Dans les annales de la mythologie grecque, le Sphinx demeure une figure énigmatique, à la fois monstre terrifiant et symbole de sagesse insondable. Doté d’un buste de femme, d’un corps de lion, d’ailes de vautour et d’une queue de dragon, ce gardien mythique trônait sur un rocher, interrogeant les voyageurs avec une seule question fatidique : « Quel est l’animal qui a quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir ? » Incapables de répondre, ses victimes étaient dévorées sans pitié. Pourtant, la légende raconte qu’Œdipe, par sa perspicacité, brisa cette malédiction en dévoilant la réponse – l’homme – forçant le Sphinx à se précipiter dans le vide, disparaissant à jamais.
Au-delà de ce récit captivant, le Sphinx transcende son rôle mythologique pour devenir une métaphore puissante dans la franc-maçonnerie, où il incarne les défis initiatiques, la quête de connaissance et la transformation intérieure. Ce texte explore en profondeur cette connexion, tissant un lien entre l’énigme antique et les symboles vivants de l’Art Royal.
Le sphinx dans la mythologie grecque : gardien et défi

Le Sphinx, selon La Théogonie d’Hésiode (VIIIe siècle av. J.-C.), est une créature hybride née de l’union de Typhon et Échidna, des monstres primordiaux. Installé près de Thèbes, il incarne une épreuve imposée par les dieux, probablement Héra ou Arès, pour punir la cité. Sa question, une énigme allégorique, reflète les cycles de la vie humaine : quatre pattes (l’enfance, rampant à quatre membres), deux pattes (l’âge adulte, marchant debout) et trois pattes (la vieillesse, s’appuyant sur une canne). Cette énigme, tirée des Tragédies de Sophocle (Œdipe Roi, Ve siècle av. J.-C.), n’est pas qu’un jeu intellectuel ; elle symbolise la nécessité de dépasser les apparences pour accéder à une vérité profonde.
Œdipe, figure tragique, résout l’énigme grâce à son intelligence et son intuition, deux qualités prisées dans les traditions initiatiques. Sa victoire sur le Sphinx marque non seulement la fin de la terreur, mais aussi le début de son propre destin, où la connaissance devient à la fois salut et fardeau. Cette dualité – triomphe et malédiction – résonne avec les parcours initiatiques, où la lumière révèle autant qu’elle aveugle.
Le sphinx en Franc-maçonnerie : symbole d’initiation et de sagesse
En Franc-maçonnerie, le Sphinx n’est pas explicitement mentionné dans les rituels officiels, mais son symbolisme imprègne les enseignements spéculatifs, hérités des traditions opératives et des mystères antiques. Il représente le gardien des secrets, un seuil à franchir pour accéder à la connaissance supérieure, un thème central dans les degrés d’apprenti, de compagnon et de maître.
1. Le Gardien des Portes Initiatiques

Dans les loges, l’initiation débute souvent par une épreuve symbolique – les yeux bandés, le candidat est plongé dans l’obscurité, face à des questions ou des défis. Ce rituel évoque le Sphinx, qui teste la capacité des voyageurs à dépasser leurs limites. Comme Œdipe, l’initié doit répondre par l’intelligence et l’introspection, non par la force brute. Le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), dans ses hauts grades, utilise des allégories similaires, où des gardiens mythiques (comme les chérubins du Temple de Salomon) protègent les arcanes, exigeant une élévation spirituelle.
2. L’Énigme comme Miroir de l’Âme

L’énigme du Sphinx – les étapes de la vie humaine – reflète le voyage maçonnique. L’apprenti, « à quatre pattes » dans l’ignorance, apprend à se tenir debout (compagnon) avant de s’appuyer sur la sagesse (maître). Jules Boucher (Symbolisme maçonnique, 1948) voit dans cette progression une métaphore de la pierre brute taillée, où chaque étape révèle une facette de l’âme. Le Sphinx, avec son corps de lion (force), son buste de femme (intuition) et ses ailes (élévation), incarne cette synthèse des vertus que l’initié doit harmoniser.
3. La Mort et la Résurrection

La chute du Sphinx après la réponse d’Œdipe symbolise une mort initiatique, suivie d’une renaissance – un thème clé en maçonnerie. Lors de l’initiation au troisième degré (maître), le candidat « meurt » symboliquement avant de renaître à une nouvelle conscience. Cette résurrection, évoquée dans les légendes d’Hiram (le maître assassiné et relevé), trouve un écho dans la victoire d’Œdipe, où la connaissance triomphe de l’ignorance. Le Sphinx devient ainsi un miroir de cette transformation intérieure.
4. Hybride et Universalité
La nature hybride du Sphinx – mélange de règne animal et humain – rappelle les symboles maçonniques comme la colonne ou l’acacia, qui unissent terre et ciel. Cette universalité, étudiée par Jean-Pierre Bayard (Symbolisme maçonnique des hauts grades, 1982), reflète l’idée que la vérité transcende les cultures, un principe fondamental des loges spéculatives ouvertes à toutes les traditions.
Le Sphinx comme métaphore des défis contemporains

Dans un monde moderne saturé d’informations, le Sphinx incarne les défis intellectuels et spirituels auxquels la franc-maçonnerie doit répondre, comme les dogmes internes. Résoudre cette nouvelle énigme exige un retour aux sources : interroger les « oracles » maçonniques, tester leurs compétences, et favoriser la diversité des points de vue, comme suggéré dans les réflexions précédentes.
Le Sphinx invite aussi à une introspection collective. Dans les loges, les planches philosophiques pourraient explorer des questions modernes – écologie, IA, inclusion – pour tailler une pierre nouvelle, au-delà des traditions figées. Cette quête, héritée d’Œdipe, demande courage et discernement, des vertus que la franc-maçonnerie cultive depuis ses origines.
Le rôle du Sphinx dans la quête maçonnique

Le Sphinx n’est pas seulement un défi, mais un guide. Ses ailes de vautour, associées à la purification, et sa queue de dragon, symbole de puissance, rappellent que la sagesse naît de la confrontation avec ses ombres. En maçonnerie, cette dualité se retrouve dans l’équilibre entre tradition et innovation. Les colonnes Jakin et Boaz, gardiens du Temple, évoquent le Sphinx comme sentinelles de la connaissance, protégeant les arcanes tout en invitant à les découvrir.
De plus, le Sphinx inspire une fraternité active. Comme Œdipe, qui libère Thèbes par sa réponse, les maçons sont appelés à éclairer leur communauté, non par la domination, mais par l’exemplarité. Cette mission, ancrée dans les Constitutions d’Anderson (1723), exige de dépasser les conflits internes pour un idéal universel.
Un symbole vivant pour l’avenir

Le Sphinx, énigme insoluble en apparence, devient en franc-maçonnerie une allégorie puissante de la quête initiatique. Il défie les maçons à surmonter les illusions, à embrasser la transformation et à transmettre une lumière durable. Comme Œdipe, qui a triomphé par l’intelligence, les initiés d’aujourd’hui peuvent relever les défis contemporains, taillant leur pierre brute avec sagesse et audace. Le Sphinx ne disparaît pas ; il renaît dans chaque loge, chaque réflexion, chaque acte de fraternité, guidant l’Art Royal vers un avenir éclairé.
Sources documentées :
- Hésiode, La Théogonie, VIIIe siècle av. J.-C.
- Sophocle, Œdipe Roi, Ve siècle av. J.-C.
- Boucher, Jules, Symbolisme maçonnique, 1948.
- Bayard, Jean-Pierre, Symbolisme maçonnique des hauts grades, 1982.
- Anderson, James, Constitutions of the Free-Masons, 1723.
- Études mythologiques : Graves, Robert, The Greek Myths, 1955.
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Dans le mythe œdipien, c’est une sphinge que le héros rencontre.
Merci pour cet écrit.
AF
JDGT
Le texte dans son décryptage du mystère enveloppant le sphinx est plus au moins édifiant car, certains aspects en rapport avec la connaissance et la possession de L’art royal n’ont pas été clairement présentés.
En effet, le sphinx sous son aspect multi facettes représente aussi le sanctuaire où l’on y trouve : Connaissance, Sagesse, Lumière et Prospérité; et l’énigme en question symbolise le gardien dudit sanctuaire où pour y accéder le chercheur doit avoir des intentions pures et des motifs vrais pour y avoir accès ; et Œdipe est ce chercheur qui terrasse le gardien du seuil non par la force, mais plutôt par la possession des outils spirituels ( Connaissance, Sagesse et Lumière ). Et le trésor qui est enfoui dans ce sanctuaire est emporté par Œdipe se servant de la monture du Sphinx ailé pour parcourir l’espace.
En résumé, le chemin initiatique requiert une profonde transformation intérieure qui ira crescendo afin d’atteindre la véritable Lumière.
Texte littéraire et initiatique très métaphorique dans sa profondeur et donc le symbolisme continuera à faire couler beaucoup d’encre et de réflexion sur soi-même.
Très respectueusement…