Lire La Petite Histoire de la franc-maçonnerie de Roger Dachez, c’est entrer dans un récit où l’érudition se fait flamme vive, où l’histoire documentée dialogue sans cesse avec le mythe fondateur.

Ce livre ne se contente pas de restituer des faits ou des dates, il nous fait éprouver ce moment mystérieux où la pierre brute du passé devient pierre cubique dans le Temple de notre mémoire.

Roger Dachez, médecin, professeur agrégé et universitaire, président de l’Institut Maçonnique de France (IMF) et directeur de la revue Renaissance Traditionnelle (RT), a consacré plus de trente ans à explorer ce continent symbolique. Ses ouvrages innombrables, de Des maçons opératifs aux francs-maçons spéculatifs – Les origines de l’Ordre maçonnique, (EDIMAF, coll. « L’Encyclopédie maçonnique », 2001) à La Véritable Histoire du grade de Maître – Hiram et ses Frères (Dervy, 2023) et

De Salomon à James Anderson – L’invention de la franc-maçonnerie (Dervy, 2023) en passant par Les premiers hauts grades écossais – L’énigme des origines (1730-1800),coécrit avec John Belton (OE), forment déjà une constellation essentielle pour qui veut comprendre la tradition initiatique.

Nous avions déjà eu l’occasion, sur 450.fm, de chroniquer son précieux ouvrage Les mots essentiels pour comprendre… La franc-maçonnerie (Cairn, coll. Les mots essentiels pour comprendre, 2024), qui proposait une claire introduction à travers un lexique raisonné et éclairant. Dans cette nouvelle synthèse, il met à la portée du lecteur un cheminement complet, comme si nous suivions pas à pas les Frères et Sœurs qui ont édifié cette mystérieuse construction fraternelle depuis les bâtisseurs de cathédrales jusqu’aux loges contemporaines.
Dès les premiers chapitres, surgissent les images des chantiers médiévaux. Dans l’effort d’hommes voués à une existence brève et rude, travaillant souvent à une œuvre dont ils ne verraient pas la fin, se dessine une vision bouleversante de la condition humaine tendue vers l’infini. Cette cathédrale intérieure, où la pierre équarrie devient symbole de l’âme façonnée, constitue la première matrice de l’Art royal. Les Anciens Devoirs, les Statuts de William Schaw en Écosse, l’énigmatique Masonry du XVIIᵉ siècle anglais viennent ensuite tisser le passage de l’opératif au spéculatif. L’auteur y montre comment se prépare, à travers ces expériences, la naissance d’un ordre initiatique destiné à transformer le métier en tradition spirituelle.

Un pas décisif survient avec l’année 1717 et la création à Londres de la Grande Loge. Ce qui aurait pu demeurer une confrérie confidentielle devient, à la faveur des Constitutions d’Anderson, une institution porteuse d’un message universel. L’événement, modeste dans ses formes, est gigantesque dans ses conséquences. Roger Dachez en restitue les acteurs, de Désaguliers à Newton, et révèle la manière dont l’esprit de tolérance et de réconciliation de l’Angleterre hanovrienne a façonné le visage de la franc-maçonnerie moderne.
La greffe française, dès 1725, confère à la Maçonnerie une tonalité singulière. Nourrie par les Lumières, par le souffle des philosophes et par le discours de Ramsay, elle devient un espace d’expérimentation spirituelle et fraternelle, où l’universalisme s’allie à une quête de régénération sociale. Condamnée par l’Église, suspectée par le pouvoir, elle n’en attire pas moins les élites, les artistes et les penseurs, révélant l’évidence d’une sève nouvelle circulant dans le corps de la société.

Le récit de Roger Dachez embrasse alors les grandes convulsions du temps. La Révolution française et l’Empire montrent combien la Maçonnerie épouse les bouleversements politiques, oscillant entre effondrement et survie, entre loges fermées et loges refuges. Le XIXᵉ siècle fait de l’Ordre une puissance internationale, mais aussi un terrain de tensions idéologiques, jusqu’à la rupture entre obédiences. La IIIᵉ République incarne pour beaucoup un âge d’or, où l’influence des loges irrigue la vie intellectuelle et politique, mais où s’élève aussi la haine tenace d’un antimaçonnisme virulent, qui connaît son apogée avec l’affaire des fiches et les campagnes de dénigrement.
Le XXᵉ siècle est celui de la tourmente. La franc-maçonnerie subit l’oppression totalitaire, la dissolution et la clandestinité, avant de renaître à la Libération. Roger Dachez décrit avec justesse ce moment de recommencement, où l’Ordre doit à la fois restaurer sa mémoire et s’interroger sur sa place dans un monde nouveau. Viennent alors les débats contemporains qui l’animent encore : régularité et reconnaissance, dialogue avec les religions, fidélité aux traditions initiatiques face à une modernité incertaine.

Ce parcours n’est jamais une simple chronique historique. Il révèle la respiration profonde d’un ordre à la fois institution et mythe, histoire et légende, miroir de la société et chemin initiatique. L’auteur met en garde contre les fausses pistes – illusions templières, confusions avec le compagnonnage – pour mieux faire apparaître la véritable nature de la Maçonnerie : une métamorphose continue, une transmission toujours réinventée, un travail inlassable de l’homme à la recherche de sa propre lumière. Nous lisons ces pages comme nous entrerions dans une loge, en franchissant un seuil, en acceptant de nous perdre dans un labyrinthe où chaque salle en ouvre une autre, où la lumière ne se découvre qu’à mesure que nous avançons.
Ainsi La Petite Histoire de la franc-maçonnerie devient une grande méditation sur la tradition initiatique elle-même. Elle nous rappelle que la Maçonnerie ne vit pas seulement dans ses mythes et ses rituels, mais dans la fidélité à une quête : celle de l’homme qui taille la pierre de son être pour trouver la juste proportion entre l’ombre et la clarté. À ce parcours, Roger Dachez ajoute une chronologie finale, brève et limpide, qui n’est pas un simple appendice documentaire mais une pierre de fondation offerte au lecteur. Elle constitue un outil pédagogique essentiel, permettant de situer les étapes, d’ordonner la mémoire et de poursuivre le voyage avec des repères sûrs.

La Petite Histoire de la franc-maçonnerie
Roger Dachez – Cairn, coll. La Petite Histoire, 2025, 232 pages, 14,50 €