dim 31 août 2025 - 15:08

De la pierre brute à la lumière partagée

Chroniques discrètes d’un apprenti qui écoute (et qui commence à comprendre)

Il est tard. L’écran me regarde avec son œil froid, comme un miroir sans tain. Je suis là, seul, devant des mots que je ne comprends pas toujours, des symboles qui me glissent entre les doigts, des phrases qui semblent écrites pour d’autres. Mais je reste. Parce que quelque chose me dit que derrière ce vernis, il y a une vérité. Une lumière. Ou du moins, une chandelle.

On m’a parlé de la franc-maçonnerie comme d’un monde ancien, mystérieux, codé. Des tabliers, des colonnes, des mots perdus. Des hommes qui se réunissent dans des temples sans dieux, pour parler de choses qu’on ne dit pas. Et moi, apprenti lecteur, je suis là. Je lis. J’écoute. Je ne suis pas initié, mais je suis curieux. Et parfois, c’est suffisant.

1 – La pierre brute : le commencement est toujours rugueux

On commence toujours par une pierre. Une pierre brute, informe, un peu comme moi. Les anciens bâtisseurs la taillaient pour élever des cathédrales. Les maçons modernes la polissent pour élever l’âme. Enfin, c’est ce qu’on dit. Moi, je suis encore à l’étape où je me demande si je tiens le bon outil. Est-ce une truelle ? Un compas ? Un dictionnaire symbolique ? Je lis les textes. Je vois des références à Hiram, à Salomon, à des temples que je n’ai jamais visités. Et je me dis : “Mais pourquoi tout commence toujours par un meurtre ?”

2 – Le Livre des Morts : ou le Livre de la Vie

Avant les colonnes du Temple, avant les versets de la Genèse, il y avait les papyrus. Les anciens Égyptiens ne parlaient pas de mort comme d’un effacement, mais comme d’un voyage. Le Livre des Morts, qu’on devrait peut-être appeler « Livre de la Vie », est un guide pour l’âme. Un manuel de navigation pour traverser l’invisible.

Chaque formule, chaque invocation, chaque image est une clé. On y parle de pesée du cœur, de jugement, de vérité. Mais surtout, on y parle de passage. De transformation. De dépouillement.

Et moi, apprenti lecteur, je découvre que ce livre n’est pas si éloigné de mon propre chantier. Car tailler la pierre, c’est déjà mourir un peu à ce que l’on croyait être. Et lire les symboles, c’est apprendre à se lire soi-même.

Dans le Livre des Morts, l’âme doit répondre à quarante-deux juges. Elle doit dire : “Je n’ai pas menti. Je n’ai pas volé. Je n’ai pas tué.” Mais elle doit surtout prouver qu’elle a vécu en vérité. Et cette vérité, dans la franc-maçonnerie comme dans la vie, ne se mesure pas en dogmes, mais en actes silencieux.

Le papyrus devient miroir. Le cercueil devient berceau. Et la mort devient initiation.

3 – Maât : la pesée de l’âme et le jugement silencieux

Il y a des soirs de tenue où le silence pèse plus que les mots. Où les regards échangent des vérités que les colonnes ne peuvent contenir. Ce soir-là, un frère a présenté une planche sur la justice. Pas celle des tribunaux, mais celle du cœur. Il a parlé de Maât, la déesse égyptienne de l’ordre cosmique, de la vérité, de l’équilibre. Et moi, assis dans l’ombre, j’ai senti que quelque chose se pesait en moi.

Plume et Pierre dans une balance
Plume et Pierre dans une balance

Dans le Livre des Morts, l’âme du défunt est placée devant une balance. D’un côté, une plume, celle de Maât. De l’autre, le cœur du défunt. Si le cœur est plus lourd que la plume, l’âme est dévorée. Mais si elle est légère, elle peut continuer son voyage.

Et je me suis demandé : que pèserait mon cœur ce soir ? Pas en fautes, mais en silences. Pas en erreurs, mais en vérités non dites. Pas en savoirs, mais en actes.

La franc-maçonnerie ne juge pas. Elle ne condamne pas. Mais elle invite à se peser soi-même. À déposer son cœur sur l’autel intérieur, et à le regarder sans détour. À se demander si l’on vit selon Maât, non pas selon des lois, mais selon une justesse intime.

Dans cette loge, ce soir-là, la balance n’était pas visible. Mais elle était là. Dans le silence après la planche. Dans le regard du Vénérable. Dans le battement discret de mon propre cœur.

Et je me suis dit : peut-être que l’initiation, c’est cela. Apprendre à peser son âme. Et à l’alléger, jour après jour, jusqu’à ce qu’elle puisse voler.

4 – La Bible : entre mythe fondateur et manuel d’architecture divine

L’arche de Noé

La franc-maçonnerie aime la Bible. Pas pour prêcher, mais pour symboliser. Le Temple de Salomon, c’est le chantier idéal. Hiram, l’architecte assassiné, c’est le martyr du secret. Et moi, je découvre que la Genèse est aussi un plan de construction :

Que la lumière soit.” Premier acte maçonnique. Et puis il y a les nombres. Les mesures. Les alliances. Les noms qui résonnent comme des mots de passe. Noé, l’initié du déluge. Moïse, le législateur du désert. Et Salomon, bien sûr, celui qui bâtit avec sagesse, mais dont le temple finit par tomber. Comme quoi, même les plans divins ont besoin de révisions.

5 – La Kabbale : quand les lettres deviennent des briques

Et puis, au détour d’un texte, je tombe sur la Kabbale. Pas celle des grimoires poussiéreux, mais celle des lettres qui dansent. Chaque mot devient un monde. Chaque lettre, une porte. Le nom de Dieu, imprononçable, devient un chantier à lui seul. On me dit que le monde a été créé avec 22 lettres. Moi, j’ai du mal à finir un paragraphe sans me perdre. Mais je sens que derrière ces jeux de chiffres et de formes, il y a une logique. Une géométrie sacrée. Et peut-être, un peu de poésie.

Et je comprends que dans la franc-maçonnerie, chaque mot prononcé est aussi une pierre posée sur le chantier du sens, une lettre vivante dans l’édifice intérieur.

6 – La lumière : elle ne vient pas toujours d’en haut

On parle beaucoup de lumière. Celle de Prométhée, celle des Lumières, celle du chandelier. Mais moi, je découvre une autre lumière. Celle qui vient quand on comprend enfin une phrase obscure. Celle qui naît d’un regard échangé dans le silence. Celle qui éclaire non pas le monde, mais le coin de notre esprit qu’on n’avait jamais exploré.

7 – Maître Eckhart : le silence au cœur de la lumière

Et puis, au détour d’un silence, je tombe sur une phrase. Elle ne vient ni d’un rituel, ni d’un traité, ni d’un temple. Elle vient d’un homme qui parlait peu, mais qui disait l’essentiel :

« L’œil avec lequel je vois Dieu est le même œil avec lequel Dieu me voit. »

Socrate en penseur vue de face
Statue de Socrate

Maître Eckhart ne cherchait pas à bâtir des cathédrales. Il cherchait à les faire tomber, celles que nous construisons en nous, avec nos certitudes, nos titres, nos savoirs. Il ne parlait pas de lumière comme d’un flambeau, mais comme d’un dépouillement. Et moi, apprenti lecteur, je comprends que la quête n’est pas d’ajouter, mais d’enlever. Pas d’accumuler des symboles, mais de les traverser. Pas de comprendre, mais de consentir à ne pas comprendre.

Eckhart rejoint Socrate dans le doute, Spinoza dans l’unité, Camus dans l’acceptation. Et la franc-maçonnerie, dans sa forme la plus nue, devient alors ce qu’elle a toujours été : Un espace pour se taire ensemble. Un lieu pour écouter ce qui ne s’écrit pas. Un chantier où l’on apprend à ne plus construire, mais à être.

8 – Le Château de l’âme : franchir les demeures intérieures

Chateau d’Arginy

Et dans ce silence, une autre voix résonne, celle de Thérèse d’Avila. Elle parle du Château de l’âme. Elle nous invite à entrer en nous-mêmes, à franchir les demeures intérieures, jusqu’à ce centre où Dieu attend sans bruit. Ce château n’est pas à conquérir, mais à habiter. Et chaque pierre retirée, chaque mur tombé, nous rapproche de la chambre la plus secrète, celle où l’âme ne fait plus qu’un avec la lumière.

Ce château ressemble à un temple invisible. Il ne s’élève pas vers le ciel, il descend vers le cœur. Et chaque degré franchi est une chute vers soi. La franc-maçonnerie, dans ses rites, ses silences, ses symboles, propose ce même voyage. Non pas une ascension, mais une immersion. Non pas une victoire, mais une rencontre.

En revanche, le Château de l’âme attribué à Maître Eckhart est un ouvrage distinct, bien que partageant une métaphore similaire.

Il existe donc une correspondance d’idée fondamentale entre les deux œuvres : toutes deux utilisent la métaphore architecturale du château pour représenter l’âme comme un lieu sacré où Dieu habite et où se réalise l’union mystique. Cependant, les nuances sont importantes. Thérèse d’Avila propose un itinéraire structuré en sept demeures, mettant l’accent sur la prière d’oraison, l’humilité comme clé pour chasser les « bêtes venimeuses » du péché, et une expérience progressive de la présence divine. Maître Eckhart, quant à lui, insiste sur une transformation radicale de l’âme, une « naissance » divine qui implique une perte de soi et une union avec le Dieu transcendant, souvent exprimée dans un langage plus abstrait et plus dialectique. 

Ainsi, bien que la métaphore du château soit commune, les chemins et les emphases théologiques diffèrent significativement entre les deux auteurs.

9 – Perpignan : la Sanch, ou la marche vers soi

Rue de la Loge, Perpignan (Pyrénées- Orientales).
Rue de la Loge, Perpignan (Pyrénées-Orientales).

Et puis, il y a Perpignan. Pas seulement ses pierres chaudes, ses ruelles étroites, ses verres levés en fin de journée. Il y a aussi ce moment suspendu, chaque Vendredi Saint, où le temps semble se retirer. La Procession de la Sanch traverse la ville comme une ombre lente. Des silhouettes encapuchonnées, vêtues de noir ou de rouge, avancent en silence, au rythme d’un tambour sourd. On ne sait plus très bien si c’est une cérémonie, un deuil, ou une prière en mouvement.

Mais pour moi, c’est une initiation. Une marche intérieure, déguisée en tradition. Chaque pas est une question. Chaque silence, une réponse. On ne regarde pas. On ressent. Et dans cette lenteur, dans cette retenue, quelque chose se dépose. Comme une poussière sacrée sur la pierre brute que je suis encore.

La Sanch ne parle pas. Elle ne prêche pas. Elle avance. Et moi, en la regardant passer, je comprends que l’initiation ne se fait pas toujours dans un temple. Parfois, elle se fait dans la rue, au cœur d’un peuple, dans le murmure d’une foi qui ne demande rien, sauf peut-être qu’on marche avec elle.

10 – Le verre de vin : la fraternité en fin de parcours

Coupe sacrée remplie de vin avec du pain
Coupe sacrée remplie de vin avec du pain

Et puis, il y a le verre. Le verre de Côte du Roussillon, levé entre frères, entre amis, entre compagnons de route. Ce n’est pas le symbole qui compte, ni le rituel. C’est le moment. Le partage. L’humain. On parle de tout. De rien. De ce mot qu’on a perdu, et qu’on ne cherche plus vraiment. Parce qu’au fond, le vrai secret, ce n’est pas le savoir. C’est le lien. Ce n’est pas le silence. C’est le rire discret, celui qui dit : “On est là. Ensemble. Et c’est déjà beaucoup.”

11- Conclusion : Être pierre, être silence, être lumière

Maitre Eckhart jeune

Je suis encore apprenti. Je ne comprends pas tout. Mais je commence à entendre. Et dans ce bruissement, il y a quelque chose qui ressemble à la lumière. Une lumière qui ne parle pas. Une lumière qui ne s’impose pas. Une lumière qui attend.

Maître Eckhart nous murmure : “Dieu est un rien qui est tout.” Thérèse nous montre le chemin : “L’âme est un château, et Dieu y demeure.” La franc-maçonnerie nous donne les outils, mais c’est à nous de les déposer.

Car au bout du chemin, il n’y a pas de savoir. Il y a un consentement. Un dépouillement. Et peut-être, une lumière.

P.S. : Et maintenant je sais que je ne sais pas… Je serai toujours un éternel apprenti.

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Gérard Lefèvre
Gérard Lefèvre
En parlant de plume, savez- vous que l’expression “être léger comme une plume” signifie ne pas peser plus lourd qu’une plume et pouvoir soulever quelqu’un ou quelque chose avec une grande facilité ? C’est une belle métaphore pour exprimer la légèreté et la facilité. Et puis, être une plume peut aussi signifier autre chose. On n’est pas seulement « plume », on est « plume de… ». Parfois, on propose à quelqu’un qui a une audience, un public, et pas forcément le temps, ou parfois pas forcément la compétence d’écrire pour être compris et convaincant à l’oral. Alors, que choisir? Être ou ne pas être une plume ? Gérard Lefèvre Orient de Perpignan

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