jeu 12 février 2026 - 18:02

Lao Tseu et le Tao Te King : une sagesse intemporelle en écho avec la tradition maçonnique

Lao Tseu, figure légendaire de la sagesse chinoise, incarne une voie de connaissance qui transcende les mots et invite à l’expérience directe de l’harmonie universelle. Contemporain probable de Confucius (milieu du 5e au milieu du 4e siècle avant J.-C.), il est souvent présenté dans les récits traditionnels comme un maître dont l’ascendant spirituel impressionna profondément le grand penseur confucéen. Différents textes anciens témoignent de cette rencontre, où Confucius aurait reconnu en Lao Tseu un être d’une profondeur exceptionnelle.

Lao Tseu, le sage extraordinaire et ordinaire

Lao-Tseu

Selon la tradition, Lao Tseu naît dans des circonstances merveilleuses : passage d’une comète ou ingestion par sa mère d’une prune magique. Il vient au monde avec des cheveux blancs et une barbe, d’où son nom « Lao », qui signifie « l’ancien ». Ses lobes d’oreilles très longs, symbole oriental de grande sagesse, renforcent cette image surnaturelle. Pourtant, loin de toute théâtralité, Lao Tseu apparaît comme quelqu’un d’extraordinairement ordinaire. Il est le porte-parole de la vie elle-même : il ne l’embellit pas, ne la choisit pas, il l’accepte simplement telle qu’elle est.

Durant toute son existence, Lao Tseu ne fit rien d’autre que vivre dans la sérénité. Pas de grands discours, pas d’écrits initiaux, rien qui cherche à impressionner. Ses disciples n’apprenaient pas par des paroles, mais par la simple présence. Ils vivaient auprès de lui, s’imprégnaient de son être, devenaient de plus en plus silencieux. C’est dans ce silence que Lao Tseu les touchait véritablement. On perçoit ici l’importance de l’invisible et de l’éthéré, si caractéristique de la civilisation orientale, et qui résonne profondément avec la démarche initiatique de la Franc-maçonnerie, où le travail intérieur prime souvent sur la parole profane.

La rencontre légendaire avec Confucius

Les récits anciens rapportent que Confucius, en quête de sagesse, rendit visite à Lao Tseu. Impressionné par sa profondeur, il aurait reconnu en lui un maître véritable. Ces rencontres, bien que légendaires, soulignent un dialogue entre deux approches complémentaires : la voie confucéenne de l’ordre social et rituel, et la voie taoïste de l’harmonie naturelle. Dans la Franc-maçonnerie, cette complémentarité évoque le juste équilibre entre la rigueur de l’équerre et la liberté du compas, entre la forme et l’esprit.

Le départ et la naissance du Tao Te King

À l’âge de quatre-vingt-dix ans, Lao Tseu décida de se retirer du monde. Il prit congé de ses disciples et, chevauchant un bœuf, se dirigea vers les collines de l’Himalaya pour mourir dans la solitude. Arrivé à la frontière, le garde-frontière – l’un de ses disciples selon la légende – refusa de le laisser passer sans qu’il transmette son enseignement. Emprisonné par son propre disciple, Lao Tseu accepta d’écrire. En trois jours seulement, il composa le Tao Te King, le « Livre de la Voie et de la Vertu », son testament philosophique.

Dès la première phrase, l’avertissement est clair : « Le Tao qu’on tente de saisir n’est pas le Tao lui-même ; le nom qu’on veut lui donner n’est pas son nom adéquat. » Toute vérité énoncée devient immédiatement fausse. On ne peut l’enseigner, on peut tout au plus l’indiquer par l’exemple de sa vie. Cette idée trouve un écho puissant dans la Franc-maçonnerie : le véritable secret maçonnique est incommunicable par les mots ; il se vit et se révèle dans le silence du temple et le travail sur soi.

Le Tao : la Voie indicible

Le Tao est le principe primordial, indicible et non statique. Il est la mère de l’univers, grandeur ineffable. Comme l’écrit Lao Tseu au chapitre 25 : « Il y avait quelque chose d’indéterminé avant la naissance de l’univers. Ce quelque chose est muet et vide. Il est indépendant et inaltérable. Il circule partout, sans se lasser jamais. »

Dans la tradition maçonnique, ce Tao évoque le GADLU, le Grand Architecte de l’Univers : un principe créateur au-delà de tout nom, que le Franc-maçon cherche à approcher par le symbole et l’harmonie plutôt que par la définition dogmatique.

Yin et Yang : l’équilibre dynamique

Le Tao Te King développe le principe du Yin et du Yang, relation toujours relative et dynamique. Opposition, interdépendance, croissance-décroissance et transformation : ces quatre aspects permettent de comprendre les phénomènes du monde. Au chapitre 2, Lao Tseu illustre cette complémentarité :

« L’être et le néant s’engendrent
Le facile et le difficile se complètent
Le long et le court se définissent l’un par l’autre
Le haut et le bas s’inclinent l’un vers l’autre
La voix et le son s’harmonisent
L’avant et l’après se suivent.
»

Cette recherche d’équilibre dans le mouvement rappelle fortement la symbolique maçonnique des deux piliers du temple, Jakin et Boaz, ou du pavement mosaïque noir et blanc. Le Franc-maçon apprend à naviguer entre les opposés sans s’y perdre, en cherchant la voie du milieu, synthèse vivante plutôt que compromis.

Le non-agir (Wu Wei) : la voie de l’eau

lao tseu sur beuf suivi par moine

L’un des enseignements les plus profonds de Lao Tseu est le Wu Wei, le « non-agir ». Il ne s’agit pas d’inaction passive, mais d’une action alignée sur le flux naturel des choses, sans force ni résistance inutile. Lao Tseu compare cette sagesse à l’eau : elle favorise tout sans rivaliser, occupe la position la plus basse et reste pourtant la plus puissante.

Chapitre 8 : « La bonté suprême est comme l’eau qui favorise tout et ne rivalise avec rien. En occupant la position dédaignée de tout humain, elle est proche du Tao. »

Ce principe résonne avec la Franc-maçonnerie : le Franc-maçon apprend à se soumettre à la volonté du GADLU plutôt qu’à imposer la sienne. Le « lâcher-prise » face aux épreuves, l’économie d’énergie vitale, la patience du Compagnon qui polit sa pierre sans précipitation, tout cela fait écho au Wu Wei. Comme l’eau, le Franc-maçon se faufile, humble et efficace, pour accomplir l’œuvre collective.

L’homme entre ciel et terre : harmonie des énergies

Pour Lao Tseu, l’être humain est le lien entre la terre (Yin, manifesté) et le ciel (Yang, éthéré). L’équilibre de ces deux forces assure santé et sérénité. Trop ancré dans la matière, l’homme devient rigide et craintif ; trop élevé dans l’abstraction, il perd contact avec le réel. La voie du Tao invite à l’harmonie.

Chapitre 33 : « Qui connaît autrui est intelligent, qui se connaît est éclairé. Qui vainc autrui est fort, qui se vainc soi-même a la force de l’âme. »

Cette connaissance de soi et cette maîtrise intérieure sont au cœur du chemin maçonnique. Le travail sur les outils (équerre, compas, niveau) vise précisément cet équilibre entre forces contraires.

Échos maçonniques : une sagesse universelle

Bien que née en Orient, la pensée de Lao Tseu trouve des résonances profondes avec la tradition initiatique occidentale. Le Tao, principe ineffable, évoque le GADLU au-delà de tout nom. Le Yin et le Yang rappellent la dualité unifiée du temple maçonnique. Le Wu Wei fait écho à l’acceptation de la volonté supérieure et au travail silencieux en loge. Le silence comme vecteur de transmission rappelle les moments de recueillement et de contemplation initiatique.

La Franc-maçonnerie, dans sa quête d’universalité, reconnaît volontiers ces ponts. Certaines approches ésotériques maçonniques ont d’ailleurs intégré des éléments taoïstes, voyant dans le Tao une expression de la Lumière perdue que le Franc-maçon cherche à retrouver. Au-delà des cultures, il existe un fil d’or de sagesse : harmonie, équilibre, humilité et alignement avec le Grand Tout.

Conclusion : une invitation pour le Franc-maçon d’aujourd’hui

Lao Tseu nous laisse un enseignement d’une richesse infinie, bien au-delà de ce modeste exposé. Chapitre 41 : « Lorsqu’un esprit supérieur entend le Tao, il le pratique avec zèle. Lorsqu’un esprit moyen entend le Tao, tantôt il le conserve, tantôt il le perd. Lorsqu’un esprit inférieur entend le Tao, il en rit aux éclats. S’il n’en riait pas, le Tao ne serait plus le Tao. »

Le Franc-maçon d’aujourd’hui peut y puiser une source vive : cultiver le silence intérieur, rechercher l’équilibre dynamique, pratiquer le non-agir créateur, et se souvenir que la véritable Lumière se révèle dans l’humilité et l’harmonie. Comme l’eau, le sage – et le Franc-maçon – suit la voie la plus naturelle, la plus basse, et pourtant la plus puissante.

Dans un monde souvent agité par les discours et les oppositions, la sagesse de Lao Tseu invite à revenir à l’essentiel : être présent, équilibré, et aligné sur la grande Architecture de l’Univers. C’est peut-être là le plus beau cadeau que la Franc-maçonnerie, dans son universalité, peut recevoir de cette antique tradition orientale.

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Christian Belloc
Christian Bellochttps://scdoccitanie.org
Né en 1948 à Toulouse, il étudie au Lycée Pierre de Fermat, sert dans l’armée en 1968, puis dirige un salon de coiffure et préside le syndicat coiffure 31. Créateur de revues comme Le Tondu et Le Citoyen, il s’engage dans des associations et la CCI de Toulouse, notamment pour le métro. Initié à la Grande Loge de France en 1989, il fonde plusieurs loges et devient Grand Maître du Suprême Conseil en Occitanie. En 2024, il crée l’Institution Maçonnique Universelle, regroupant 280 obédiences, dont il est président mondial. Il est aussi rédacteur en chef des Cahiers de Recherche Maçonnique.

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