorphoses de la monarchie à l’invention de l’État moderne, des déchirures religieuses aux recompositions culturelles, des révolutions politiques aux révolutions économiques, de l’expérience impériale aux relectures contemporaines de l’identité nationale. À chaque époque, il ne s’agit pas seulement de raconter ce qui arrive, mais de comprendre comment une société se fabrique, comment elle se gouverne, comment elle se représente, comment elle se dispute.

L’ouvrage révèle une France travaillée par des architectures invisibles autant que par des événements

L’ouvrage révèle une France travaillée par des architectures invisibles autant que par des événements, des architectures d’autorité, de savoir, d’appartenance, de transmission, qui organisent la durée bien plus sûrement que les formules du moment.

L’histoire de France

Certaines de ces architectures se cristallisent en rites civils. Nous les croyons familiers tant ils reviennent dans l’espace public, mais l’histoire les rend à leur épaisseur, et parfois à leur charge dangereuse, car un signe peut unir, autant qu’il peut blesser ou être capté. De page en page, la nation cesse d’apparaître comme un bloc. Elle devient une construction reprise, réparée, agrandie, fissurée, reconsolidée, un édifice dont les pierres changent sans que l’on cesse d’y habiter. Nous passons des cadres du royaume à ceux de la citoyenneté, des fidélités locales aux imaginaires communs, des guerres fondatrices aux conflits de mémoire, des progrès techniques aux crises sociales, des conquêtes coloniales à leurs conséquences durables, des espérances républicaines aux désillusions, des reconstructions aux recompositions identitaires. Rien n’est lisse, et c’est précisément cette rugosité qui donne à l’ensemble sa vérité.

Dans cette traversée, trois stations éclairent plus vivement la lecture et aident à tenir le fil. Les Lumières, d’abord, comme apprentissage collectif du jugement. La franc-maçonnerie, ensuite, comme sociabilité initiatique, à la fois force de lien et cible récurrente de soupçons. La devise républicaine, enfin, comme promesse gravée, où l’idéal se fait rite, puis pierre, et où la pierre réclame, toujours, d’être rendue vivante.

D’abord, Pierre-Yves Beaurepaire sur les « Lumières »

Le siècle des les Lumières

L’historien, spécialisé en histoire culturelle de l’Europe et du monde au siècle des Lumières, montre que les Lumières ne sont pas seulement un moment d’idées, elles sont une manière d’habiter le monde, une circulation, une sociabilité, un apprentissage collectif du débat, de la critique, de la preuve, de la justice. Ce qui frappe, c’est la manière dont il fait descendre la lumière des sommets abstraits vers les pratiques, vers des lieux, des réseaux, des disciplines de parole. Les Lumières deviennent alors une pédagogie du discernement, un art de relier l’indignation et la méthode, la sensibilité morale et la rigueur intellectuelle. Elles ne sont pas un décor prestigieux, elles sont un atelier. Et dans un livre qui refuse les simplifications, ce chapitre agit comme un rappel de fond, la liberté ne naît pas d’un cri seul, elle naît aussi de formes patiemment construites pour penser ensemble.

Ensuite, Pierre-Yves Beaurepaire sur la franc-maçonnerie

Ici, il restitue une réalité que l’on trahit presque toujours en la caricaturant. Ni folklore, ni complot. Une sociabilité initiatique, c’est-à-dire un système de réunions, de symboles, de rites et de règles qui produit du lien, de la confiance, de la correspondance, de la transmission. Il rappelle le contexte, la mode anglaise qui n’est pas une frivolité mais une matrice d’organisation, une manière d’apprendre la liberté réglée. Il montre aussi comment la franc-maçonnerie traverse les bascules politiques, comment la Révolution éprouve la question du secret, comment les régimes successifs transforment les cadres, comment la visibilité attire la suspicion, comment l’antimaçonnisme se nourrit des crises et des passions.

Nouvelle-histoire-de-France–la-franc-maçonnerie

Et quand l’histoire bascule dans le XXe siècle, l’Occupation révèle le pire, la fabrication de l’ennemi intérieur, la mise en accusation de ce qui travaille dans la discrétion. Le chapitre sur les femmes rappelle enfin une vérité salutaire, l’initiatique n’est pas hors du social, il le traverse, il en porte les contradictions, et c’est précisément pour cela qu’il peut devenir un lieu de transformation si l’on accepte de regarder l’écart entre l’idéal et les pratiques. À ce stade, tu tiens un fil majeur pour relire tout le volume, l’histoire de France n’est pas seulement celle des institutions visibles, elle est aussi celle des sociabilités qui fabriquent silencieusement des habitudes de pensée, des réseaux, des manières d’être ensemble.

Vient enfin Jacqueline Lalouette sur « Liberté, Égalité, Fraternité »…

Liberté-Égalité-Fraternité

Et c’est comme si le livre, après avoir traversé les structures et les conflits, se resserrait soudain sur trois mots qui paraissent aller de soi. Or le chapitre te les rend. Il les rend à leur destin, à leurs éclipses, à leurs résurrections, à leurs déplacements de sens. Il rappelle que la devise n’est pas tombée du ciel comme un axiome, qu’elle a été un combat, une hésitation, une formulation progressive, une réapparition parfois fragile selon les régimes. Et surtout, Jacqueline Lalouette fait entendre ce que l’usage finit par étouffer, ces trois termes ne vivent pas bien séparés. La liberté sans égalité peut devenir le masque poli de la domination. L’égalité sans liberté peut basculer dans la mécanique. La fraternité, elle, demeure la plus mystérieuse, parce qu’elle touche à une décision intérieure, à une reconnaissance de l’autre qui ne s’impose pas par décret. C’est là que l’histoire devient presque spirituelle, on peut légiférer sur des droits, on ne décrète pas la fraternité.

Liberté-Égalité-Fraternité

Quand la devise passe du papier à la pierre, lorsqu’elle s’inscrit sur les frontons, l’enjeu devient brûlant. Écrire au dehors ce qu’on n’est pas encore au dedans peut devenir un mensonge institutionnalisé, mais écrire peut aussi servir d’aiguillon, comme une injonction à se hausser à la hauteur de ses propres mots. Le chapitre ouvre alors sur les débats contemporains, solidarité, adelphité, et l’on comprend que le langage politique est un laboratoire où une société tente de réparer, d’inclure, de renommer le lien pour qu’il cesse de reconduire des exclusions invisibles. On peut discuter les termes, mais on ne peut pas esquiver la question qu’ils portent, que faisons-nous de la promesse républicaine quand nos mots ne suffisent plus à dire le commun.

La Marseillaise

Le même mécanisme, Jacqueline Lalouette le fait sentir avec les autres signes, la Marseillaise, le drapeau, la visibilité des emblèmes

L’hymne n’est pas un simple chant, il est un rite sonore, un appel à l’unité, mais aussi un texte d’époque, donc une zone de friction. Le drapeau n’est pas une étoffe, il est une mémoire disputée, une histoire d’adoptions, de retours, de réappropriations. Et l’on touche là un point décisif pour l’ensemble du livre, un symbole peut rassembler, mais il peut aussi blesser, être retourné, capté, et parfois même devoir être protégé par la loi, signe que le sacré républicain, parce qu’il est laïc, n’est jamais totalement assuré. Cette fragilité n’est pas une faiblesse, elle est une condition. Elle oblige à veiller.

La Nouvelle histoire de France n’est pas un roman national remaquillé, c’est une mise en responsabilité

Elle donne à voir une France toujours en travail, où l’unité n’a jamais été simple, où la souveraineté s’est construite dans la contrainte autant que dans le consentement, où l’État et la société se façonnent mutuellement, où la religion et la laïcité, l’école et la culture, la guerre et la paix, la colonisation et ses héritages, les fractures sociales et les élans collectifs, composent une matière instable, dense, humaine.

Et tes trois focus agissent comme trois clefs, les Lumières pour comprendre la naissance d’une discipline du jugement, la franc-maçonnerie pour saisir la puissance des sociabilités initiatiques et la mécanique des soupçons, la devise républicaine pour mesurer comment un idéal devient rite, comment le rite devient pierre, et comment la pierre, parfois, exige qu’on la fasse enfin vivre.

Cette force tient aussi à l’ampleur de la traversée proposée

Des grandes séquences politiques aux terrains longtemps relégués, de l’histoire des femmes et du genre aux façons dont le cinéma a mis en scène le pays, jusqu’à cette évidence rappelée au fil des pages, l’histoire demeure en France une passion vive, disputée, jamais indifférente.

Nouvelle-histoire-de-France

La composition elle-même accompagne le lecteur avec une précision d’atelier. L’ouvrage est structuré en quatre ensembles, « Régimes et violences », « Politiques et spiritualités », « Espaces et sociétés », « Patrimoines et identités », repères solides qui orientent sans enfermer. Et l’appareil final prolonge cette clarté, avec un répertoire alphabétique des chapitres, des listes d’éclairages organisées, la présentation des auteures et des auteurs, des index des personnes et des lieux, et une table des matières développée qui permet de revenir, de croiser, de relire. Tout concourt à faire de ce monument non une forteresse savante, mais une architecture praticable, où la connaissance circule et travaille.

Ce qui demeure, une fois refermé le volume, c’est une sensation presque initiatique

La France apparaît comme une œuvre inachevée. Non pas une œuvre ratée, mais une œuvre toujours reprise. La devise n’est pas un acquis, elle est une tâche. La République n’est pas une statue, elle est une épreuve. L’histoire, enfin, n’est pas un refuge pour nos certitudes, elle est un apprentissage du discernement. Tenir l’équerre du vrai et le compas de la nuance, sans céder aux vertiges de l’appropriation, voilà ce que ce livre, silencieusement, exige et transmet.

Éric Anceau – Source Wrkipédia

Nouvelle histoire de France 

Éric Anceau (dir.)

Passés composés, 2025, 1106 pages, 36 € – numérique 24,99 €

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Chez Passés composés, l’histoire n’est pas conçue comme un territoire réservé aux seuls spécialistes. La maison revendique d’abriter des sensibilités diverses pour nourrir le débat historiographique et faire entendre le dynamisme de la pensée historique, française comme internationale.

Elle assume une logique de médiation, afin que les travaux des historiennes et historiens puissent réellement investir la cité, en rendant la connaissance plus accessible sans l’appauvrir. Le plaisir de lecture y est une exigence, parce que la dramaturgie propre à l’histoire mérite une écriture à sa hauteur, où les auteurs, tout en restant historiens, savent aussi se faire écrivains. Enfin, Passés composés affirme une recherche d’excellence, autant dans la qualité des contenus que dans celle des objets, au service d’une histoire neuve, originale et dépassionnée, capable d’éclairer sereinement le débat et d’alimenter les questions des Français du XXIe siècle.

L’éditeur, le SITE

Les illustrations, sauf mention contraire, sont générées par l’intelligence artificielle (IA)

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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