dim 15 février 2026 - 07:02

Aux larmes, citoyens !

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Contre la cruauté des temps, il y a bel et bien, aujourd’hui, une urgence : c’est la lenteur, non point la paresse, mais l’action réfléchie, mesurée, soucieuse d’un accomplissement juste et l’on sait que l’œuvre de la conscience prend le temps qu’il faut. Le risque de la précipitation, du basculement, de l’avilissement est partout. Il commence tôt : en se construisant, l’être doit faire attention à ne pas transformer abusivement son jeu de Lego en seul jeu de l’ego. Les glissements anodins ont tôt fait de se cristalliser en dérives perverses. Nous biaisons sans cesse, nous finassons, nous louvoyons, nous manœuvrons, à toute occasion.

L’effort incessant que réclament les comportements vertueux ne se situe pas dans un no man’s land, mais se poursuit, bien au contraire, dans le champ flou de l’humain. Prenons la question à sa périphérie et laissons le grec nous en confier l’énigme, en en circonscrivant l’ambivalence. Il l’exprime par la notion de mètis (en grec ancien : Μῆτις / Mễtis, littéralement « le conseil, la ruse ») qui est, à la fois, la ruse de l’intelligence et l’amorce de la sagesse. C’est une somme de savoirs pratiques en phase avec les changements de l’instant. Il s’agit de développer une vision de l’autre – et à sa place –, qui va au-delà de ce qu’il est capable d’imaginer, tout cela au service de l’observateur qui utilise les failles, ce qui échappe au sujet en cause, pour éloigner les menaces et sauvegarder les intérêts vitaux. C’est un opportunisme de survie. Incarnée par une Océanide, la mètis personnifie donc aussi la sagesse, témoignant par construction de notre complexité.

Mais celui qui, en raison de cette habileté, se convainc à la longue de sa supériorité risque, un jour, de succomber à une certaine hubris (en grec ancien : ὕϐρις / húbris), notion le plus souvent traduite par « démesure », s’épanouissant sur le terrain de l’orgueil et de l’arrogance, avec son lot de violences complaisantes, tous excès jugés inacceptables par les dieux, quand ils sont perpétrés par de simples mortels[1]. Qu’il serait bon, alors, de s’imprégner d’un certain polythéisme, ne croyez-vous pas ?

L’homme doit, cependant, se guérir d’une double illusion : croire qu’en tirant flamberge au vent, il peut porter l’estoc contre tout ce qui contrarie son insatiable narcissisme ou, à l’inverse, tout ce qui manifeste, chez autrui, de funestes et dévorants appétits. Pourtant, ce que l’on considère idéalement comme le signe même de la civilisation, une marque suprême d’éducation, c’est toujours, ce me semble, la capacité à se comprendre mutuellement – j’insiste sur la tautologie – et à vivre, les uns avec les autres, en bonne intelligence. Fou que je suis d’y croire encore, à l’heure où l’on revendique sans vergogne d’éclatantes dégueulasseries, où l’analyse méthodique – doux pléonasme – est un aveu de faiblesse, où le dialogue à armes égales relève, désormais, de rêveries chimériques… bref, à un moment de l’histoire où il n’est plus question que d’imposer ses vues à coup d’arguments sommaires, de bannir toute nuance conciliatrice dans ses propos, d’infliger brutalement sa suprématie à l’adversaire…

Aux larmes, citoyens !


[1] Lire la subtile, substantielle et vivifiante chronique de Yonnel Ghernaouti, parue il y a quelques heures, dans ce Journal, sous le titre : « La puissance qui s’exhibe trahit déjà sa faute ».

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Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition et l'éditorialiste de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

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