mar 10 février 2026 - 15:02

« La Voie du Cœur », une invitation à une lecture initiatique du soufisme

Il y a des livres qui parlent de spiritualité comme on parlerait d’un objet respectable posé sur une étagère, et il y a des livres qui traitent la spiritualité comme une matière vivante, une substance intérieure qui réclame notre peau, notre souffle, notre patience. Celui de Hocine Atrous relève de cette seconde famille.

Nous y percevons moins une somme qu’un mouvement, moins un propos sur le soufisme qu’une manière de faire passer le soufisme dans la conscience, comme une lente infusion qui finit par modifier le goût même du réel. La question initiale, celle du cœur, n’est pas décorative.

Elle ne sert pas à donner un vernis d’intimité à un discours religieux. Elle engage une anthropologie entière, donc une manière d’habiter le monde. Le cœur ici n’est ni sentimentalité ni mièvrerie. Il devient organe de connaissance, atelier de discernement, centre de gravité où se décide ce qui, en nous, consent à la paix ou s’entête dans la crispation.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la façon dont Hocine Atrous ose dire, sans détour, que le drame contemporain tient souvent à une confusion

Nous avons pris la religion pour la spiritualité, comme si la forme pouvait tenir lieu de source, comme si l’extérieur, impeccablement répété, suffisait à engendrer l’intérieur. Le texte tranche, il ne caresse pas, il avertit. Quand il écrit que « Dieu n’habite pas dans les formes » et qu’il « habite dans les profondeurs », il ne propose pas une jolie formule. Il nomme une direction, il désigne une profondeur où le geste cesse d’être geste pour devenir flamme, où la foi cesse d’être identité pour devenir métamorphose. Et lorsque l’auteur associe ce basculement à une traversée, il donne au mot religion une gravité qu’il avait perdue dans les usages de confort. La religion ne protège pas du monde, elle se vit dans le monde, et la paix, dans cette perspective, cesse d’être un slogan moral pour devenir « le nom secret du divin », autrement dit une qualité de présence, une manière de ne plus faire de l’autre un ennemi nécessaire à notre cohérence.

Nous reconnaissons là une intuition qui parle puissamment à une sensibilité initiatique

Car, dans notre tradition maçonnique, nous savons que le symbole n’a de valeur que s’il travaille l’être, qu’il n’est pas un bijou d’intelligence, mais une force de transformation. Or Hocine Atrous décrit précisément ce point où la répétition cesse d’être répétition pour devenir transmutation. Le cœur, dans ce livre, n’est pas le siège d’une émotion, il est le lieu d’une alchimie. Non pas une alchimie décorative, mais une opération, une cuisson, une montée en clarté. Rien n’est plus proche, au fond, de la discipline initiatique que cette exigence de vérité intérieure. Nous pouvons multiplier les signes, nous pouvons collectionner les mots de la tradition, nous pouvons même parler l’idiome du sacré avec une aisance admirable, et rester pourtant au seuil de nous-mêmes si le cœur n’a pas été touché, élargi, purifié.

Cette dimension opérative s’enracine dans une articulation très nette entre intériorité et fraternité

L’ouvrage ne s’installe pas dans une tour intérieure où l’âme se contemplerait à l’abri du monde. Il porte, au contraire, une assise à la fois spirituelle et citoyenne. L’auteur lie la tradition soufie à une culture de paix concrète, faite de médiation, de dialogue interreligieux, d’inclusion et d’éducation. Il inscrit ce travail dans un lieu qui n’est pas seulement une adresse, mais une figure, une sorte de symbole incarné de ce qu’il défend, La Maison de la Paix – Dâr al-Salâm Lyon, portée par AISA ONG Internationale, organisation consultative auprès de Organisation des Nations unies. Le cœur humain, sa lumière et sa transformation, deviennent le centre d’une dynamique sociale, comme si la paix extérieure ne pouvait être qu’une projection, patiemment élaborée, d’une paix intérieure travaillée. Nous ne sommes pas devant une spiritualité qui se contente de commenter la fraternité. Nous sommes devant une spiritualité qui demande à la fraternité de devenir réelle, vérifiable, presque mesurable dans les gestes, les relations, les façons de se tenir.

Ce choix d’une tradition vécue conduit l’auteur à une méthode qui est, en elle-même, un signe

Hocine Atrous ne se contente pas de raconter la biographie prophétique comme un récit que l’on admirerait de loin. Il la relit comme une pédagogie du cœur, une manière d’éduquer, d’élargir, de purifier le centre vivant de l’être humain, et d’en faire une école de l’humanité, donc une école de la relation. Cette insistance sur l’éducation intérieure nous paraît décisive. Elle retire au religieux son masque de simple appartenance. Elle rend à la tradition sa vocation la plus exigeante, celle de transformer, de dénouer, de convertir au sens fort, non pas convertir à une bannière, mais convertir l’être à sa propre verticalité.

À cet endroit, l’un des thèmes les plus puissants surgit, celui des « ouvertures du cœur » et des interventions angéliques, non comme folklore, mais comme langage symbolique de la maturation.

Hocine Atrous insiste sur ces scènes où la poitrine s’ouvre, où le fardeau s’allège, où la compassion se forme, comme si le destin spirituel de l’homme consistait à élargir en lui la capacité d’accueillir la lumière. Nous lisons ces passages comme une cartographie intérieure, car ils décrivent une loi initiatique, celle d’une expansion progressive de l’espace intime, jusqu’à ce que l’être cesse de vivre serré dans ses peurs et ses réflexes. L’auteur montre comment cette biographie devient une école du cœur, non seulement pour comprendre Muhammad, mais pour reconnaître notre propre chemin d’humanité. Nous retrouvons là une expérience que la franc-maçonnerie connaît à sa manière, quand elle parle d’élargir la conscience, de travailler les aspérités, de rendre l’homme habitable à la lumière. La langue change, les images diffèrent, mais l’exigence demeure. Il s’agit de rendre possible un autre mode d’être, plus vaste, moins défensif, plus juste.

À mesure que le livre avance, la lumière cesse d’être un thème abstrait pour devenir une structure

L’auteur annonce une lecture ésotérique de la lumière coranique où le cœur devient lampe, niche, cristal. Ce déplacement est essentiel. La lumière n’est plus seulement ce que nous désirons, elle devient ce que nous devons garder, protéger, transmettre, parce qu’elle n’est pas une propriété. Nous reconnaissons alors une éthique de l’amānā, une responsabilité sacrée. L’auteur écrit que l’être humain est une lumière confiée à un corps de passage, un dépôt, et que la responsabilité consiste à en prendre soin, à la protéger des voiles, à la transmettre par la présence, la bonté, la parole juste. Puis il donne une image qui, pour nous, rejoint la plus ancienne grammaire initiatique. L’être humain est un miroir, les voiles l’obscurcissent, le chemin consiste à les polir, non à les nier, et l’homme n’est pas appelé à devenir autre que lui-même, il est appelé à devenir lui-même en vérité. Ici, la proximité avec la symbolique maçonnique est presque tactile. Le polissage du miroir, le soin apporté à ce qui réfléchit, la lutte contre les voiles, tout cela rencontre notre expérience de l’atelier intérieur, là où le travail n’est pas l’acquisition d’un discours, mais le dégagement d’une clarté. Et ce polissage n’a rien d’une négation du monde. Il l’ordonne, il le rend respirable. Il transforme l’urgence d’accumuler en urgence de présence.

Ce qui rend cette lumière crédible, c’est qu’elle n’est jamais séparée d’une critique des pièges contemporains

Hocine Atrous décrit un « désespoir moderne » qui naît d’un malentendu, et il ose une phrase qui demeure dans la mémoire comme un clou planté dans la vanité. Nous avons cru qu’un vêtement pouvait tenir lieu de peau. Autrement dit, nous avons cru qu’un système d’appartenance, de signes, de pratiques, pouvait tenir lieu de transformation. Cette critique ne vise pas la tradition, elle vise son détournement, quand la tradition devient prétexte à crispation, à surveillance, à frontières. L’auteur oppose à ces identités contractées une renaissance dans la miséricorde, et nous entendons, derrière cette proposition, une éthique initiatique de la douceur forte, celle qui refuse la violence du dogme sans tomber dans la mollesse du relativisme.

Cette lucidité se prolonge dans une analyse plus risquée, parce qu’elle touche aux territoires que beaucoup d’ésotérismes aiment fréquenter sans examen

René Guénon, photographie de 1925 (à 38 ans)
René Guénon, photographie de 1925 (à 38 ans)

L’auteur entreprend une critique du courant traditionaliste structuré autour de René Guénon, et il le fait en s’appuyant sur les travaux de Stéphane François. Il rappelle l’idée d’une « Tradition primordiale » supposée contenir les principes essentiels de toutes les civilisations, puis il note les dérives politiques, identitaires, spirituelles et psychologiques que ce courant a pu engendrer. Il décrit une méfiance acquise par lectures et rencontres, et il la relie à une mise en perspective historique et politique qui montre les ambiguïtés, les excès, les absolutisations. Le passage sur la sacralisation de récits mythologiques, érigés en vérités absolues, nous paraît particulièrement précieux pour une lecture maçonnique, parce qu’il protège le symbolisme de sa caricature. Le symbole n’est pas un fait ontologique destiné à écraser l’histoire et les hommes. Il est un outil de lecture, un instrument de transformation, et s’il devient idole, il cesse d’éclairer. Nous apprécions d’autant plus cette critique qu’elle vient de l’intérieur d’une sensibilité spirituelle. Elle n’est pas un procès profane contre l’ésotérisme. Elle est une exigence de vérité adressée à l’ésotérisme lui-même.

Dans cette perspective, le soufisme est présenté comme une voie qui échappe aux enfermements. Hocine Atrous le décrit comme un souffle qui transcende règles et termes, une énergie d’amour qui porte l’être au plus haut degré de son humanité et le plonge dans l’océan de son âme. Puis il ose une formulation vertigineuse où l’identité se dissout, où l’être devient toi, moi, nous, un, lui, rien, tout, comme un phénix renaissant des braises de l’amour. Ce passage, par sa densité, dit quelque chose d’essentiel. Il refuse de réduire le soufisme à une morale. Il lui rend sa dimension métaphysique. Il rappelle que l’amour n’est pas seulement un sentiment vertueux, mais une puissance de décentrement, une force qui retire au moi son privilège de tyran et qui fait apparaître une autre géographie de l’être.

C’est ici que les notions de maḥabba et de tawḥîd, ainsi que l’horizon de l’Homme parfait, prennent une valeur initiatique singulière.

Hocine Atrous ne les traite pas comme des concepts à apprendre, mais comme des réalités à éprouver

L’amour devient une science du lien, l’unicité devient une manière de ne plus diviser le monde en camps intérieurs, et l’Homme parfait cesse d’être une figure inaccessible pour devenir une direction, un appel à l’intégrité. Nous y retrouvons, transposée dans une autre langue, la quête de cohérence qui traverse l’initiation maçonnique, cette volonté de réduire l’écart entre ce que nous disons et ce que nous sommes, entre nos paroles et notre présence. Et parce que le livre relie constamment cette cohérence à une fraternité universelle, nous entendons que l’exigence intérieure n’a pas pour but l’excellence narcissique, mais la capacité de faire place, de soigner, de pacifier.

Cette fraternité se concrétise dans des figures et des épisodes où l’éthique cesse d’être un discours

L’auteur évoque la fraternité silencieuse des moines de Tibhirine, leur hospitalité radicale au milieu d’une population musulmane, et il souligne une proximité spirituelle avec l’éthique soufie, faite de confiance, de présence, d’écoute. Il mentionne aussi le témoignage d’Alaoui Abdellaoui dans L’esprit de Tibhirine, et la continuité d’initiatives qui rassemblent des hommes et des femmes de traditions différentes autour d’un idéal commun de paix et de compréhension. Puis vient Émir Abdelkader, figure de chevalerie spirituelle, articulant transformation intérieure et action politique, capable de protéger des chrétiens menacés à Damas, capable aussi de reconnaître la valeur universelle de la prière au-delà des traditions. Pour une lecture maçonnique, ces pages ont une résonance particulière. Elles disent que la spiritualité, lorsqu’elle est vraie, ne se signale pas d’abord par des mots, mais par une tenue, par une manière d’être au milieu des hommes sans les réduire, par une capacité à protéger le faible et à respecter l’ennemi. Nous reconnaissons là une noblesse de conduite qui touche le cœur même de l’idéal initiatique, puisque la maîtrise intérieure se mesure à la qualité du lien, à la paix que nous portons, à la violence que nous refusons de transmettre.

Reste l’auteur lui-même, dont le parcours éclaire la texture du livre

Hocine Atrous est présenté comme historien et conférencier, avec une double formation théologique et universitaire. Diplômé de Université de l’Émir Abdelkader, il poursuit ses recherches à Université Lumière Lyon 2 et y obtient un master 2 en sciences sociales, spécialisation histoire. Cette double exigence façonne, dit le texte, la rigueur de sa pensée et l’ouverture de son regard. La notice insiste aussi sur son travail d’écrivain et de poète, sur une écriture nourrie de sources classiques et d’enseignements contemporains, visant à donner à voir un islam intérieur où la connaissance demeure inséparable de la transformation du cœur. Cette alliance entre rigueur et intériorité se ressent dans chaque page. Elle explique l’équilibre rare du livre, capable de parler de symbolique sans perdre la netteté, capable d’ouvrir l’ésotérique sans flatter l’obscurité.

La bibliographie de Hocine Atrous, telle qu’elle apparaît dans l’ouvrage, confirme ce compagnonnage entre poésie, théologie et histoire. Nous y croisons un recueil de poésies arabes, Anâ Wa Kurrâsu Ach’âri, la coécriture avec David Frapet des 99 Noms de Dieu dans la tradition musulmane, un travail historique sur l’Algérie coloniale, et plus récemment Les Noms Divins révélés par Hénoch. Nous remarquons aussi la continuité d’articles où reviennent la lumière, la Pierre Noire, la perplexité, le pouvoir, la sacralité, l’illusion, le rien, la caverne initiatique, autant de motifs qui dessinent une même obsession noble, comprendre comment le symbole travaille l’âme et comment l’âme, à son tour, apprend à ne plus trahir la lumière.

Ms épopée turque sur la vie du prophète Muhammad, XVIe siècle, Kuala Lumpur, Malaisie.

Nous pouvons alors dire ce que ce livre nous fait, et pourquoi il touche juste dans une lecture maçonnique

Il ne cherche pas à séduire l’intelligence par une accumulation de références, même s’il est solidement nourri. Il ne cherche pas non plus à rassurer l’appartenance par des formules de camp. Il cherche à déplacer le centre. Il place le cœur au travail, non comme une image, mais comme une exigence, et il montre que l’intériorité véritable n’est jamais un retrait, parce qu’elle a pour fruit une pacification, donc une fraternité plus réelle. Nous recevons cette Voie du Cœur comme un rappel sévère et doux à la fois, sévère parce qu’elle refuse les conforts, doux parce qu’elle ouvre une possibilité, celle d’une tradition qui n’écrase pas, qui n’enferme pas, qui n’arme pas, mais qui élargit, qui illumine, qui rend l’homme plus humain. Et si nous devions en garder une leçon initiatique, nous dirions qu’elle tient dans un geste intérieur, apprendre à reconnaître les voiles, apprendre à les polir, apprendre à protéger la lumière confiée, afin que la paix cesse d’être une idée et devienne une présence.

La Voie du Cœur – Sur le sublime chemin du soufisme

Hocine AtrousParole Vivante Publication, coll. En Chemin, 2025, 256 pages, 15,30 € – numérique 3,40 € / Pour commander, c’est ICI.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES