dim 01 août 2021 - 22:08

A propos du Grand Architecte de l’Univers

En exigeant la croyance en l’existence d’un Grand Architecte dans l’Univers, la Franc-maçonnerie régulière universelle pointe vers l’existence d’un principe d’Ordre cosmique c’est-à-dire vers la négation de cette autre croyance matérialiste et athée, si prégnante encore aujourd’hui, en le hasard comme moteur de l’évolution universelle.
L’Ordre symbolique de la Franc-maçonnerie, au travers de ses symboles, gestes et rites, représente (présente à nouveau, rend à nouveau présent) l’Ordre cosmique de l’Univers. Il n’y a pas de hasard. L’Ordre est la négation du hasard. Les rituels maçonniques sont parfaitement ordonnés, rien n’y est laissé au hasard ; ils sont exécutés par cœur, avec une extrême précision dans les paroles, gestes et mouvements. Il n’y a là aucune place pour autre chose que le rituel, toujours identique à lui-même, comme un mantra, comme une oraison. Point de bavardages ; il y a des cafés du commerce pour cela. Le rituel ; tout le rituel ; rien que le rituel.
La notion d’Ordre constitue aussi le cœur de la Torah, de la texture biblique hébraïque : l’Ordre des six “jours” divins, l’Ordre cosmique des dix Paroles de la Genèse, l’Ordre initiatique des dix plaies libératoires d’Egypte, l’Ordre éthique des dix Paroles du Sinaï, et l’Ordre mystique des dix Figures de l’Arbre séphirotique. Partout, l’idée d’Ordre se dresse face à celle de hasard.
C’est cette notion d’Ordre que symbolise la figure du Grand Architecte, qu’il faut approfondir et clarifier.

L’idée d’Ordre est au cœur de mon travail de chercheur physicien ; dans l”univers réel, il y a évidemment de l’Ordre puisqu’il y a des régularités, des récurrences, des symétries, des conservations, … Il n’y a peut-être pas que de l’Ordre, mais il y a certainement de l’Ordre dans ce vaste univers où la Vie nous a jetés.
Immédiatement, les questions fusent : pour-quoi (pourquoi causal et/ou pour quoi intentionnel) y a-t-il de l’Ordre plutôt que du chaos ? pour-quoi cet Ordre-là et non un autre ? d’où viennent les principes architectoniques qui président à cet Ordre du Réel que l’on peut constater partout ?
Le physicien de la complexité que je suis, sait bien que la notion thermodynamique de néguentropie traduit, en physique théorique, l’idée d’Ordre : plus il y a de l’Ordre, plus la néguentropie est grande. Par définition. La néguentropie mesure le degré d’Ordre d’un système ou d’un processus. Elle le mesure, mais elle n’en définit pas la nature. C’est celle-ci qu’il nous faut approfondir ici.

La tentation est forte de distinguer d’emblée l’Ordre dans l’espace qui donne forme aux objets et constructions statiques, d’avec l’Ordre dans le temps qui organise la dynamique des processus, des séries, des récurrences, des logiques. Les Francs-maçons parlent de la Loge comme d’un lieu sacré entre Orient et Occident, entre Septentrion et Midi, entre Zénith et Nadir, et d’un temps sacré, entre Midi et Minuit.
Ordre objectal et Ordre processuel, donc. Ordre statique et Ordre dynamique. La problématique, en toute généralité, se place donc dans l’espace-temps cher aux théories de la relativité.
Mais qu’est-ce qui distingue un ensemble ordonné d’un ensemble désordonné (que les éléments de ces ensembles soient des objets dans l’espace, des processus dans le temps ou des phénomènes dans l’espace-temps n’importe plus) ? Qu’est ce qui fait de l’Ordre là-dedans ? La question est bien moins triviale qu’il n’y paraît …

Pour l’illustrer, prenons un exemple métaphorique : Imaginons un document imprimé sur papier blanc contenant de nombreux signes divers, inconnus. Tout cela a-t-il un sens ? Tout cela fait-il sens ? Qu’y a-t-il à lire, là ? Voilà posé tout le problème du décryptage des codes secrets qui font les délices des amateurs de romans d’espionnage. Il y a là un ensemble d’éléments qui, a priori, ne signifient rien, mais où l’on cherche un Ordre qui lui donne sens c’est-à-dire qui délivrera le message secret qu’il contient. Ou, pour être plus précis et rigoureux, que l’on croit qu’il contient. Il y a un rapport étroit entre Ordre et Sens, on le comprend aisément : il y a de l’Ordre dans un ensemble si les relations entre ses éléments ont un sens, font sens, répondent à un principe organisationnel. Métaphysiquement, si l’univers est ordonné, c’est bien qu’il a un sens. S’il n’a aucun sens, il n’est nullement ordonné et les lois de la physique ne sont que purs phantasmes humains.
C’est l’histoire bien connue de la forme de cheval que l’on devine dans un nuage, par une belle journée d’été : le nuage n’a pas la forme du cheval, c’est notre rêverie imaginative qui l’y devine. En serait-il de même pour les “formes” (l’Ordre, donc) que nous croyons deviner parmi les phénomènes dans l’univers ?
Si l’univers est ordonné, il doit avoir un sens c’est-à-dire une direction et une signification, c’est-à-dire, encore, une vocation et une intention. S’il n’a pas de Sens, il n’a pas d’Ordre. Quand la Franc-maçonnerie régulière universelle affirme l’existence d’un Grand Architecte dans l’Univers, elle prend parti ; le parti de répondre affirmativement à la question de l’Ordre et du Sens cosmiques. Autrement dit : elle prend le cosmos au sérieux. Le Kosmos grec n’est rien d’autre que l’ordonnance de l’univers, fruit de l’expression de son Logos. Le Kosmos (l’Ordre cosmique) appelle le Logos (le Sens cosmique). Voilà renouvelé, mais en d’autres termes et avec d’autres enjeux, le célèbre pari de Pascal : Ordre ou pas ? Sens ou pas ? La Franc-maçonnerie régulière universelle a l’audace de prendre ce pari. Pour les mêmes raisons que Pascal, d’ailleurs.

Revenons, dès lors, à notre document imprimé et à ses myriades de signes sibyllins. De quoi s’agit-il ? Les signes sont-ils les lettres d’un alphabet inconnu ? Ou sont-ils les idéogrammes d’une langue oubliée ou inventée ? Au début de l’informatique, bien avant l’arrivée massive des ordinateurs personnels et la révolution numérique que nous vivons, il était de coutume, dans les centres de calcul, d’éditer des listings, souvent fort longs, qui, à y regarder de près, n’étaient que de logue litanies de chiffres et de lettres sans le moindre sens. Le secret ? Il fallait ouvrir le listing, l’épingler au mur et le regarder de loin : alors apparaissait, au travers des contrastes des signes, la silhouette délicieuse de Brigitte Bardot ou de Marilyn Monroe.
L’Ordre et le Sens de l’univers sont-ils analytiques ou holistiques : voilà la question que suggèrent les considérations qui précèdent. Ainsi, le listing représentant notre BB nationale ne prend sens que vu de loin, globalement, en oubliant chiffres et lettres qui n’existent que comme porteur d’une certaine quantité d’encre noire par unité de surface de papier blanc. En revanche, notre document crypté venu d’espions ennemis doit être étudié analytiquement : on comptera les signes récurrents, on en dressera des statistiques, on y remarquera des régularités, on notera les symétries, bref : on repartira sur les chemins de Champollion penché sur sa pierre de Rosette.
Ainsi, à la question de l’existence d’un Ordre dans l’univers Réel, vient se superposer une seconde question : cet Ordre est-il analytique ou est-il holistique ? Les sciences modernes, nées après la Renaissance, mises au monde par des Galilée et des Descartes, élevées par des Newton, des Laplace, des Faraday, des Maxwell, des Planck, Einstein ou autre Bohr, penchaient franchement pour une approche strictement analytique : l’univers Réel n’était qu’un assemblage de briques élémentaires (il n’y a que deux particules élémentaires stables : le proton et l’électron, mais des centaines d’hypothétiques “particules” théoriques plus éphémères les unes que les autres), reliées entre elles par des forces élémentaires (il y en a quatre), selon des lois universelles élémentaires (les diverses équations fondatrices des divers modèles standards). Aujourd’hui, ces modèles analytiques standards (relativiste, d’un côté, quantique, de l’autre) sont à bout de souffle et aboutissent à des contradictions internes majeures et à des incompatibilités mutuelles.
Avec mon maître et mentor, Ilya Prigogine, prix Nobel 1977, s’est ouverte la porte vers une approche holistique de l’Ordre et du Sens cosmiques. Mais la physique des processus complexes qui s’ensuit, n’en est encore qu’à ses premiers pas … Mais il ne peut faire de doute qu’elle englobera bientôt les modèles standards classiques au titre de cas particuliers et d’approximations idéalisées.

Revenons à nos moutons : l’Ordre c’est-à-dire, à la fois, le sens, la forme, la néguentropie, l’information … Car qui dit Ordre, dit forme et qui dit forme, dit information. Toute information représente une forme, statique comme un objet ou dynamique comme un processus, qui exprime un Ordre qui fait sens. Tous ces mots se tiennent fermement entre eux.
Une forme peut être décrite comme un ensemble de relations (spatiales ou temporelles) entre ses éléments : chaque litre d’eau est composé de 6.1021 molécules faites, chacune, d’un atome d’oxygène assorti de deux atomes d’hydrogène formant entre eux un angle de 112°. C’est l’approche analytique.
Elle peut aussi être appréhendée globalement au moyen, par exemple, d’un concept : le “cheval”. Le concept synthétise une image holistique de la chose évoquée. Lorsque je dis : “cheval”, chacun “voit”, sur l’écran de son imaginaire, un animal particulier assorti d’un kyrielle d’émotions (peur, fascination, méfiance, élégance, …) et de souvenirs (monte, film, cow-boy, manège, tiercé, …). C’est l’approche holistique.
Remarquons que l’analytique et l’holistique ne se rejettent pas mutuellement. Rien n’empêche de comprendre que le Tout et chacune de ses parties se répondent, et que l’Ordre global se reflète harmonieusement dans tous les ordonnancements locaux. C’est l’idée de l’effet hologrammique défendue, notamment par le physicien David Böhm.
Pour le dire autrement, sur le mode maçonnique : rien n’empêche que le Grand Architecte soit, à la fois, transcendant et immanent au monde. Les upanishad indiens l’avaient déjà bien compris lorsqu’ils identifiaient le Brahman, l’Ordre holistique, le Tout transcendant et l’Atman, l’Ordre analytique, l’Âme immanente.

Remarquons que les langages humains, parlés, écrits ou mathématiques, sont particulièrement bien adaptés aux approches analytiques. Hors la musique, ils le sont bien moins vis-à-vis des approches holistiques. Nous sommes des handicapés langagiers. C’est précisément ce handicap langagier concernant les représentations holistiques que pallie le langage symbolique et rituélique utilisé dans la Loges maçonniques. En dissociant le signifiant du signifié, le symbole ou sa mise en œuvre rituelle permet des constructions et des édifices “ouverts” sur de nombreuses interprétations complémentaires et non contradictoires, sur différents plans de signification, sur les divers échelons de l’échelle des préoccupations ou des intérêts.
Toute la difficulté méthodologique de notre époque peut se résumer à la résorption de ce handicap langagier : comment exprimer le Tout sans passer par la description de ses parties ?
La Franc-maçonnerie régulière universelle a résolu le problème à sa manière en posant le symbole du Grand Architecte (et les implications de signification et de direction, de vocation et d’intention cosmiques qu’il sous-entend) et en laissant à chacun le soin de partir à sa rencontre au long d’un cheminement intérieur et spirituel nourri de langages symboliques et rituéliques.
En revanche, sur le plan scientifique, le problème langagier demeure entier …

Puisque le Grand Architecte représente le principe d’Ordre (et donc de Sens) à l’œuvre dans le Réel, on peut aussi dire de lui qu’il est la “forme” du Tout de l’univers.
Forme en formation, si j’ose le pléonasme. Et voilà qui rompt outrageusement avec la conception idéaliste et théiste d’un Dieu parfait et achevé, extérieur et étranger au monde, mais créateur, manipulateur et juge de celui-ci.
Parler de l’organisation du cosmos, c’est, au fond, parler du visage de Dieu. Et ce visage se forme. L’univers évolue. Il se complexifie. Le Grand Architecte est en construction. Il n’est pas ce Dieu personnel, immuable et éternel, figé dans sa propre perfection, condamné à l’ennui éternel d’un statisme déprimant. Non. Le Divin dont on parle ici, le Divin que représente le Grand Architecte, est vivant : il s’accomplit. Il s’accomplit en tout et par tout. Il s’accomplit donc aussi en nous et par nous. Nous sommes tous des œuvriers de l’accomplissement divin. C’est, d’ailleurs, notre seule et profonde vocation. C’est aussi cela le message fondamental de la Franc-maçonnerie régulière universelle : l’homme ne prend sens et valeur qu’au service d’une œuvre qui le dépasse.

Le Réel est un vaste processus d’accomplissement en marche. Ce processus engendre tout ce qui existe : tout en émane, tout en émerge, tout y retourne. Il est le Grand Architecte, le Tao, le Kosmos et le Logos, le Brahman et l’Atman, le YHWH et les Elohim, l’Eyn-Sof et les Séphirot, tout à la fois.
On comprend mieux pourquoi toutes les mystiques, toutes les traditions spirituelles convergent si clairement (malgré les navrantes divergences, parfois si violentes et belliqueuses, des religions qui en émanent).
Le Tout est processus. Et tout y est processus (ou, si l’on veut, sous-processus). Processus d’expansion, de complexification et d’accélération. Processus ternaire, donc. Comme les trois grandes Lumières : le Volume de la Loi, l’Equerre et le Compas. Comme la Force, la Sagesse et la Beauté. Il y a belle lurette que toutes les traditions initiatiques et spirituelles ont reconnu la puissance du Ternaire que l’on retrouve dans la Trinité chrétienne, dans la Triskèle celte ou dans la Trimurti indienne.
Il ne peut y avoir de mouvement, de dynamique, de complexité et de vie sans ternaire. On le retrouve donc partout à la Vie vit, en spiritualité comme en physique. Ce n’est donc pas par hasard que la tradition maçonnique représente parfois le Grand Architecte sous la forme d’un triangle équilatéral muni, en son centre, d’un œil qui voit tout.

Le processus cosmique qui réalise le Grand Architecte, qui construit l’Ordre des mondes et, ce faisant, leur donne Sens, engendre, dit poétiquement, “la forme du visage divin”. Il in-forme le Réel. Il réalise la Promesse inscrite au cœur de la hylé cosmique. Il accomplit tout l’accomplissable et, ce faisant, fait émerger de nouveaux accomplissables inédits qu’il se mettra à accomplir ensuite, sans fin. L’œuvre est et restera à tout jamais in-finie.
Et c’est à cette œuvre et de cette œuvre que nous participons, nous les humains. Certains en ont conscience ; ce sont les initiés. Beaucoup l’ignorent ou ne veulent pas le savoir ; ce sont les autres, les profanes, les ignorants, les aveugles, les barbares.
Et l’on voit sans peine que, dès lors qu’un homme prend conscience de sa participation de et à l’accomplissement cosmique, tout à coup, tout prend sens, tout se met en ordre : il connaît toutes les réponses à tous les “pour-quoi” de son existence. L’évidence éclate, lumineuse.
Cette évidence majeure, la Franc-maçonnerie régulière universelle la formule bien simplement : les Francs-maçons œuvrent à la construction du Temple qui abrite la Gloire du Grand Architecte. C’est le Temple que l’on construit qui donne sens et valeur à l’existence de tout Maçon sincère et authentique. Rien n’est plus essentiel. Rien n’est plus vital. Tout est dit.
Les Francs-maçons parlent de la Gloire du Grand Architecte. Les kabbalistes parlent de la Présence du Divin, de la Shékinah. Ces termes sont semblables.

Au fond, puisque le Grand Architecte représente le principe d’Ordre à l’œuvre dans le Réel et que ce principe déploie le Réel en lui donnant Forme, il est tentant, puisque forme engendre beauté, de penser que la science physique comme les traditions initiatiques recherchent la même chose : les principes esthétiques à l’œuvre dans le cosmos. L’univers serait alors vu comme une œuvre d’art. Une œuvre d’art royal, cela va sans dire. D’art divin, même.
Qu’est-ce que le Beau aux yeux de Dieu ?
Cette question abyssale me semble devoir clore cette causerie en laissant toutes les portes ouvertes.

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Marc Halévy
Marc Halévy est un écrivain français, né le 3 mai 1953 à Bruxelles. Il écrit sur la Kabbale, le taoïsme et la franc-maçonnerie, et sur leur convergence avec les vues de la physique contemporaine. Il soutient une idée de l'accumulation du temps — le temps ne passe pas, il s'accumule — et des théories dérivées de la panmnésie et des homéomnésies pour rendre compte des processus d'autopoïèse. https://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Hal%C3%A9vy

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