De notre confrère elnacional.com – Par Mario Múnera Muñoz

Lorsque je me suis aventuré à écrire sur ce sujet, je ne peux cacher que je me suis senti mal à l’aise. Le titre peut suggérer une lutte contre le judaïsme, mais ce n’est pas le cas. Nos frères qui pratiquent la religion du « judaïsme » sont dignes de mon plus grand respect et de mon estime. Pour moi, ce sont des personnes incroyables, et ils sont également dignes de mon admiration, car ils pratiquent leurs croyances avec le plus grand amour, conviction, vigilance et discipline, des vertus peu observées dans d’autres croyances religieuses. J’admire la Cábala juive et son message profond de connaissance et de sagesse.

L’institution maçonnique est dédiée à l’étude des sciences et à la pratique des vertus, et le Franc-maçon est un être humain libre et de bonnes mœurs. La relation entre le judaïsme et la Franc-maçonnerie a été historiquement un sujet de malentendus et, parfois, de polémique ouverte. Pour beaucoup, la simple association des deux termes évoque des théories conspirationnistes antisémites. Cependant, la réalité est beaucoup plus riche et nuancée : une rencontre, parfois conflictuelle mais souvent fructueuse, entre une ancienne tradition religieuse et une institution moderne fondée sur des idéaux universels.
Le mot le plus sacré en Franc-maçonnerie, bien que l’institution ne le souligne pas, est « être libre ». Si l’on n’atteint pas cet état, on ne peut pas comprendre la profondeur des enseignements maçonniques dérivés de son symbolisme. Être libre, ne pas être dogmatique, ne pas être fanatique, ne pas être hypocrite, et surtout, éviter ce cancer qui ne nous laisse pas progresser spirituellement : l’ambition démesurée, qui nous conduit à vouloir avoir du « pouvoir » sur tout, sauf sur nous-mêmes.
Comment arrive-t-on à « être libre » ? Par le chemin de « se connaître soi-même ». Ce processus nous conduit en Franc-maçonnerie à gravir 33 escaliers. Ce n’est pas facile ; seulement vingt pour cent y parviennent, et ce sont les véritables initiés.

Pour une meilleure compréhension de notre relation avec la religion du « judaïsme », nous devons remonter à plus de trois cents ans en arrière, lorsque les tailleurs de pierre et les maîtres d’œuvre, spécialisés dans différents arts de la construction, étaient formés par des groupes ou des confréries, très familiales et d’autres plus engagées avec le groupe. Ils réalisaient des constructions de palais, de temples et de grandes œuvres de l’époque. C’est là que naquit la Franc-maçonnerie. Ces premiers Francs-maçons s’appelaient « opératifs » ; leurs instruments de travail se convertirent en symboles qui cachaient un enseignement de connaissance et de sagesse : le maillet, le ciseau, la truelle, la règle, le niveau, etc.La Franc-maçonnerie spéculative moderne naît en Angleterre au XVIIe siècle, une société profondément imprégnée de la culture biblique. La « Bible », surtout l’Ancien Testament, était le grand livre de référence morale, historique et symbolique pour les hommes éduqués de l’époque, qu’ils soient croyants ou déistes.
Un symbole n’est pas un dogme. La Franc-maçonnerie a pris la narrative et les symboles du judaïsme biblique comme outils allégoriques, non comme articles de foi. En 1717, la Première Grande Loge Maçonnique fut fondée à Londres, regroupant plusieurs loges. Les premiers Francs-maçons chargés d’élaborer les lois, constitutions et statuts généraux étaient des pasteurs protestants, qui introduisirent de nouveaux symboles, extraits du judaïsme, également avec de nouveaux et vastes connaissances. C’est pour cette raison que la Franc-maçonnerie a aussi une symbolique hébraïque.

De toutes les religions du monde, nous pouvons extraire beaucoup de connaissance et de sagesse. Les premières constitutions maçonniques, comme celles d’Anderson (1723), exigeaient de leurs membres de croire en un « Être Suprême », mais souvent, dans la pratique, cela s’interprétait comme un Dieu chrétien. Beaucoup de loges en Europe, surtout celles de tradition anglicane ou catholique, étaient réticentes à admettre des non-chrétiens. Les préjugés sociaux pénétraient aussi dans certaines loges, créant une barrière invisible pour l’entrée des Juifs, surtout dans des contextes de fort nationalisme ou d’intégrisme religieux.
Depuis l’orthodoxie juive la plus stricte, la Franc-maçonnerie pouvait être vue avec suspicion en raison de son caractère secret, de son possible syncrétisme religieux et de son potentiel pour diluer l’identité particulière juive dans un universalisme abstrait. La Haskalá (Illumination juive) du XVIIIe siècle partageait avec la Franc-maçonnerie de nombreux valeurs : la raison, l’éducation, l’amélioration morale de l’individu et l’idée de fraternité humaine au-delà des credos. Pour beaucoup de Juifs qui aspiraient à l’émancipation et à l’intégration dans la société, la loge était un espace de rencontre sur un pied d’égalité avec les non-Juifs. Cela a toujours été ainsi.
La Franc-maçonnerie recourt au symbolisme du Premier Temple de Jérusalem, aux colonnes de Jakín et Boaz, à la légende de Hiram Abiff, inspirée d’un artisan du Temple, et à d’autres éléments pris directement de la narrative biblique hébraïque. Cela créait un langage symbolique familier pour les Juifs cultivés. Dans des pays comme la France, l’Allemagne ou les États-Unis, à partir du XIXe siècle, les loges devinrent un important canal d’intégration sociale pour les Juifs professionnels, intellectuels et commerçants. Des figures comme les Rothschild, des personnalités culturelles et politiques, furent des Francs-maçons actifs.
Il n’existe pas de posture unifiée. Du rejet catégorique des courants ultra-orthodoxes, qui parfois l’équiparent à l’idolâtrie, jusqu’à l’acceptation enthousiaste des Juifs laïcs et réformistes. En Israël, il existe une Franc-maçonnerie active : « La Grande Loge de l’État d’Israël », avec des loges qui travaillent en hébreu, arabe, anglais et d’autres langues, démontrant comment l’institution peut s’adapter à un contexte juif souverain.

Il est impossible d’aborder ce sujet sans mentionner les mythes antisémites et antimaçonniques, comme les « Protocoles des Sages de Sion », qui grotesquement fusionnent les deux identités en une supposée conjuration mondiale. Ce discours de haine, né dans des cercles réactionnaires tsaristes, a empoisonné la perception publique de la relation réelle.
La relation entre judaïsme et Franc-maçonnerie n’est pas une histoire d’identité, mais de dialogue, parfois raté. Elle reflète la lutte plus large des Juifs dans la modernité, entre la préservation d’une identité particulière et la participation à des projets universels. Loin des mythes conspirationnistes, c’est une histoire de personnes qui, à différentes époques, ont cherché dans la fraternité maçonnique un espace pour l’amélioration personnelle, le débat intellectuel et la construction de ponts dans des sociétés souvent divisées. Un chapitre fascinant à l’intersection entre religion, illustration et société civile.
