dim 15 février 2026 - 11:02

Légendes de France ou d’ailleurs : Les Gilles de Binche ou la tenue du monde

Lecture initiatique d’un carnaval européen

Gilles_de_Binche_portant_leur_Masque_de_Cire Marie-Claire Lefébure, 2005

À Binche, ville francophone de Belgique située en Région wallonne dans la province de Hainaut, le carnaval ne ressemble pas à une échappée du sérieux, mais à sa métamorphose. Pendant les trois jours qui précèdent le Carême, la cité cesse d’être seulement une ville, elle devient une horloge rituelle, une mécanique de mémoire, un théâtre réglé où la communauté se regarde vivre, et se corrige sans discours. UNESCO parle d’un élément « aux racines médiévales » et d’une des plus anciennes traditions carnavalesques de rue d’Europe ; elle le classe au patrimoine culturel immatériel.

Mais l’origine, ici, n’est pas un certificat : c’est un voile

Les acteurs eux-mêmes l’admettent avec une rare probité. Les historiens et folkloristes, faute de sources nettes au-delà de la fin du XVIIIe siècle concernant les « gilles », restent prudents ; et les légendes, parfois plus brillantes que la réalité, ont recouvert l’affaire d’un vernis romanesque.

Ce point est décisif pour une lecture initiatique : ce que nous appelons « origine » n’est pas seulement un commencement, c’est une manière d’autoriser le présent.

À Binche, la tradition n’a pas besoin d’une preuve pour être vraie : elle a besoin d’une tenue pour être juste.

Parmi ces légendes, la plus célèbre est celle des Incas : un récit popularisé au XIXe siècle par Adolphe Delmée, qui rattache les figures binchoises à des fêtes données en 1549 par Marie de Hongrie pour accueillir Charles Quint et Philippe II. Les responsables binchois eux-mêmes parlent d’une hypothèse « farfelue » – séduisante, flatteuse, et donc tenace –comme si la ville connaissait ce mécanisme universel : une communauté se raconte toujours plus grande qu’elle n’est, afin de se rendre digne de ce qu’elle porte.

Or, le carnaval ne commence pas le jour où il éclate

Il commence le jour où il se prépare. Six semaines avant les « jours gras », les répétitions de batterie, puis les soumonces en batterie, puis les soumonces en musique installent la cadence longtemps avant la splendeur. Tambours et grosses caisses, sabots, clochettes, ramon agité : la ville s’entraîne à devenir elle-même. Rien n’est plus instructif. L’initiation, comme le carnaval, ne tient jamais dans l’instant de la révélation, mais dans cette discipline de l’approche, où l’on apprend à marcher ensemble avant de prétendre comprendre.

Vient alors le Gille

Et tout de suite, la tradition pose des limites qui ressemblent à des obligations morales. Il est interdit de porter le costume hors du Mardi gras ; il est interdit de sortir de la ville en Gille, d’où cette formule lapidaire, presque proverbiale : « Les Gilles de Binche ne se déplacent jamais. » Et l’accès au costume est lui-même codifié : il est « uniquement réservé aux hommes issus de familles binchoises ou résidant à Binche depuis au moins cinq ans », sous l’autorité de règles strictes. Nous touchons ici une vérité souvent oubliée : un rite ne protège pas seulement un sens, il protège une forme… et la forme est une éthique.

Un détail, pourtant, ouvre un abîme symbolique

Le Gille ne possède pas son costume, ni même son chapeau ; il les loue auprès de louageurs spécialisés. Dans une lecture maçonnique, c’est une leçon d’une pureté presque brutale. Le rite n’est pas un bien : il est un office. Ce qui fait autorité n’est pas la propriété, mais la transmission ; non pas « mon » costume, mais « le » costume, confié pour un temps, rendu ensuite, comme une charge que nous portons sans la confisquer. Le Gille n’est pas propriétaire de son apparence : il est dépositaire d’une fonction.

Le corps, ensuite, est travaillé

Blouse et pantalon en jute, motifs noir-jaune-rouge – étoiles, lions, couronnes – et surtout cette paille qui « bourre » le vêtement, à l’avant et à l’arrière, donnant au Gille sa silhouette élargie. Clochettes à la taille, pèlerine de rubans et de franges : tout est à la fois pesant et fastueux, terrien et héraldique.

Nous retrouvons la vieille grammaire des passages : alourdir pour transformer, contraindre pour élever. La paille n’est pas qu’un rembourrage : c’est la matière de l’hiver, du grenier, de la bête et de la litière – le banal du monde – qu’il faut accepter de porter pour pouvoir, plus tard, lever les yeux.

Puis vient le masque, et il faut s’y arrêter longuement

Le Mardi gras matin, le Gille porte ce visage de toile cirée, lunettes vertes, moustache, barbiche, favoris : une figure de bourgeois d’un autre siècle, déposée juridiquement en 1985 pour n’être portée qu’à Binche. Le masque ne cache pas : il neutralise. Il suspend le social, les réputations, les rôles profanes. Il impose une égalité par la ressemblance, et une maîtrise par l’impassibilité. Dans le Temple, nous connaissons le pouvoir du bandeau : ici, c’est le visage lui-même qui devient bandeau, comme si la cité disait à ses habitants : « Nous ne te voulons pas brillant. Nous te voulons juste. »

Le rythme, ensuite, tient tout

Les tambours ne « font pas danser » : ils font tenir. Bruxelles est proche, Hainaut est le territoire, mais la vraie géographie est sonore : elle se mesure à la pulsation. UNESCO évoque la parade « au son du tambour » ; la répétition de la batterie, semaine après semaine, prépare le corps social à ce temps circulaire. Maçonniquement, nous entendons là une règle simple : ce qui sauve un groupe n’est pas l’émotion, c’est la cadence. Le maillet n’est pas un bruit, c’est une mise au monde du temps commun.

Et voici le ramon

Ce petit balai de baguettes de saule séchées, liées par du rotin, tenu le mardi matin et lors des soumonces en batterie, pour « rythmer la cadence ». Les carnavals d’Europe savent cela depuis longtemps : balayer, ce n’est pas nettoyer, c’est purifier. Chasser l’hiver, repousser l’informe, remettre la rue en état d’être habitée. Le ramon est un outil humble, donc souverain. Il rappelle que le sacré commence souvent par le geste le plus domestique, élevé à la dignité de signe.

Et puis, il y a l’orange

Non pas une friandise gentille, mais une météorite solaire. Le lancer d’oranges sanguines, dit Le Soir, est censé symboliser l’abondance ; et la ville en voit pleuvoir des tonnes, au point que le ciel lui-même semble devenir panier. ci, ta lecture est juste : l’orange nourrit et brise. Elle oblige à consentir au risque, à la surprise, à l’éclat. Elle rappelle que le don n’est pas toujours doux, et que l’abondance, si nous la refusons, se change en projectile. Initiatiquement, c’est une épreuve sans menace : nous recevons ce que le monde lance, et nous apprenons à ne pas confondre protection et fermeture.

Enfin, l’après-midi, le chapeau de plumes d’autruche

Le chapeau, ce surgissement vertical qui transforme les Gilles en forêts mouvantes. Nous tenons là une image cosmique : l’homme lesté de paille et chaussé de sabots, pourtant coiffé de ciel. L’axe est complet : bas et haut, dense et léger, animal et aérien. Le rite, au fond, sert à cela : rendre compatibles des contraires que la vie ordinaire sépare.

Le rondeau, sur la Grand-Place, achève de dire la chose : la communauté se referme en cercle, et le cercle n’est pas une clôture, c’est une protection.

Dans un regard maçonnique, nous reconnaissons la chaîne d’union. Non pas une figure sentimentale, mais une architecture invisible. Quand la foule entoure, quand la place se fait chambre, quand le dehors devient enceinte, la ville retrouve, l’espace d’une nuit, son Temple à ciel ouvert.

« Les Gilles furent inventés pour apaiser les morts. »

Il faut comprendre cette phrase comme une vérité de légende, c’est-à-dire comme une vérité psychique. Car chaque société a ses morts – morts réels, morts symboliques, morts politiques, morts intimes – et si elle ne leur assigne pas un lieu, ils errent. À Binche, une fois l’an, le masque autorise la comparution. Le vivant s’efface, la fonction paraît, la communauté se tient. Le mort n’est ni expulsé ni sacralisé : il est cadré. Et ce cadrage est précisément ce que fait un rite : il empêche l’invisible de devenir vengeance.

Quelles leçons en tirer, pour nous, francs-maçons, et plus largement pour quiconque cherche à maintenir une fraternité dans un monde fragmenté ?

D’abord, qu’un rite n’est pas une décoration : c’est une digue

Quand la digue cède, le chaos n’arrive pas en grondant ; il arrive en se banalisant. Ensuite, que l’égalité ne se proclame pas : elle se fabrique, par le masque, par la règle, par la discipline du pas. Ensuite encore, que la transmission n’a de valeur que si elle reste non possessive : louer plutôt que posséder, recevoir plutôt que s’approprier, porter plutôt que paraître. Enfin, que le peuple – au sens noble, le corps des vivants rassemblés – n’est jamais spectateur : il est co-officiant. Les oranges, les tambours, la rue, la place : tout exige une réponse.

À Binche, la fête enseigne ainsi, sans sermon, ce que nous cherchons dans la Loge

Tenir le monde, ne serait-ce qu’un jour, par un ordre librement consenti. Et si nous voulons une morale simple, la voici : la vraie modernité n’est pas de supprimer les rites, mais de retrouver des formes justes pour que nos fantômes, nos colères et nos solitudes cessent de gouverner en sous-sol.

Cette légende rappelle doucement que les sociétés qui renoncent à leurs rites s’exposent à voir revenir leurs ombres sans cadre, sans mesure, sans limite. À Binche, nous voyons l’inverse : faire marcher les ombres au soleil, pour que la nuit, le reste de l’année, redevienne habitable.

D’ici là, si d’aventure, au détour d’un chemin creux, il te semble entendre un pas lourd dans le lointain d’un cortège, souvenons-nous que les légendes parlent souvent davantage de notre désir d’ordre intérieur que des monstres qu’elles mettent en scène.

Gardons l’esprit en éveil, le cœur disponible et le pas fraternel… et retrouvons-nous dimanche prochain pour une nouvelle légende de France ou d’ailleurs, si tu le veux bien.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.
Article précédent

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES