sam 07 février 2026 - 17:02

Démocratie exportée, tyrannies installées : des loges américaines dans l’ombre du Golfe

La rédaction a investigué. Alors que U.S. Central Command communique sur le déploiement de l’USS Abraham Lincoln* (CVN-72) dans la zone de la U.S. 5th Fleet « pour soutenir la sécurité et la stabilité maritimes », une rumeur revient, comme reviennent toujours les rumeurs…

USS Abraham Lincoln (CVN-72)

Y a-t-il, en ce moment, une présence maçonnique américaine dans le Golfe ? La réponse, si l’on tient l’équerre du factuel, est double. Oui, à terre, des annuaires publics attestent des loges militaires outre-mer. Non, en mer, rien ne permet d’affirmer, à cette heure, l’existence d’une loge régulière embarquée sur un porte-avions.

Le point de départ : une région sous tension, une question qui revient

Sceau CENTCOM

Le 26 janvier 2026, la communication officielle de CENTCOM montre des marins à bord de l’Abraham Lincoln, avec une légende explicite : le bâtiment est déployé dans la zone d’opérations de la 5e Flotte pour contribuer à la « sécurité et stabilité » dans l’aire de responsabilité de CENTCOM.

Ce détail compte : le contexte est public, daté, documenté. Et c’est précisément dans ces zones hautement contraintes que naît la fascination : quand l’espace se militarise, certains imaginent que la loge se militarise aussi.

Or, la Franc-maçonnerie n’est pas un rouage de l’État, pas davantage un pion sur l’échiquier des puissances. Mais elle a, depuis longtemps, une réalité sociologique simple : des militaires sont francs-maçons, et ils cherchent, comme partout, des formes de continuité fraternelle, même loin de l’atelier d’origine.

À terre : ce que les annuaires publics autorisent à dire (et à montrer)

Ronald-W.-Davie,-GM Prince-Hall Oklahoma

Le document le plus net, parce qu’il est public et nominatif, vient de la Most Worshipful Prince Hall Grand Lodge of Oklahoma : sur sa page « Constituent Lodges », elle affiche des Middle East Districts avec des listes de respectables loges « Military » par zones/pays.

On y voit, par exemple :

  • en Arabie saoudite : Desert Light Military, Eastern Sun Military, Babylon Military ;
  • en Irak : Light of the Ur Military, Desert Sons Military, Sons of Amos Military ;
  • au Qatar / Bahreïn / Koweït : district intitulé “Kuwait / Bahrain” (plusieurs respectables loges “Military”) ;
  • en Afghanistan : districts « South » et « North », listant plusieurs respectables loges « Military ».

Cette page ne dit pas « sur telle base X », ni « à telle date Y », ni « Travaux effectivement tenus la semaine dernière ». Mais elle dit quelque chose de très lourd : une juridiction maçonnique américaine publie elle-même l’existence de districts Moyen-Orient structurés en loges « military ».

Grande-Loge-Prince-Hall-des-Francs-Maçons-Libres-et-Acceptés-du-Maryland

À cela s’ajoute une attestation encore plus précise du côté de la Most Worshipful Prince Hall Grand Lodge of Maryland : un annuaire public de loges indique Tigris Military #151 comme « Active », avec une adresse de réunion donnée à Camp Arifjan.
Et une page « Overseas / Europe & Middle East » de cette même juridiction mentionne cette loge et donne même une fréquence de réunion (1er et 3e mercredi du mois).

Enfin, une source maçonnique « institutionnelle » au sens large – le site du Scottish Rite of Freemasonry, SJ, USA – relate une tenue / réunion maçonnique sur une base en Afghanistan (Kandahar Air Field) et cite des loges militaires rattachées au Maryland, ce qui confirme l’existence d’une tradition « down range » documentée, au-delà des seuls forums.

Ce qu’on peut en tirer, sans forcer le trait :

Site Scottish Rite of Freemasonry, SJ, USA
  • oui, des loges « military » américaines existent/ont existé dans la région, et certaines sont publiquement listées ;
  • oui, au moins une loge est indiquée active avec un lieu précisé (Camp Arifjan) ;
  • non, ces documents ne suffisent pas à établir un état des lieux exhaustif en temps réel de toutes les bases, ni la réalité continue de toutes les loges listées.

Pourquoi l’enquête s’arrête avant le « base par base »

À ce stade, un réflexe d’enquêteur s’impose : si l’information ne descend pas au niveau « base X / bâtiment Y / date Z », ce n’est pas forcément qu’elle est cachée – les complotistes diraient secrètes !

C’est souvent que les juridictions ne publient que des données administratives (existence d’une loge, d’un district, d’une charte), sans livrer ce qui relève du fonctionnement concret. C’est aussi que, dans certains pays, la franc-maçonnerie demeure un sujet juridiquement ou socialement sensible, où la précision excessive peut devenir un risque.

Enfin, du côté militaire, la prudence est un langage : ne pas exposer des lieux, des habitudes, des circulations, c’est un réflexe de sécurité autant qu’un principe de discrétion.

Autrement dit : la zone grise n’est pas une preuve de complot. Elle dit surtout ceci. Qu’entre la carte et le terrain, il y a le réel, et que le réel, parfois, s’écrit à voix basse.

Pavillon de l’United States Navy

En mer : clubs fraternels, pas loges travaillant sous patente d’une Grande Loge (et presque jamais à bord)

Sur ce point, les témoignages convergent : des Maçons de la marine expliquent qu’il n’y a « pas de loge à bord » au sens d’une loge régulièrement constituée, travaillant sous patente d’une Grande Loge ; tout au plus, des clubs maçonniques informels.
L’un d’eux résume la clef initiatique avec une phrase parfaite : « In Lodge, I am Brother Cook. »
C’est-à-dire : sur un pont de guerre, la hiérarchie est vitale ; mais dans l’espace symbolique, l’homme redevient l’homme, nivelé par la règle intérieure.

Et, concernant l’Abraham Lincoln, les pages institutionnelles de la Navy ne mentionnent aucune loge embarquée. Elles décrivent un bâtiment, une mission, une chaîne de commandement, un fonctionnement : rien qui ressemble à l’existence publique d’un atelier à bord.

Donc, si présence maçonnique il y a « dans la flotte », elle s’exprime presque sûrement comme ceci :

  • des Frères à bord,
  • éventuellement un club,
  • et des visites de loges à terre quand les escales et les conditions le permettent.

Lecture maçonnique : la loge comme îlot de liberté au cœur du dispositif

Dans ces territoires où tout rappelle la contrainte – contrôle, autorisations, badges, périmètres – la loge (quand elle existe) agit comme un contre-espace. Non pas un contre-pouvoir politique. Un contre-espace anthropologique : un lieu où l’on ne se définit plus par son grade militaire, son statut, sa fonction, mais par une exigence intérieure : la tenue de soi, la parole mesurée, la fraternité éprouvée.

Et le paradoxe est fort : la loge militaire ne militarise pas la maçonnerie ; elle tente de maçonner l’humain au sein du militaire. Elle ne dit pas : “nous sommes la puissance”. Elle murmure plutôt : “nous sommes la limite”, la limite que l’homme se pose à lui-même pour ne pas devenir ce que la guerre fait parfois de lui.

On demandait : « y a-t-il une présence maçonnique américaine dans le Golfe, en ce moment ? » Les sources ouvertes répondent : à terre, oui, attestations et listes existent ; en mer, pas de loge régulière identifiable, seulement des Frères et parfois des clubs.

Le reste appartient à une vérité plus initiatique que journalistique : là où l’histoire durcit, la loge, quand elle tient, n’est pas une rumeur d’influence. Elle est une petite école de liberté, posée au bord même du monde qui bascule.

*Abraham Lincoln (1809–1865) est le 16e président des États-Unis, figure d’une ascension née du travail, du droit et d’une volonté de fer.
Il traverse la guerre de Sécession en tenant une ligne : préserver l’Union, empêcher l’éclatement, refuser que le conflit soit seulement une guerre de territoires.
Son geste décisif est l’émancipation proclamée en 1863, puis l’appui politique à l’abolition constitutionnelle (13e amendement, voté en 1865).
Son œuvre se scelle dans une langue sobre et verticale, où la nation est appelée à se « réparer » plutôt qu’à se venger.

Assassiné en avril 1865, il devient immédiatement une conscience publique, presque une mesure morale.
Côté franc-maçonnerie : il n’a pas été initié, malgré des rumeurs tenaces.


Mary Todd Lincoln affirma elle-même qu’il n’avait jamais été maçon ni membre d’un ordre secret.
En revanche, de nombreux maçons l’ont honoré, voyant en lui une parenté d’esprit : droiture, humanité, sens du juste.
D’où la légende : non pas un Frère “administratif”, mais une figure que certaines loges ont voulu reconnaître comme un frère de cœur.

USS-Abraham-Lincoln,-en-direction-de-son-nouveau-port-d’attache,-la-Naval-Station-Everett-(1996)

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Pierre d’Allergida
Pierre d’Allergida
Pierre d'Allergida, dont l'adhésion à la Franc-Maçonnerie remonte au début des années 1970, a occupé toutes les fonctions au sein de sa Respectable Loge Initialement attiré par les idéaux de fraternité, de liberté et d'égalité, il est aussi reconnu pour avoir modernisé les pratiques rituelles et encouragé le dialogue interconfessionnel. Il pratique le Rite Écossais Ancien et Accepté et en a gravi tous les degrés.

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