mar 10 février 2026 - 17:02

Mémoriser les principes géométriques avec les pas maçonniques

Cicéron dit de l’Art de la Mémoire qu’il fut inventé dans l’Antiquité par un poète nommé Simonides de Céos. Les circonstances légendaires de cette invention ont été rapportées par les Romains Cicéron (54 avant J.-C.) et Quintilien (Ier siècle) d’après des sources grecques, disparues de nos jours. D’après ce dernier, Simonides était invité à un festin, mais lorsqu’il sortit, appelé par des dieux, la villa s’écroula. Les parents des convives firent appel à lui pour identifier leurs proches et en imaginant les personnes à leur place dans la salle du banquet, il trouva qu’il était facile de les retrouver.

« Ce que fit Simonide semble avoir amené à l’observation que la mémoire est aidée par des cases bien marquées dans l’esprit. » Ce fut la naissance de la première méthode connue de l’histoire, la méthode des lieux (ou loci )

Karl Pribram développe une théorie holographique de l’esprit humain pense que la mémoire, sous ses différentes formes, n’est pas localisée dans une région particulière du cerveau ; il pourrait être interprété comme un système holographique s’activant sous l’effet de faisceaux de fréquences différentes provenant de l’extérieur. Cette analogie permet de concevoir une réalité fondamentale où toute chose est contenue dans chaque chose, où chaque fragment contient des informations sur chacun des autres fragments, de telle sorte qu’on pourrait dire que chaque région de l’espace et du temps contient la structure de l’univers en son sein, à l’instar d’une plaque holographique qui contient toutes les informations de la figure représentée. La Mémoire n’est pas une image du Passé ; elle est le Passé-même conservé vivant.

Cette discipline était très prisée des études classiques de l’époque médiévale à la Renaissance jusqu’au Baroque. «Bien des hermétistes de la renaissance étaient néo-platoniciens et adeptes des liens étroits tissés entre le macrocosme et le microcosme humain. Pour eux, l’univers reflétait qu’imparfaitement le monde des Idées platoniciennes. Ils avaient adopté le concept de réminiscence qui affirme que notre connaissance de la vérité est le souvenir d’un état ancien où, avant d’être incarnée dans un corps, notre âme vivait au contact immédiat des pures Idées dans le monde intelligible. Dès lors, si la mémoire humaine pouvait être réorganisée à l’image de l’univers, elle devenait alors le reflet du royaume des Idées dans sa plénitude, et donc la clé de la connaissance universelle» (Revue Masonica, n° 50, p15).

L’ars memorandi était extrêmement important à une époque où les livres et les supports d’écriture étaient rares et où la manière la plus simple de connaître un livre était simplement de l’apprendre par cœur.

Leibniz considérait que le champ du savoir, c’est-à-dire la connaissance parfaite des principes de toutes les sciences et des arts qui s’y appliquent se décomposaient en trois parties également importantes : l’art de raisonner (la logique), l’art d’inventer (la combinatoire) et l’art de la mémoire (mnémonique). C’est comme partie de l’art de la rhétorique que l’art de la mémoire (ars memorativa), maîtrisé par les Anciens, qui en avaient rédigé les règles et les lois, a voyagé à travers la tradition européenne.

L’hypothèse de base, dont on trouve l’origine chez Platon, est que les images parlent plus directement à l’âme et sont donc les meilleurs vecteurs de la mémorisation.

Par exemple, les flamants : Le tracé d’un angle droit, la fabrication d’une équerre juste, constituait un des soucis des constructeurs du Moyen Âge. Déjà, Vitruve notait que les artisans avaient des difficultés à fabriquer des équerres exactes.

Les deux flamants de Villard de Honnecourt, rappellent une méthode simple et sûre pour tracer un angle droit. Si l’on trace les deux cercles dont les centres sont marqués et dont les circonférences correspondent aux cous des deux volatiles, la droite réunissant les intersections (I et I’) des deux cercles forme avec le segment de droite joignant les deux centres O et O’, un angle droit. Cette méthode est réalisable aussi bien sur la planche à dessin avec le compas, que sur le chantier, avec des cordeaux.

Le but de cette branche de la philosophie médiévale est ainsi de développer des facultés mnémoniques à travers la mise en place d’un système complexe d’images mentales placées dans des architectures imaginaires, comme des statues dans un palais. Il s’agit d’utiliser les lieux et les images comme, respectivement, des tablettes d’argile et des lettres écrites dessus, selon les termes de Cicéron dans De Oratore qui considérait que la mémoire était « ce trésor de toutes nos connaissances… Il faut que l’orateur sente dans son âme ces mouvements rapides, cette chaleur vivifiante qui anime la pensée, féconde et enrichit l’élocution, et imprime dans la mémoire des traits fermes et durables. »
Il était recommandé d’utiliser comme lieux des endroits connus, comme une ville ou une maison dans laquelle on avait l’habitude de se déplacer, et d’organiser les images de telle sorte que l’agencement spatial de ces images corresponde aux concepts à se remémorer comme Simonides l’avait fait.

Les seconds Statuts de William Schaw (1599) évoquent explicitement la nécessité de l’art de la mémoire pour les ouvriers qui ne savaient ni lire ni écrire à cette époque dans l’article 13 : «Il est ordonné par le Surveillant général que la Loge de Kilwinning, seconde loge d’Écosse, soumette à l’examen de l’art de mémoire chaque compagnon et chaque apprenti».  Les manquements étaient même sanctionnés : « au cas où il en aurait oublié quelque point, de lui faire payer les pénalités qui suivent, pour sa négligence : 20 shillings pour un compagnon, 10 shillings pour un apprenti ».

Le Rite Émulation que pratiquent les Anglais doit être entièrement mémorisé.

Pour le plaisir de compléter ces approches rejoignez le texte de Jean-Daniel Graf, L’art de la mémoire et le langage symbolique en Franc-maçonnerie.

Pour des techniques de mémorisation des rituels proposées par la Washington Lodge n° 20 :Techniques de mémorisation maçonnique

Les pas des divers degrés seraient-ils des techniques de mémorisation de tracés géométriques ?

Quand les pas du franc-maçon deviennent un compas mental

Les Pas de l’apprenti et le triangle équilatéral

À l’ordre d’apprenti, glissés en équerre, les 3 pas mystérieux de la marche enseignés à l’apprenti sont à la fois une mise en mémoire corporelle des connaissances géométriques lui permettant de tracer le triangle équilatéral dans le cercle et la possibilité d’une marche droite, axiale en direction de l’orient.

En quoi sont-ils mystérieux ? Les deux colonnes du temple maçonnique agissent comme un  portail conduisant aux Mystères par leur situation de chaque côté de l’entrée vers un endroit sacré. Les 3 pas mystérieux commencent dans cet entre-deux. D’abord il s’agit d’un déplacement dont la direction est tout droit vers un autre lieu, celui du Mystère ; celui du Delta lumineux ? Dans tous les cas la direction est de passer de l’occident vers l’Orient, vers la lumière naissante.

Le premier pas de l’apprenti effectué à partir des pieds mis à l’équerre avec les talons joints (their right heell to the inside of their left in forme of a square so walk) remonte au moins vers 1700 puisqu’on en trouve la mention dans le Manuscrit Sloane (p.32/141). La Grande Loge des Moderns le modifia en le remplaçant par trois pas. Celle des Antients le maintint. Les Moderns justifiaient leur façon de procéder ainsi : «What do they morally teach us ? Upright lives and well sequarated intentions». Ces différences furent codifiées, fondues, lors de l’Union.

«On relève dans le Rituel écossais du Mot de maçon de 1727 une première mention du tracé, à la craie et sur le sol de la loge, des trois marches sur lesquelles l’apprenti accomplit en direction du maître de la loge ses trois pas rituels, les pieds en forme d’équerre, tout en saluant trois fois l’assemblée de la loge.

Parce que le calepineur utilisait la « planche à tracer » pour établir ses dessins tandis que l’appareilleur utilise le pavement en carré pour tracer ses épures et gabarits en vraie grandeur – tous deux à l’évidence des Maîtres maçons expérimentés – je pense que l’on peut penser que les pas des divers degrés sur le pavement mosaïque du sol seraient des techniques de mémorisation de tracés géométriques (The mosaïc pavement, ou le pavement en mosaïque).

L’importance est le référentiel qui change, évolue, temporisé par les différentes mises à l’ordre

Avec la mise à l’ordre du 1er degré, le franc-maçon mentalise avancer dans un cercle de diamètre 12 unités. Les pas de l’apprenti le conduisent vers le Triangle de la lumière qu’il demande.

  • Par un point initial sur le cercle, en direction de l’orient ;
  • Sur le diamètre vertical,  faire 3 pas d’une unité chacun ; c’est parcourir un demi rayon
  • Regarder de chaque côté ; c’est tracer mentalement la perpendiculaire à ce demi-rayon;
  • Joindre du regard l’Orient.

L’apprenti regarde l’unité du cercle de chaque côté et triangule avec l’Orient. Son nombre – le trois – apparaît dans le triangle équilatéral. C’est ce qui est aussi sous-jacent aux salutations aux trois lumières : les 1er, 2e Surveillants et le Vénérable.

Les Pas du compagnon et le pentagone

Pour poursuivre sur les pas du compagnon, le changement de mise à l’ordre devient changement de référentiel.
Avec la mise à l’ordre du 2e degré, le franc-maçon mentalise que 3 est devenu 1 ; il avance dans un cercle où 12 est donc devenu 4 unités.

Les pas du compagnon le conduisent vers le pentagone.
– Après les 3 pas de l’apprenti qui l’ont placé au milieu du rayon, et le changement de posture (maintenant dans ce cercle référentiel de 4 unités de diamètre, soit un rayon de 2, le demi rayon vaut 1 unité), faire le quatrième pas de côté qui rejoint l’extrémité du diamètre de ce cercle. À l’évidence ce pas est l’hypoténuse d’un triangle rectangle et comme nous l’a démontré Pythagore sa dimension est de √5  >>>> √(12+22)
– Revenir par le cinquième pas dans l’axe initial en direction de l’Orient. Revenir veut dire reporter la dimension de cet écart à l’aide du compas.
– La totalité du parcours en direction de l’orient est donc de 1 + √5.
La distance entre le point d’arrivée après ce 5ème pas et l’extrémité du diamètre (en vert) est l’ouverture du compas qui tracera le pentagone sur le cercle contenant l’étoile à cinq branches du compagnon.

Les pas du Maître et la quadrature du cercle

Pour poursuivre la marche du maître, changer de mise à l’ordre en passant de celle du compagnon à celle du maître. Ce nouveau changement de référentiel annonce l’ajout d’un cercle intérieur inscrit dans le pentagone..

Le nouveau cercle de rayon OA, passe du cercle de l’harmonie au cercle de la perfection. Il est rapporté de 5/6ème par rapport au cercle des apprentis et des compagnons.
Ce rapport indique que dans le pas du maître se dissimule le secret de la quadrature du cercle que les maîtres bâtisseurs se transmettaient avec la relation liant les nombres fondamentaux des structures architecturales : 6/5F 2 » p (approximation de 1,4 10000ème)
Le passage du cercle circonscrit du pentagone au cercle inscrit dans ce pentagone rappelle au géomètre qu’il a trouvé le côté du pentagone (en vert sur le schéma) et le rayon OA du cercle inscrit de ce pentagone. Ce savoir, il l’a mémorisé par les pas de l’apprenti et du compagnon.

Placé face au cercueil d’Hiram à l’ordre de Maître, faire les pas de la marche du Maître.

Il est enveloppé par le cercle inscrit dans le pentagone (en vert sur le schéma ci-dessous)

– Au point initial A, milieu du côté du pentagone, en partant vers le sud par le premier enjambement du cercueil, c’est le rappel de la connaissance du point B (coupure du cercle inscrit par la jonction du sommet du diamètre avec O’ quand OA= AO’).
– Avancer vers le nord en enjambant à nouveau le cercueil d’Hiram,  (geste de reporter AB en C).
– Finir le pas en rejoignant le point ultime D du trajet qui est le sommet du diamètre du cercle inscrit dans le pentagone.
La distance CD, est le côté du carré dont la surface égale celle du cercle circonscrit (en noir ci-dessous).

Le pas du Maître mémorise (dans leur mouvement alternatif droite gauche) comment trouver les points B, C et D qui permettent le tracé du carré (en rouge) dont la surface est égale à celle du cercle circonscrit du compagnon (jaune).

La marche du maître n’est pas sans rappeler la sanctification du tracé régulateur médiéval.
Le Maître Architecte se livre à une opération très particulière : celle qui consiste à convertir l’un des carrés du Double Carré en un cercle de même surface et qui permet ainsi de passer du Double-Carré  au  Carré  puis au  Cercle.
Symboliquement l’opération pourrait correspondre à la  purification puis à la sanctification de la Terre afin de transformer notre Terre si imparfaite en… Paradis terrestre puis en … Paradis céleste !

C’est une façon de dire :

« Tu portes en toi les proportions sacrées du Temple ; en marchant selon la géométrie, tu construis intérieurement ce que les anciens construisaient en pierre. »

La marche du maître est une avancée vers l’Orient composée des trois pas de l’apprenti (la ligne), enchaînés par les deux pas du compagnon (le plan), suivis par l’enjambement de la représentation du cadavre d’Hiram (le volume). La marche part de l’équerre, de la connaissance des lois qui régissent le monde, elle atteint le compas, la connaissance des lois de Création.
Les trajets initiatiques des pas des francs-maçons montrent les secrètes mesures des bâtisseurs. Ils montrent ainsi que le passage d’un degré à un autre est fondé sur tout ce qui a déjà été acquis, en intégrant et en mêlant les justes mesures qui  précédent. On ne peut passer au deuxième degré qu’en ayant franchi la compréhension du premier, et on ne peut passer au troisième degré qu’en reprenant les repères donnés par les deux grades précédents. Chaque changement du signe d’ordre indique un changement de référents géométriques, un changement de paradigme géométrique et spirituel.

Ce système de la mémoire permet de doter l’esprit, c’est-à-dire aussi la psyché et l’intellect, d’une puissance d’unification des images par référence à un ordre transcendant. (p.20, La mnémotechnie de l’Antiquité à la Renaissance : d’une discipline méthodique d’ordonnancement des pensées à une pratique ascétique de perfectionnement spirituel)

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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