ven 20 mai 2022 - 15:05

Tout savoir sur Machiavel et «Le Prince»

Pourquoi Machiavel est entré dans la légende ?

Maintes fois disséquée depuis des siècles, l’œuvre de Machiavel (1469-1527) a des allures de cadavre décharné. Si Le Prince fut son œuvre la plus commentée à la Renaissance, elle fut aussi contredite au siècle des Lumières par Frédéric II de Prusse et Voltaire avec la publication de l’Anti-Machiavel. À tort ou à raison? Car dans le machiavélisme, il y a le machiavélisme de l’auteur, celui de ses disciples, celui de ses contradicteurs et enfin celui de ceux qui n’ont jamais ouvert un livre de Machiavel. Autopsie du Prince et de sa prodigieuse lignée ; pour enfin tout savoir sur Machiavel.

Quand Le Prince s’inscrit dans l’ennemi de l’homme : l’ennui

Il est une chose qui m’a toujours frappé, sans m’étonner plus que de raison, c’est qu’à chaque fois qu’un homme se trouve acculé sous le poids de l’ennui, seul et peut être amer, son esprit a besoin de s’évader en d’autres lieux. De cet exil forcé, de cette mise au repos, voire de confinement contraint, les heures creuses ont ainsi tout pouvoir de s’anoblir en heures pleines, brisant les herses de l’état végétatif contre un élan plus profitable, le souffle de l’esprit créatif. Avec plus ou moins de bon ou de mauvais desseins. Car voyez-vous chers lecteurs, Nicolas Machiavel est un homme d’action avant tout. Et se retrouver mis aux fers dans un sombre cachot, torturé, car suspecté de trahison, en cette funeste année 1513, après quatorze années au service des affaires politiques de Florence, lui donne matière à réfléchir.

Tombé en disgrâce au retour de la monarchie des Médicis, lui, l’ancien secrétaire de la République florentine, tout au fond de sa geôle fait le bilan quant à l’idée d’un pouvoir réaliste et pragmatique. Lui, le défenseur de la liberté, de l’humanisme (tel qu’il se définissait à l’époque de la Renaissance), se retrouve spolié de ses biens, contraint d’écrire non sans une certaine aigreur, l’œuvre diplomatique occidentale la plus brillante et la plus controversée : Le Prince, nommée initialement : les Principautés.

Le Prince : genèse d’une œuvre d’un maître à son disciple

À sa libération, ayant prouvé son innocence, et tout au long de sa retraite ordonnée, Machiavel termine et envoie à Julien de Médicis un exemplaire de ses Principautés. D’assez mauvaise grâce, contraint par la nécessité. Il écrit à son ami François Vettori : « la nécessité qui me poursuit me force à donner mon opuscule des Principautés à Julien de Médicis, parce-que je me consume et que je ne peux rester ainsi sans que la pauvreté me rende méprisable. »

En réalité, Le Prince devait permettre à Machiavel un retour en grâce et un emploi sous la monarchie. Et ce fut de son vivant un grand affront, car jamais les Médicis ne liront son œuvre, malgré la dédicace au futur Laurent de Médicis (à ne pas confondre avec Laurent le Magnifique), qu’il espérait somme toute, instruire et prémunir du despotisme. Le Prince est donc en premier lieu, un manuel d’instruction pour les futurs princes. Mais Machiavel restera loin des postes subalternes assujettis au pouvoir. Après l’achèvement de son chef-d’œuvre, sa place sera désormais derrière un écritoire et jusqu’à la fin de sa vie, dans la proscription, sans que le regard du Prince ne daigne se lever vers lui. Il finira sa vie esseulé et pauvre.

Les œuvres essentielles de Machiavel

Machiavel a vu tant d’horreurs perpétuées en son siècle sur le sol des petites gouvernances éclatées de l’Italie, que l’idée lui vint spontanément de disséquer les différents archétypes de gouvernants. Observateur et critique de ceux qu’il conseilla en missions au nom de la République florentine, un homme l’inspira davantage qu’un autre: Cesare Borgia, fils d’Alexandre VI, le pape le plus controversé de l’histoire du catholicisme. Le Cesare Borgia ! Sanguinaire, roublard, subversif, manipulateur, cruel. Mais tant de défauts ne peuvent faire un seul homme sans risquer de le rendre inhumain, ce qui n’est pas dans la nature de l’homme en soi, il lui faut donc quelques qualités: courageux, intuitif, courageux, vif…

French edition of Nicolo Machiavelli’s The Prince of 1646

Bref, à la somme de se qualités et défauts, Cesare Borgia est l’incarnation parfaite du Prince machiavélien. Et le fossoyeur de la morale privée qui fait naitre la Raison d’Etat. Donnant aussi naissance à La virtù machiavélienne que l’on retrouve aussi dans les discours sur la première décade du Tite Live et l’Art de la guerre, deux œuvres succédant au Prince, le best seller de philosophie politique que vous pouvez télécharger gratuitement par le biais de la BnF (Cliquez ici)

Le concept philosophique de la virtù machiavélienne

Si la raison étatique doit faire l’objet d’une prise de position dont on ne peut prévoir à l’avance si elle sera bonne ou mauvaise, le pragmatisme et le réalisme doivent résister à tout principe moral pour sauver un état menacé. La virtù machiavélienne fait donc référence à une notion toute darwinienne: l’homme le plus heureux n’est pas le plus riche ou le plus beau, c’est celui qui sait s’adapter aux coups du sorts et savoir en profiter pour dominer.

Considérant que par nature, l’homme n’est ni bon ni mauvais, la virtù et censée remplacer la morale privée pour asseoir coûte que coûte le pouvoir d’un état républicain (ou de droit divin de préférence) et en paix, quitte à payer le prix fort. La virtù est considérée par Derôme en 1888 dans son introduction du Prince, comme une vertu de résistance au scepticisme et une nécessité d’avoir un coup d’avance sur l’adversaire, mais pour le coup qui implique de se référer à la vertu… du hasard.

L’humanisme machiavélien : se faire craindre ou se faire aimer ?

Sa philosophie politique se veut en rupture avec le modèle philosophique des Anciens. Néanmoins tourné vers Thucydide et Tacite, dont il retravailla librement toutes les maximes, Machiavel ne pouvait qu’offrir aux princes de toute génération confondue, un Manuel parfait et une idéation du support étatique. Un prince pour gouverner a le devoir de paraitre parfait en toutes circonstances, sans obligatoirement l’être dans la réalité.

Cette notion d’hypocrisie est sans aucun doute celle la plus interprétative qui vaut au machiavélisme, soit d’être impropre à la morale, soit de faire preuve de génie dans le rapport de force. Mais, en lisant attentivement Le Prince, on ne peut que se rendre compte que Machiavel ne donne jamais de mode d’emploi précis pour se faire craindre ou aimer. Il dresse simplement un constat des comportements des gouvernants et dans le rapport de force avec ses ennemis pour servir son peuple. Amelot de la Houssaye un de ses commentateurs pensait que Machiavel détestait Cesare Borgia et sa tyrannie, du simple fait que dans ses discours du Tite Live il désapprouve les tyrans. Or, la tyrannie c’est ce qui a fait passer Machiavel à la postérité, à cause entre autres, d’un de ces passages dans Le Prince assez sibyllin :

«  Cesare Borgia passa pour cruel, mais c’est à sa cruauté qu’il dut l’avantage de réunir la Romagne à ses états et de rétablir dans cette province la paix et la tranquillité, dont elle était privée depuis longtemps. Et tout bien considéré, on avouera que ce Prince fut plus clément que le peuple de Florence qui pour éviter de passer pour cruel, laissa détruire Pistole. »

L’art de la guerre à télécharger.

Le Prince de Machiavel

Les anti-Machiavel : Voltaire et Frédéric II

En plein siècle des Lumières, Frédéric II, souhaite plus que tout entrer dans les bonnes grâces intellectuelles des humanistes. Il cultive d’autres paradigmes plus luxuriants que l’art de la guerre. Le siècle des Lumières remet en question les rapports avec la religion, la morale et la politique. Et Frédéric II entend bien bousculer tous les codes et devenir un empereur vertueux. En 1741, aidé par Voltaire, il entreprend de rédiger l’Anti-Machiavel, où il combat la doctrine politique machiavélienne. Et il compte sur Voltaire en bon préfacier pour porter un regard sévère sur la tyrannie machiavélienne. Et ce dernier dénonce les méfaits de la doctrine sur l’esprit juvénile d’un prince soumis à la flatterie :

« Il n’est que trop facile qu’un jeune homme ambitieux, dont le cœur et le jugement ne sont pas assez formés pour distinguer surement le bon du mauvais, soit corrompu par des maximes qui flattent ses passions. » Voltaire-l’Anti-Machiavel.

On ne peut que faire le lien ici avec le pourquoi de l’œuvre machiavélienne: revenir en grâce et sortir de la misère son propre auteur. La faim machiavélienne justifierait-elle les moyens d’entrer par la porte de grands par usage de la flatterie ? Quitte à être prise au pied de la lettre.

Le Prince : l’art de lustrer le lucre des tout puissants

Quel est le point commun entre Henri VIII, Cromwell, Robespierre ou encore Bonaparte ? Tous ont été de fervents disciples de l’œuvre machiavélienne et de sa Raison d’Etat. Tous se sont reconnus dans Le Prince. Comme une eau miroitante lustrant leur égos, Le Prince justifia leurs prises de position et leurs exactions pour certains, sans qu’ils se risquent à y puiser une forme de vertu. C’est à ce titre que le machiavélisme devint un terme populaire pour désigner une entreprise peu scrupuleuse et tyrannique. C’est à ce titre que Gentillet voit Machiavel comme un « enseignant du mal ».

Machiavel au siècle des Lumières

La virtù prône avant tout la défense de la liberté populaire contre les privilèges féodaux et l’arbitraire des grands. Par chance, Montesquieu, Hobbes, comprirent la profondeur de la philosophie politique machiavélienne et l’adoucirent dans sa radicalité. Rousseau s’inspirera du Tite Live pour écrire ses principes qui conduiront à la nécessité de créer une république. Car le philosophe voit dans Le Prince une satyre et non un modèle à imiter.

Montesquieu en réponse aux discours du Tite Live écrira son remarquable esprit des Lois. Machiavel est vu comme un précurseur de Bacon, avec la notion d’empirisme et de la science basée sur des faits réalistes, en vue de relever tous les défis nécessaires à l’instauration de la paix.

John Mearsheimer : le disciple moderne de Machiavel

A la tête de l’école du néoréalisme, John Mearsheimer est un professeur en sciences politiques qui est souvent mis à contribution lors des conflits modernes. Et plus particulièrement actuellement dans le conflit qui opposent la Russie et l’Ukraine. Il est apprécié pour sa vision pragmatique et réaliste qui n’est pas sans rappeler la virtù machiavélienne. Être considéré comme l’héritier de l’œuvre machiavélienne est un lourd héritage… mais, qui pour incarner Le Prince ?

Putin’s Invasion of Ukraine Salon | Ray McGovern, John Mearsheimer – YouTube

Retrouvez ici la chronique de dimanche dernier: Comment interpréter le destin tragique d’Hypatie d’Alexandrie ? – Journal 450.fm

Christelle Manant
Christelle Manant est consultante en rédaction web SEO. Elle est également auteure d’un livre « la lumière brille dans les ténèbres… » paru aux éditions Maïa, qui relate le parcours de 3 personnages en quête de paix et dans lequel chacun se vautre dans les 7 péchés capitaux tout en cheminant entre Rennes le Château et la Calabre, en compagnie du génial Dante Alighieri (la divine comédie), jusqu’au point de solitude, où chacun doit apprendre à vivre avec sa part d’ombre et sa part de ténèbres. Par ailleurs, elle a suivi l’enseignement du regretté Jacques Bouveresse sur « la nécessité et la contingence chez Leibniz » et s'est tourné vers la sémiotique et l’ontologie du pragmatisme peircien avec Claudine Tiercelin (Collège de France) en 2021.

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